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Le deal : Ali Laârayedh à la Kasbah, Béji Caïd Essebsi à Carthage
18/08/2013 | 1
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Le deal : Ali Laârayedh à la Kasbah, Béji Caïd Essebsi à Carthage
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Peu d’informations fiables ont filtré quant à la rencontre parisienne Béji Caïd Essebsi – Rached Ghannouchi. On sait cependant que les deux ont convenu sur un principe d’accord, imposé à eux par les partenaires étrangers, notamment européens, allemand et américain. Il faut que les deux frères ennemis s’entendent pour l’intérêt de la transition démocratique en Tunisie et pour éviter un scénario sanglant à l’égyptienne. Quitte à provoquer la colère des bases populaires des deux camps.
Le deal serait de maintenir Ali Laârayedh à la présidence du gouvernement et Mustapha Ben Jaâfar à la présidence de l’ANC et de remplacer Marzouki par Béji Caïd Essebsi à la présidence de la République. Quant au gouvernement, il sera un mélange de technocrates et d’hommes politiques avec la création de deux nouveaux postes de vice-présidents du gouvernement, l’un chargé de la sécurité, l’autre de l’économie. Ces deux postes seront « offerts » à l’opposition démocrate.


La rencontre parisienne Béji Caïd Essebsi – Rached Ghannouchi a surpris énormément d’observateurs et de sympathisants aussi bien du côté des démocrates que des islamistes. Mais elle n’aura surpris qu’à moitié certains observateurs, parmi ceux qui connaissent le machiavélisme de l’un et de l’autre.
Véritables loups politiques, MM. Caïd Essebsi et Ghannouchi savent mettre entre parenthèses leur adversité pour réaliser des objectifs bien déterminés. Cela s’est déjà vu en 2011, on est en train de le revoir en 2013.

La Tunisie vit une véritable crise politique depuis le 25 juillet 2013 et l’assassinat de Mohamed Brahmi. Des centaines de milliers de manifestants sont sortis dans les rues pour crier leur colère et exprimer leur volonté de faire chuter le régime islamiste qui a perdu sa légitimité depuis le 23 octobre 2012. En face, des dizaines de milliers de manifestants islamistes sont sortis défendre le pouvoir en place. D’un côté, comme de l’autre, on promet le pire à l’adversaire. En toile de fond, le scénario égyptien.

Face à cette crise, les partenaires étrangers occidentaux de la Tunisie ont bien bougé la semaine dernière. Visite d’une délégation spéciale de l’Union européenne et visite du ministre allemand des Affaires étrangères. L’ambassadeur américain à Tunis a, quant à lui, rencontré tous les principaux acteurs en l’espace de cinq jours. De ce qui a filtré de ces rencontres officielles, on retiendra en substance cette phrase commune à eux tous : « Si vous continuez comme ça, vous allez tout droit vers la guerre civile. Vous devez vous entendre, vous devez réussir la transition démocratique, le monde compte sur vous. Vous vous devez de gouverner ensemble et de refuser tout acte d’exclusion ! », ont déclaré les Allemands, les Américains et les Européens.

Il fallait trouver un deal et c’est du principe de ce deal qu’ont discuté Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi, mercredi 14 août. Et il s’agit bien du 14 août et non du jeudi 15 août, la date étant importante pour comprendre l’attitude de Rached Ghannouchi, lors de sa conférence de presse du 15.

Beaucoup s’interrogent, par ailleurs, sur cette troisième personne qui a assisté à la rencontre et dont on voit les lunettes, le téléphone portable et la tasse de café. Il s’agit d’un homme de médias tunisien, dont nous tairons le nom, et dont le rôle est loin d’être clair. Il ne cherche qu’à être rassembleur. C’est lui qui a proposé ses services à Rached Ghannouchi pour cette réunion parisienne et lui aurait même mobilisé le jet privé d’un homme d’affaires tunisien réputé pour le déplacement. Un déplacement qui s’est fait en toute discrétion au point de flouer les personnes les plus avisées à l’aéroport Tunis Carthage.

Le seul à avoir « vendu » la mèche, c’est Abdellatif Mekki qui devait justifier l’annulation de la rencontre du mercredi 14 août avec Houcine Abassi. Il sera rappelé à l’ordre sévèrement par Rached Ghannouchi, à travers un communiqué officiel démentant tout voyage du président d’Ennahdha. On sait maintenant que le démenti était mensonger.

Le principe du deal parisien entre les deux « ennemis » est « d’élire » Béji Caïd Essebsi à la présidence de la République, avec des prérogatives plus importantes que ce qu'il en est actuellement. Il mènera à bon port la Tunisie vers les prochaines élections comme il l’a fait en 2011. Ennahdha ne quittera pas le pouvoir et maintiendra Ali Laârayedh à la tête du gouvernement.
Vu que l’homme n’inspire pas confiance, notamment en raison de son ingérence permanente dans le dossier sécuritaire, il sera secondé par une sorte de vice-président chargé de la sécurité qui pourrait être, vraisemblablement, Lazhar Akremi de Nidaa Tounes. Quant à la gestion des dossiers économiques, Ali Laârayedh sera secondé par un deuxième vice-président en charge de ces dossiers.
Ce scénario a pour avantage de garantir une immunité à certains membres d’Ennahdha  qui trainent des casseroles.

