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A la découverte du marché noir des crédits en Tunisie
25/05/2023 | 15:26
13 min
A la découverte du marché noir des crédits en Tunisie


Les PME représentent l’une des bases du système économique tunisien. Elles se comptent à plus de 790 mille des 900 mille sociétés installées en Tunisie. Malheureusement, ces entités, malgrè leur rôle central dans le tissu économique tunisien, ne cessent d’être malmenées et d’être la victime des mauvais choix de l’État. Ceci les a même poussées à chercher des crédits sur le marché noir.


La Tunisie a fait les frais, durant les dix dernières années, d’une instabilité politique et économique sans précédent. Ceci a directement impacté les PME et a conduit à une situation encourageant les emprunts et l’endettement sur le marché noir. Le périple des PME débute durant les années 2000. En ce temps-là, l’accès au marché était assez difficile, non pas en raison de la complexité des procédures ou du système des autorisations, mais à cause du monopole et du contrôle exercé par les proches du président Zine El Abidine Ben Ali.

Par la suite, les PME ont enregistré de grandes pertes durant les événements de la révolution de 2011. L’arrêt temporaire de certaines activités, mais aussi les quelques vols et incendies ayant touché les entrepôts des sociétés ont participé à leur descente en enfer. Les propriétaires n’ont malheureusement pas eu accès à un appui de la part de l’État afin de couvrir les pertes. De plus, peu sont celles qui ont bénéficié d’un dédommagement auprès des assurances. Ces dernières ont engagé, dans certains cas, des procédures judiciaires afin de bloquer la chose. Nous pouvons citer les exemples de vols de voitures de parc automobile ou les raids visant des entrepôts d’électroménager ou de produits agroalimentaires.

Ces pertes représentent un véritable danger pour les PME. Les propriétaires des sociétés et commerçants, en Tunisie, utilisent généralement les chèques comme garantie lors de l’achat des marchandises ou des matières premières. Ils présentent au fournisseur un chèque couvrant la moitié, voir l’intégralité, de la marchandise. Ce dernier le garde comme caution jusqu’à paiement de ce qui est dû. En cas de non-respect des engagements par les entreprises, il suffit au fournisseur de se présenter, à la banque, munie de ce document et de demander à être payé.

Les péripéties des PME ne s’arrêtent pas là. La crise ayant conduit à l’essor des crédits contractés sur le marché parallèle compte plusieurs autres épisodes. Durant la période 2011-2018, les attaques terroristes ont contribué à la dégradation de la situation des PME. Les dégâts ne s’arrêtent pas au secteur touristique. Le recul enregistré au niveau de ce domaine a nui aux sociétés en faisant partie telles que les cafés, les bars, les restaurants ou les agences de locations de voitures. Il a, également, perturbé les entreprises collaborant avec les fournisseurs de services touristiques. Ainsi, la baisse de l’activité dans les cafés et les hôtels entraîne une baisse de celle-ci chez les fabricants ou importateurs de draps, de chaises, de matériel électronique destinés à la climatisation ou des produits d’entretien.

Ces derniers ont, rappelons-le, émis des chèques de garantie, contracté des prêts bancaires et des engagements auprès des sociétés de leasing. Avec la crise économique, ils se sont, automatiquement, retrouvés dans l’incapacité d’honorer leurs engagements. Entre 2011 et 2018, la Tunisie a enregistré une hausse des cas de poursuites judiciaires pour chèques sans provisions et de non-paiement. Face à cette crise, le président de la République, feu Béji Caïd Essebsi avait annoncé, en 2018, une grâce à un nombre de condamnés dans des affaires de chèques sans provisions. La nouvelle avait été applaudie. Néanmoins, certains ont considéré qu’il ne s’agissait que d’un simple calmant et que cette décision ne traitait pas le problème dans le fond.

