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Le paradoxe tunisien : la décentralisation politique face à la centralisation économique

Temps de lecture : 7 min
Le paradoxe tunisien : la décentralisation politique face à la centralisation économique

Ma récente visite dans le sud de la Tunisie a servi à reconfirmer le besoin de lancer un débat réel et urgent sur le changement du modèle économique tunisien.

Telle est la conclusion tirée de deux années de travail de proximité.  Partout les mêmes défis, les mêmes combats et les mêmes frustrations de la part des différentes parties prenantes et ce, malgré les efforts entrepris par les autorités pour générer des projets et programmes qui valorisent les ressources et les idées innovantes dans les régions intérieures du pays. Citons comme exemples le projet sur la gestion durable des écosystèmes oasiens et le projet de gestion intégrée des paysages, ainsi que des initiatives financées par d’autres partenaires.

Les discussions qui se sont tenues la semaine dernière à Sfax, Médenine et Tataouine, tout comme précédemment à Sejnane, Béjà, Oueslatia et dans d’autres régions du nord-ouest et du centre du pays, se sont articulées autour de trois problématiques majeures :

  • i) « Le centre (Tunis) nous a oublié, et rien n’avance économiquement » ;
  • ii) Le modèle d’implantation des entreprises « 100% export », basé sur le tourisme et la production agricole de masse, n’est pas connecté à l’économie régionale ou locale. Il ne permet pas de générer des emplois additionnels ou un niveau de croissance suffisant ;
  • iii) L’économie « proprement tunisienne » est freinée par i) des contraintes logistiques (des ports non performants et un manque de connexion Est-Ouest), ii) la pression fiscale et, iii) un système financier averse aux risques qui prête de préférence au gouvernement et aux entreprises publiques, au détriment des PME innovantes et créatrices d’une réelle valeur ajoutée au bénéfice des populations locales.

A Tataouine se sont aussi ajoutées de fortes réclamations sur des promesses non tenues, comme le projet « Sahara ». La pertinence du projet suscite un sentiment quasiment unanime de la part des parties prenantes : personne ne comprend pourquoi le gouvernement central semble avoir abandonné ce projet développé et soutenu localement.

En effet, il s’agit d’un projet sur lequel nous, partenaires de développement de la Tunisie, avons été consultés, mais dont nous n’avons plus entendu parler depuis plus d’un an.  

Qu’en est-il donc du modèle de développement économique de la Tunisie ? Un de nos interlocuteurs à Tataouine l’a très bien exprimé : « au cours des quatre années qui ont suivi les événements de 2011, l’attention s’est focalisée sur la transition politique et le modèle économique tunisien. Ces dernières années, ce sont les réformes économiques qui occupent l’avant-scène du débat, sans pour autant progresser réellement.  Il est à craindre que dans quelques années, la Tunisie se rende compte d’avoir abandonné les zones intérieures du pays et négligé la gestion des ressources naturelles et des risques environnementaux. Il sera alors trop tard pour réparer les dégâts ».

Au vu de ce constat, un débat sur un modèle économique par une approche bottom-up et basé sur l’exploitation responsable des ressources naturelles s’impose.  

Un modèle économique porté par les communautés et les régions, qui s’appuie sur l’initiative locale et l’implication du secteur privé, pourrait, tout en respectant les principes de la cogestion responsable du capital productif national, être une réussite dans plusieurs pays. J’aimerais mentionner quelques exemples :  

En Albanie, la Banque mondiale a contribué à instaurer une gestion et une planification participatives des forêts et des pâturages dans 251 communautés qui ont pu bénéficier d’une amélioration de leurs ressources forestières, de leurs pâturages et de leurs bassins versants. Parmi les résultats obtenus, on peut citer une augmentation de 8 % du revenu tiré des activités forestières dans les forêts communales et les pâturages, et une progression de 28 % du revenu tiré de la foresterie et l’agriculture dans les petits bassins versants. 

Au Brésil, les communautés locales ont conçu un projet qui met en œuvre des initiatives d’agroforesterie adaptées et centrées sur des fruits indigènes. Elles ont créé des unités de transformation pour les produits agricoles et forestiers non ligneux et contribuent également à la production et commercialisation d’objets artisanaux dans la région du Cerrado.

