alexametrics
vendredi 07 octobre 2022
Heure de Tunis : 02:55
Tribunes
Gafsa, la population et le régime
30/11/2011 | 1
min
Gafsa, la population et le régime
{legende_image}
Par Hédi Sraïeb*

La presse écrite, parlée, ainsi que les autres médias relatent tant bien que mal les événements qui secouent, une nouvelle fois, toute cette région du bassin minier de phosphate qui s’étend sur plusieurs localités. L’éclairage qui nous en est donné reste très superficiel mettant surtout le projecteur sur les destructions et incendies de matériels et bâtiments sur fond de revendications peu explicitées, résultant de la contestation des résultats du dernier concours organisé en vue du recrutement de nouveaux agents.

On est encore loin d’un véritable journalisme d’investigation, qui verse trop souvent dans le sensationnel du « scoop » des flammes et des déprédations se contentant de quelques radio trottoir en guise d’explication des motivations profondes d’une population estimée à près de 250.000 personnes. Cette population qui, rappelons-le, a une très longue tradition de bras de fer avec cette nébuleuse qu’est devenue la CPG–GCT, et qui vit depuis bien trop longtemps dans une situation de précarité extrême.

Le chômage y est trois fois supérieur au taux moyen de 18%, soit près d’un jeune sur deux sans emploi, tandis que les conditions matérielles d’existence côtoient de leur coté les bas niveaux de vulnérabilité, -doux euphémisme- pour désigner la pauvreté, tels que les établissent l’INS et la Banque mondiale.
De fait, c’est une population qui n’accepte pas, -ayant elle aussi contribué à cette révolution-, que les choses restent inchangées.

Autant dire, et n’en déplaise à une certaine « intelligentsia » bien pensante, cette population exprime, à sa manière, et une nouvelle fois, une « saine » colère qui vient bousculer les modes d’organisation et de gestion bien trop vite qualifiés de modernes, d’efficients et responsables.
Concilier nous dit-on les impératifs de la production et de la gestion des ressources humaines. Encore une de ces perceptions largement partagée qui n’a plus du bon sens que le nom. Le technocratisme a la vie dure, notamment quand il soumet le traitement de revendications sociales aux seules méthodes d’une critériologie informatisée.
Eh oui ! Sous les apparences de rationalité, de neutralité et d’objectivité, une population « cible » (sic) est donc « traitée », à travers des critères de diplômes, d’employabilité, de localisation géographique, accessoirement de statut familial. Il en ressort une liste informatique de « promus », liste inique qui, de nouveau, suscite la défiance, réactive le ressentiment, et provoque cette nouvelle flambée de manifestations multiformes.

Pourquoi les dirigeants perpétuent-ils donc des méthodes qui ne répondent en rien aux exigences d’une population bien trop largement dépendante de cette seule mono-industrie ?
Il va sans dire qu’il ne peut être question ici de refaire l’histoire, très ancienne par ailleurs, de ce bassin ouvrier qui n’a cessé de lutter pour ses droits.
S’offusquer des déprédations commises est un raccourci « intellectuel » peu flatteur pour ceux qui le pratiquent à longueur de temps. Rappelons tout de même à toutes fins utiles que cette entité CPG-GCT a vu ses comptes s’améliorer notablement depuis 2007, à la suite de la multiplication par 3 du prix du phosphate brut comme de ses dérivés.
Aujourd’hui encore et selon toute vraisemblance, les prix devraient rester à leur niveau compte tenu de la demande mondiale, autour de 140$ la tonne, bien au dessus des années difficiles des 24-28$ des années 90 ou même celui des années 2004-2005 autour de 40$.

Peu est donc dit, pour ne pas dire masqué, sur l’embellie que connaît ce conglomérat public, 2e source de devises du pays qui pourrait, grâce à des marges de manœuvres retrouvées, repenser de fond en comble son rôle et son action, et cela aussi compte tenu de ses emprises sur un territoire et ses populations (1e utilisateur de la nappe phréatique dont le niveau est au seuil critique, 1e responsable de pathologies industrielles et environnementales graves).