Entre temps, les PME subissent les conséquences d’un système de classification de solvabilité inadéquat. Il s’agit de listes classant les demandeurs de crédits bancaires par risque d’insolvabilité. Le porte-parole de l’Association nationale des petites et moyennes entreprises, Abderrazak Houas, considère que ce classement est l’une des causes majeures de l’essor des crédits contractés sur le marché parallèle. Il nous a expliqué que les personnes, physiques ou morales, appartenant à la catégorie n°0 sont celles n’ayant pas enregistré des retards de paiements pour des chèques, des lettres de change et des crédits bancaires ou de leasing. Les personnes classées catégorie n°1 ont enregistré un retard n'excédant pas quelques jours. Les personnes classées n°2 sont celles dont le retard a dépassé les soixante jours et celles de la catégorie n°3, 90 jours. La dernière catégorie est celle des n°4 ayant dépassé les 120 jours. Il existe une catégorie n°5 concernant les dossiers faisant l’objet d’une procédure en contentieux.

Abderrazak Houas a indiqué à Business News que 471 mille personnes étaient classées n°3 et n°4. Il s’agit de 279 mille personnes physiques et 192 personnes morales. Ces personnes n’ont, selon lui, plus la possibilité d’obtenir un prêt bancaire ou de solliciter les services d’une entreprise spécialisée dans le leasing. Ils sont, donc, condamnés à recourir à d’autres méthodes que nous expliquerons dans la suite. Pour ce qui est des personnes classées n°2, l’octroi de crédits dépend de la banque. Généralement, en cas de refus, les PME déposent une demande de soutien financier auprès des établissements de microcrédit qui profitent de la situation et octroient des prêts à des taux d’intérêt pouvant atteindre les 35%. M. Houas a indiqué qu’il considère les microcrédits comme des entités investissant dans la pauvreté.

La PME en question finit par ne plus avoir les moyens d’honorer ses engagements auprès des entreprises de microcrédits et ce défaut de paiement la condamne à être classée n°3. Les PME n’ont, donc, plus aucune source de financement. Ils ont fait face à plusieurs difficultés financières. Durant la période suivante (2019-2023), les choses ne se sont pas arrangées. La crise provoquée par la propagation du Coronavirus a aggravé la situation financière des PME. L’État avait, certes, annoncé des mesures de soutien aux entreprises en difficulté financière, mais les critères d'éligibilité sont rigides et intenables. L’État a demandé à des entreprises en crise de présenter un bilan et un rapport rédigés par un commissaire aux comptes. Or, ces structures parviennent à peine à engager un comptable. De plus, elles doivent être en règle du côté des recettes des finances et des caisses sociales. Même ceux ayant réussi à présenter leur dossier n’ont pas été épargnés puisque la commission devant étudier le dossier ne s’est réunie qu’après des semaines. Entre temps, les PME n’arrivent pas à honorer leurs engagements et se retrouvent dans la liste des personnes classées n°3 voir n°4.

« C’est à cause de ces événements que les propriétaires se tournent vers le marché noir… Ils se tournent vers des prêts sur le marché noir… Ces personnes sont devenues très connues après la crise du Coronavirus… Il suffit de se présenter muni d’une copie de sa carte d’identité nationale et de celle de son épouse ou d’un membre de sa famille… On laisse une période à cette personne afin d’enquêter sur vous… Le prêteur dresse un bilan du patrimoine de la personne désirant obtenir un crédit… On revient après quelques jours pour savoir si la requête de prêt a été validée… Si oui, le prêteur présente un véritable plan de remboursement », a indiqué Abderrazak Houas.

Nous avons découvert tout au long de notre enquête qu’il existe deux modèles de prêt sur le marché noir. Il est possible d’obtenir de l’argent en cash ou de la marchandise. Pour ce qui est du premier scénario, il s'agit d’une activité existant avant la révolution. Elle s’est, par la suite, répandue et développée en partie à cause de l’arrivée de migrants syriens prêtant de l’argent au noir dans leurs pays. Le prêteur évalue le montant demandé et utilise un taux égal à 200% et 300%. En contrepartie de l’octroi de l’intégralité de la somme en liquide, il demande des chèques dont le total correspond au double du montant. La moitié de cette somme vient du chéquier de la personne désirant avoir le prêt. L’autre moitié est garantie par des chèques de l’époux, l’épouse, le frère, la mère ou le père. En cas de refus, la personne désirant avoir le prêt présente des chèques dont la somme est égale à la moitié du montant à rembourser. Le reste est multiplié par deux et son remboursement est garanti par des lettres de change. Ainsi, on obtient un prêt avec un taux de 300%.