Mustapha Ben Jaâfar, ayant toujours fait preuve de volonté de rapprocher tous les adversaires, sera maintenu à son poste. Il est à la fois proche de Béji Caïd Essebsi et de Rached Ghannouchi et il a la confiance de l’un et de l’autre. L'ANC aura cependant moins de prérogatives et l'on évitera l'adoption de toute loi polémique et semant la discorde. 
Moncef Marzouki ne pèse plus rien et fait l’unanimité quant à son rendement : il n’a jamais dû occuper ce poste. Son camp a toujours semé la zizanie et n’a jamais cessé de prôner l’exclusion. La Tunisie n’ayant pas besoin de cela en ce moment, il sera donc éjecté tout comme ses ministres dont aucun n’a brillé par une compétence particulière.

Les autres acteurs du Front du Salut (Massar, Alliance démocratique et Al Joumhouri, notamment) seront invités à faire preuve de « sagesse » et à participer à la réussite du dernier quart d’heure de la transition démocratique. Au lieu de critiquer les islamistes à longueur de journée et de chercher à les exclure, on leur proposera de construire ensemble. Tous sont conscients que l’on est condamné à vivre ensemble et tous ne cherchent pas, spécialement, à exclure définitivement Ennahdha du paysage politique.

Deux inconnues demeurent cependant : Hamma Hammami et Houcine Abassi. Rached Ghannouchi leur a-t-il coupé l’herbe sous les pieds ou seront-ils inclus dans le deal ? Etaient-ils au courant de la rencontre parisienne ou ont-ils été surpris comme l’écrasante majorité des observateurs ? D’après nos informations, aussi bien Hamma Hammami que Houcine Abassi étaient mis au parfum de l’initiative et BCE leur aurait demandé de ne rien faire de particulier jusqu’à ce que l’issue de la rencontre soit connue. A ce stade, l’issue est considérée comme positive. On remarquera que le leader du Front Populaire et le SG de l’UGTT n’ont pas vraiment joué l’escalade ces 4 derniers jours au point que Abassi soit suspecté de se « dégonfler » face aux Islamistes. Et il a bien déclaré qu’il ne sera jamais le « Sissi » tunisien, excluant ainsi tout forcing menant à un coup d’Etat.

Ce deal présente plusieurs avantages aux Islamistes et aux Démocrates qui vont se surveiller mutuellement puisque les deux parties ne se font pas confiance. Les premiers y verront une immunité leur faisant éviter le scénario égyptien cauchemardesque. Ils éviteront, dans la foulée, toutes les campagnes hostiles dénigrant leur travail. Mieux, et connaissant les querelles internes chez Nidaa Tounes, ils parient sur une implosion du parti de BCE avec une guerre des aspirants.
Pour les autres, être au gouvernement au moment de la campagne offre, généralement, cinq points au minimum lors des élections. 
Pour Béji Caïd Essebsi, il coupe l’herbe sous les pieds de Hamed Karoui et peut préparer sereinement ses poulains pour les prochaines élections. Reste à savoir s’il compte baliser le terrain pour un dauphin. Il demeure cependant conscient qu’en étant au pouvoir, il ne peut que faire gagner des points à son parti, en évitant soigneusement de faire comme le CPR et Ettakatol.

Le problème qui se pose maintenant pour Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi est comment faire accepter ce « concubinage » aux bases populaires, après des mois d’insultes et invectives. Les uns ont juré l’exclusion de Nidaa Tounes, les autres ont juré celle des islamistes. Les uns ont promis potences et lynchages, les autres, prisons et tortures.
L’attitude de Ghannouchi lors de sa conférence de presse du jeudi 15 août est le début de préparation psychologique des bases. Il a déclaré que son parti ne quittera pas le pouvoir et qu’Ali Laârayedh va rester à son poste. Une assurance considérée comme une escalade, mais qui prend essence chez son adversaire et non chez les Frères Musulmans comme cela a été dit. Une fois les bases et les dirigeants rassurés pour leur avenir, et en évitant le scénario du pire, Rached Ghannouchi estime pouvoir leur faire avaler toutes les couleuvres.

Pour BCE, c’est une autre paire de manches et il lui sera difficile de faire accepter à ses sympathisants qu’il va désormais porter le costume tant dénigré qu’a porté Ettakatol. Pour le camp démocrate, il est hors de question que les Islamistes se maintiennent au pouvoir. La pilule sera dure à avaler et on constate, d’ores et déjà, un début de campagne hostile contre Béji Caïd Essebsi. On l’accuse de privilégier l’intérêt de sa personne à l’intérêt de sa nation, puisqu’il a déjà la réputation de vouloir obtenir, coûte que coûte, le poste de président de la République.
Un poste qu’il aura négocié déjà en 2011 et qui lui est passé sous le nez au profit de Moncef Marzouki, qu’il considère des plus incompétents.
Du côté des dirigeants de Nidaa Tounes, on balaie d’un trait cette théorie et on jure ses grands dieux qu’il n’y a pas eu de deal et qu’il n’y en aura jamais. « Nous n’aspirons pas à un poste en cette période, nous avons toujours rejeté cette option », nous déclare un dirigeant de Nidaa Tounes. Un autre dirigeant renchérit et nous déclare que Nidaa Tounes ne prendra aucun risque de récolter un bilan négatif d'une association avec Ennahdha. Il estime que cela risque de leur coûter cher aux élections et au niveau des bases et prend pour exemple le CPR et Ettakatol. 
Nelson Mandela a déclaré : « Pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé ». BCE pourra-t-il convaincre ses troupes de cela ? A l’heure où ces lignes sont rédigées, rien n’est encore joué et tous les scénarios sont encore possibles. Aussi bien l’escalade à l’égyptienne, avec le risque de guerre civile, que la paix à la "ghannoucho-sebsienne" avec le risque de voir les islamistes perdurer au pouvoir. 

Nizar Bahloul


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