Au Costa Rica, la Banque mondiale a aidé à renforcer le programme national de paiement des services environnementaux en encourageant la participation des communautés autochtones. Les investissements réalisés ont permis d’augmenter significativement le nombre de petits et moyens propriétaires terriens participant à ce programme.

Ces projets et investissements financés par des prêts ont octroyé des subventions aux communautés, aux associations et aux micro-, petites et moyennes entreprises. Ils ont permis d’investir dans le capital humain de ces entités afin de les rendre partenaires à part entière et responsables de leur propre développement et de celui des ressources naturelles.

D’autres mesures ont complété les subventions, comme des crédits-relais, des assurances forestières, des programmes de gestion des plantations, des ententes à frais partagés avec des entreprises privées et des exploitants forestiers, et l’intégration des nouveaux producteurs dans des chaînes de valeur. Cette approche « verte » a pu créer des emplois et transformer le mode de production d’un modèle de production de masse vers un modèle orienté « haut de gamme ».

Il y a bien eu des efforts dans ce sens en Tunisie, comme par exemple la mise en place d’un groupe de travail (Task Force) sur le renforcement des chaînes de valeur, notamment pour les produits à forte valeur ajoutée.

Des programmes d’appui aux groupements de développement agricole (GDA), acteurs importants du développement rural, ont été définis. Ces programmes tardent à être mis en œuvre, principalement à cause du manque de confiance des institutions centrales dans les institutions communautaires, conséquence de l’adhésion à un modèle économique centralisé. Malheureusement, ces initiatives restent encore isolées.  

  • Une vision économique différente, qui s’inscrit dans la démocratie, la décentralisation et le respect de l’environnement est possible. Elle pourrait comporter plusieurs composantes :  La valorisation des énergies renouvelables, y compris les services technologiques connexes,
  • Le développement d’un tourisme écologique « vert » pouvant, à terme, remplacer le modèle insoutenable d’aujourd’hui (peu rentable et ne contribuant que faiblement à l’économie locale),
  • La valorisation des produits du terroir, comme les plantes aromatiques et médicinales, l’huile d’olive haut de gamme et d’autres produits agricoles de qualité, tout en stimulant le développement du secteur des start-ups, où la Tunisie a aussi un vrai potentiel.

Il appartient au prochain gouvernement de répondre à la forte demande de la population des régions intérieures et des villes secondaires pour un modèle économique différent, qui prend en compte leurs priorités et leurs initiatives. De profonds changements seront nécessaires. Il conviendrait de modifier l’allocation des ressources publiques de manière significative en promouvant une approche Bottom-up et d’assurer un gouvernement et une administration à l’écoute du citoyen afin de répondre de manière positive aux défis auxquels fait face la Tunisie.

 

Tony Verheijen

 

 

Bio : Antonius (Tony) Verheijen, responsable des opérations de la Banque Mondiale pour la Tunisie

En 15 années de carrière au sein de la Banque mondiale, il a été amené à travailler sur trois continents et s’est essentiellement consacré à la gestion du secteur public, à la réforme de la fonction publique, à la gouvernance et à la lutte contre la corruption, ainsi qu’à des questions en lien avec la gestion économique.

Avant de prendre ses nouvelles fonctions en Tunisie, M. Verheijen a passé quatre ans à Belgrade en tant que responsable des opérations pour la Serbie. Depuis qu’il a rejoint la Banque mondiale en 2002, M. Verheijen a travaillé au département Gestion du secteur public et Gouvernance dans la Région Europe et Asie centrale. Il a également été le directeur sectoriel de ce département en Asie du Sud, à New Delhi (Inde), et spécialiste en chef de la gestion du secteur public et chef de groupe pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique centrale, à Kampala (Ouganda).

M. Verheijen possède une vaste expérience internationale : il a travaillé sur des projets en Asie du Sud et de l’Est, en Afrique centrale et de l’Est, en Russie et en Asie centrale, ainsi qu’en Europe centrale et orientale.