Les deux parties conviennent du mode de remboursement, c’est-à-dire, des dates d’échéance. Au premier faux pas, le prêteur demande un chèque supplémentaire. Il s’agit d’une pénalité de défaut de paiement. Au deuxième épisode, le prêteur présente les chèques et les lettres de change à la banque et demande à être payé. La personne ayant obtenu le prêt sera poursuivie pour chèques sans provisions, mais aussi pour escroquerie et se retrouvera dans l’obligation de fuir.

En plus de l’obtention de l’argent en cash, le propriétaire d’une PME ou un commerçant peut obtenir un apport en nature, c’est-à-dire, obtenir directement des marchandises. Cette méthode est connue sous le nom de « Formule ». Business News a contacté un commerçant dont nous tairons l’identité afin d’avoir plus de détails à ce sujet. Nous l’appellerons Mounir. Il a une entreprise spécialisée en textile. Il a eu recours à cette fameuse formule afin de préserver son entreprise. Il a intégré ce domaine en 2006 en reprenant l’entreprise de son père. Il nous a assurés que cette pratique n’existait pas avant la Révolution.

Mounir nous a indiqués que les individus offrant le service « Formule » étaient connus de tous. Il suffit de se présenter auprès de l’un d’entre eux et de solliciter ce service. Les prêteurs demandent les cartes d’identité de la personne désirant bénéficier de ce service ainsi que celles des membres proches de la famille afin d’avoir une idée sur le patrimoine de ces derniers et des personnes à harceler en cas de défaut de paiement. Ces prêteurs offrent aux commerçants et aux propriétaires de PME de les fournir en marchandises, mais à un prix dépassant de loin ceux affichés par les fournisseurs. Ils offrent aux commerçants de les fournir en produits sanitaires, en tissus ou même en plastiques pour ceux ayant besoin de matières premières. Le commerçant à la possibilité de présenter une liste des produits commandés ou de se rendre à l’étranger où il fera son shopping. Dans les deux scénarios, la marchandise sera livrée à la boutique ou à l’usine concernée. La personne ayant bénéficié du service « Formule » n’a pas à se soucier de l’acheminement et du transport des produits achetés.

« Le taux de conversion employé est de 600% ou 700%... Un dollar dépensé sera converti en six ou sept dinars de dette pour certains produits… Ils sont présents partout, au Sahel, à la capitale… Ils ont des dollars partout, en Turquie ou même en Chine… Ils n’ont pas de limites par rapport au budget… Tu peux avoir la somme que tu veux en échange de chèques… Il s’agit d’une banque parallèle… Le prêteur élabore un plan de remboursement… La somme à rembourser est divisée sous forme de plusieurs chèques… Le prêteur demande, aussi, un chèque du montant global à rembourser… Il versera ce chèque en cas de défaut de paiement… J’en avais entendu parler et je me suis dit pourquoi ne pas tenter la chose… Je me suis fait avoir… J’ai eu recours au service « Formule » en 2018… Je subis encore les conséquences de cette décision… Heureusement pour moi, il ne s’agissait pas d’un grand montant… Il y a de l’argent en masse… Beaucoup de commerçants revendant les produits importés depuis la Turquie ont recours à la « Formule »… Plusieurs prêteurs sont présents au Sahel… L’un d’entre eux a une usine de brique de construction… Un autre a un petit commerce à Ksar Helal alors qu’il fournit les commerçants en marchandises », nous a indiqué Mounir.

Mounir a expliqué que ces prêteurs étaient liés à des réseaux de trafic de devises et qu’ils avaient des bureaux à Istanbul. Il s’agit d’organisations plus puissantes que les banques. Ils ont à leurs dispositions des bandits et des policiers corrompus chargés de harceler et d’agresser les personnes ne respectant pas leurs engagements.

Ces réseaux de prêteurs sur le marché continuent à gagner du terrain. Lutter contre eux est un véritable défi. Notre témoin, Mounir et Abderrazak Houas nous ont tous deux expliqué que ces prêteurs profitaient de la situation du pays et des PME. Ces derniéres n’ont pas d’autres alternatives. Elles sont obligées de se transformer en criminels afin de préserver leurs sociétés. Il s’agit dans la plupart des cas de l’entreprise familiale ou d’un projet dans lequel ils ont tout investi : argent, temps, bien-être et parfois stabilité familiale. Les commerçants et propriétaires de PME n’attendent qu’une chose : une réaction de la part du gouvernement. Mounir est certain qu’une amnistie dans les affaires de chèques sans provision sauvera ses confrères et mettra fin à la domination du marché par ces vautours. 


Sofiene Ghoubantini

25/05/2023 | 15:26
13 min
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Commentaires
Mohamed
Mot à dire
a posté le 27-05-2023 à 17:19
Un problème épineux très bien traité en espérant que le gouvernement intervienne d'urgence pour lever ce joug du dessus du dos de la plupart des PME. Spécialement au niveau de l'impôt et des interdiction de chèquier de n'importe quel montant. L'essentiel c le non paiement de ce chèque et la banque ne fait que contrôler ces impayés et envoie des lettres CNP plus de deux ou trois fois en cassant les comptes par des frais supplémentaires estimés à plus de 120 DT fois trois. Un chèque de 250dt est grevé de 92 DT x 3 CNP ......' c la politique des banques pour s'enrichir et réaliser des bénéfices hilarants sur le dos desdits tireurs de chèques ou
Amimi Med Fethi
Clarification
a posté le 26-05-2023 à 12:56
Voir la circulaire 91/24 en matière de classement des actifs
bricka
inflation
a posté le 26-05-2023 à 12:02
700% donc le commerçant doit vendre à 2000%
et aprés vous demandez pourquoi le consommateur zouali ettounsi il achéte des produits 20 fois plus cher que le zaouali turque ou chinois.
adhrab mezzel yetnaffes.
et ces merdes de prêteurs paient ils un retenue à la source et un impôt;
et leurs comptes bancaires sont ils contrôlés et les sources de revenus sont ils déclarés dans un bilan commercial ou industriel ou salon de thé :) ?
Adhrab mezzel yetnaffes
Slim
Tunis
a posté le 25-05-2023 à 23:54
ERGONOMIE
Bouba
En cause
a posté le 25-05-2023 à 21:27
Les calvaires des PME est dû en grande parti au système bancaire et aux personnes qui décident dans les Banques, pour le système les Banques ont perdu leur vocation première de moteur économique pour devenir des rentiers tout cour
Concernant les personnes, c'est simple allez demander au premier client que vous rencontrez dans une banque, il va vous expliquer que s'il n'a pas une relation assez haut placé dans la Banque, il n'obtient rien même ses droits de clients,
Les banques sont devenues des administrations et leurs agences des boîtes à lettre, au nom de la centralisation aucun délai n'est respectée pour une demande de crédit, et encore si par hazard vous obtenez un crédit vous avez beau de parfaitement constituer les garanties exigées vous n'avez aucune assurance quand à la date du déblocage ou de la mise en place de bis lignes de crédit
J'ai peut être été un peu long, mais le parcours du combattant d'un client ne cesse de multiplier les difficultés pour nos PME
Raa
Les banques ne sont pas loin loin des ces taux exhorbitant,la seule différence c'est qu'elles sont sont couvertes par une "loi!!!"
a posté le 25-05-2023 à 19:59
Mais quelle loi. La banque exige une hypothèque de tes biens pour un crédit minime, exige une assurance et tous les papiers du monde . Tout compte fait , les gens ont recours au crédit noir pour éviter les tracasseries bancaires et gagner du temps. Bien que je ne fait partie de ces derniers.