Avant de rejoindre la Banque mondiale, M. Verheijen a été conseiller technique principale pour le bureau régional du Programme des Nations Unies pour le développement à Bratislava (Slovaquie) et a occupé plusieurs postes au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques et de l’Institut européen d’administration publique. Il a également occupé des postes d’enseignement et de recherche dans plusieurs universités, dont le Collège d’Europe. Il a notamment contribué aux processus de transformation dans les États d’Europe centrale et orientale au moment de leur adhésion à l’Union européenne, agissant en tant que conseiller auprès des bureaux chargés de l’intégration européenne et des équipes chargées des négociations d’adhésion.

M. Verheijen est diplômé de l’Université Érasme de Rotterdam, titulaire d’un MA en relations internationales de l’Université Libre de Bruxelles et d’un PhD de l’Université de Leyde.

 

 

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Commentaires (8)

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Jilani
| 13-02-2020 23:03
Chez nous un ministre a pris tout un don de 1 million de dollars et personne ne peut l'arrêter, il est le gendre du gourou, des prêts et des dons ont été octroyés au pays mais n'ont généré aucun développement mais aussi ont servi pour satisfaire les syndicalistes corrompus et taboubi pour qu'ils continuent à endetter les entreprises publiques et voler les hôpitaux et les richesses de ce pays, déjà à peine le projet nawara à démarré et ils se sont attelé à faire la grève. Bourguiba les a mis en prison et benali les à soudoyes mar des terrains et postes de travail pour leurs proches

Zarbout
| 13-02-2020 20:10
Ce dont la Tunisie a besoin actuellement est une révolution économique qui doit libérer les potentialités des territoires et l´utilisation efficace des ressources locales ainsi que l´exploitation des ressources humaines existantes. Ce projet de grande envergure passe nécessairement par la réforme de l´Etat ce qui veut dire une vision claire pour une allocation efficiente des ressources.

La Tunisie souffre de ce vieux carcan de l´Etat centralisé de l´époque de la colonisation bien que le pays ait eu besoin de ce système hérité pour consolider l´unité nationale et la construction d´un Etat moderne avec des institutions fiables qui fonctionnent. Or après 64 ans d´indépendance on a un « Etat moderne » mais paralysé par la décision centralisée. La question qui se pose avec acuité est la suivante : y´a-t-il vraiment une volonté politique ou un projet politique capable d´orienter les réformes de la décentralisation afin de libérer vraiment les potentialités des régions tunisiennes et de mettre fin aux inégalités sociales par le biais de la création des richesses et leur répartition d´une façon juste entre les acteurs économiques qui l´ont engendrée.

Il faut passer d´un acteur économique passif vers un acteur économique actif capable de confronter les défis économiques de sa propre région pour les surmonter. Une vraie décentralisation passe nécessairement par l´insertion de ces acteurs économiques du secteur informel ou l´économie parallèle. Avec leur génie de s´adapter à la situation et leur façon de maitriser cette géométrie variable des changements économiques seront de très bons entrepreneurs capables de changer la mise en créant de nouveaux emplois. La légalisation de leurs activités exige une certaine souplesse de l´Etat envers eux sous forme de baisse des taxes, d´accorder des mini-crédits renouvelables selon leur réussite et surtout de les localiser géographiquement !

Le plus malheureux dans tout ca, c´est que ceux qui ont élaboré des projets de développement endogène décentralisé, à l´instar de l´Albanie ou le Kosovo, comme Monsieur Antonius Verheijen vient de le citer étaient des Tunisiens travaillant au sein du FMI et de la Banque Mondiale. Je ne peux citer ici que Madame Moalla-Fetini* ainsi que son mari qui dirigeait les Opérations de la Banque Mondiale à partir de Dakar. Leurs recherches et leurs pragmatismes au niveau du développement des stratégies économiques sont de loin à être comparés ! Alors que la Tunisie ne reconnait même pas leur talent : Quel gâchis.


*'?'Kosovo: Gearing Policies Toward Growth and Development'?'

Alya
| 13-02-2020 18:53
Depuis 2011 je n ai même trouvé un ami ou une amie a convaincre concernant ce que vous appelez merveilleusement ladecentralisation économique.monsieur le concept n existe pas pour la classe politique tunisienne ni pour les médias. A titre d exemple je n ai jamais même lu meme sur BN un seul article plaidoyant pour cette décentralisation économique AU CONTRAIRE!!!CORRIGEZ MOI SI JE TROMPE

Zba
| 13-02-2020 18:12
Personne ne croit en une Tunisie juste et unie
Les politiciens font tout pour nous diviser.
Hier Bourguiba face aux tunisois.
Aujourd'hui le sud face sahel et tunis.
Aucun programme economique pour un developpement integral et harmonieux.
Le nord ouest , region tres riche mais sacrifié parce que non représentée dans les partis importants.
La mentalité reste retrograde et tribale.
Il n'y a que la banque mondiale qui réflichit de facon sage au developpement de la tunisie.!
Les politiciens tunisiens pronent le sous developpement et le regionalisme

Ameur k
| 13-02-2020 15:40
Voici des analyses pertinentes ,denses et strategiques dont il faut s inspirer pour batir du concret utile a ce peuple
C est mile fois mieux que la chamaille des politicards et l hypocrisie des islamistes

Rationnel
| 13-02-2020 15:32
"Ces programmes tardent à être mis en '?uvre, principalement à cause du manque de confiance des institutions centrales dans les institutions communautaires, conséquence de l'adhésion à un modèle économique centralisé".
Ce n'est pas un manque de confiance mais une protection des intérêts propres de l'administration centralisée. L'objectif primordial de tout organisme est la survie.
Si on décentralise, l'administration centrale perd ses ressources et sa raison d'être et va se réduire comme une peau de chagrin.
Si Tony Verheijen et la banque mondiale croient vraiment en ces initiatives pour promouvoir les régions en dehors du centre, ils doivent avec les régions trouver des moyens pour contourner l'administration centrale.
Les efforts comme les énergies renouvelables peuvent être autofinances. Ce sont des projets qui sont rentables avec un taux de rentabilité approchant les 20%.
La banque mondiale et les régions peuvent travailler avec des organisations internationales comme le projet "1 Trillion" tees ( 1000 milliards d'arbres) pour la reforestation.
Si on choisit d'attendre la coopération de l'administration centrale et le nid des corrompus a Tunis, l'attente sera interminable et les excuses sans fins. Aucun organisme ne va coopérer a des initiatives qui vont mener a sa fin.
L'administration centrale ne fait pas confiance aux régions vu le risque de corruption, mais on est sur que la corruption dans l'administration centrale est endémique et bien protégée comme le montre le licenciement du PDG de la CNAM et les centaines affaires documentées par l'UNLUCC et qui restent non jugées.

Gafsi
| 13-02-2020 12:11
Sages reflexions et conclusions.Neanmoins, seul un systeme confederal, federal ou cantonnal pourra mettre fin au centralisme suffoquant et paralysant, qui n acceptera jamais de se desister de son monopole du pouvoir et de ses confiscations des regions appauvries et de ses richesses honteusement confisquees qui sont la base de l hegemonie politique et economique du centralisme de Tunis et de ses parasitaires oligarchies. Sans partage equitable des pouvoirs de decision, il n y aura pas de partage equitable des richesses nationales et sans ce dernier il n y aura pas de stabilite et sans stabilite oublions toute croissance economique. . Les autoproclamees "elites" de la dictature, toujours au pouvoir ont ete trop formatees par le bonapartisme republicain francais et leur monopole des richesses du pays pouvant souffrir de tout de centralisme, rien n avancera sans un systeme confederal, federal etc.. , peut etre que seul un mouvement separatiste a la Soudan du Sud, pourra secouer le suicidaire Centre et ses peripheries, ou peut etre l instauration reelle a grande echelle d un terrorisme sahelien, la Lybie etant trop proche...

DHEJ
| 13-02-2020 10:19
Du Buttom-Up ou du derrière devant, il reste un problème de régulation à savoir un mode tiré ou poussé!

C'est une question de Vitesse dont le controle se trouve au ministère public!

Alors quand c'est la vitesse c'est donc l'espace...

Alors cher ami, ni ancien ni nouveau c'est soit le sous-développement soit vraiment le développement et vivement L'ING'?NIERIE DU MODE DE D'?VELOPPEMENT!

Pour dire qu'on nous amène un ING'?NIEUR M'?CANICIEN hélas ne sait pas lire la constitution!




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