Parler du traitement social du chômage est une vue de l’esprit qui satisfait bien des « états d’âmes » mais qui occulte la trop fameuse responsabilité sociale de l’entreprise. Depuis des années cette société, engluée dans une logique de stricte gestion des coûts de court terme, néglige la formation professionnelle qualifiante, tant quantitativement que d’un point de vue qualitatif. L’essentiel est consacré à « l’adaptation au poste de travail ou à la conduite d’engins », qui ne donne ainsi que peu de perspective à un collectif de travail toujours en retard d’une technologie.
Cette entreprise dite citoyenne devrait mieux entendre les besoins exprimés et réinterroger ses méthodes de gestion, même si elle ne doit pas porter seule le fardeau d’une région sinistrée.
Il n’y a pas d’incompatibilité entre une « compétitivité bien pensée » et un « besoin de travail digne », sauf à se satisfaire de pseudo explications comme celles du risque de sureffectifs.

En son temps le président déchu avait dit une chose fort sensée, par ailleurs inaperçue dans l’opinion publique du moment : « il faut fournir un emploi à chaque famille ».
Voilà bien un véritable objectif simple et lucide qui transcende toutes les gesticulations technocratiques sur des « ressources humaines » plus considérées comme des appendices de production, que comme collectif voulant vivre et travailler au pays.
Que de gaspillages dans des restructurations stériles, de trucage des comptes, de manipulations aux limites du clientélisme.

Nos jeunes journaux, TV, médias, qui découvrent la « démocratie » (sic) ont beau jeu de dénoncer le « ludisme » (les toutes premières formes historiques de luttes ouvrières contre l’outil de travail) de cette population de jeunes en désespérance, de travailleurs exténués, de mères de famille sans ressources dont le mari est au chômage ou est mort dans ces mêmes mines….quand on sait les harcèlements, les brutalités les persécutions auxquels ont été soumis tous les porteurs de ces demandes syndicalistes aguerris et reconnus, comme les figures locales, tous détruits.

Oui les formes de contestation et de lutte sont ce qu’elles sont, souvent d’une violence aveugle. Mais alors à qui la faute ? Cette population n’a plus que des porte-paroles improvisés sans légitimité historique (et pour cause), sans emprise sur les réalités sociales, ni réelle capacité de dialogue et d’intermédiation.

Oui les relations sociales dans ce pays en sont là, en déliquescence avancée. Aucun des signes forts d’un dialogue authentique ne sont encore émis. D’un côté, une direction à Tunis qui travaille seule sur son ordinateur et qui croit avoir les réponses, et de l’autre une population qui répond « soit je travaille, soit personne ne travaille ». Une population sous-prolétarisée à grande vitesse dont le droit au travail, comme celui du travailleur, ont été bafoués, population qui a, pour ainsi dire, perdu elle-même la totalité de ses propres repères passés faits d’entraide et de solidarité active sur fonds de compromis difficilement acceptés. A quel moment a-t-on donné à ces « gueux » le goût du travail et du respect de son outil, la fierté ouvrière que l’on connaît par ailleurs ?
Relisez, chers journalistes nouveaux venus, les propos de Rhida Tlili, relatant le déficit mémoriel de ces populations et déduisez-en « la raison » de l’adoption des formes de lutte que vous exécrez en mots indignés. Les formes de combat pour la dignité sont ce qu’elles sont. Evitez-nous vos miasmes sur les conduites sociales irrationnelles et cherchez donc pourquoi en arrive-t-on là !

Le renvoi, dos à dos, des responsabilités patronat-ouvriers, ou bien encore les sempiternelles interprétations par la manipulation sont le signe d’une réelle indigence de l’analyse, pour ne pas dire de la vacuité de l’explication en profondeur des faits observés.
Quant au « haut » encadrement de cette entreprise dite nationale, je la convie, non sans une certaine provocation, à revisiter les classiques de la sociologie des organisations au travail, certes une discipline qui n’est plus enseignée dans notre pays depuis fort longtemps.
Reconstruire des relations sociales est une tâche ardue, mais à laquelle il faudra bien s’atteler. La dignité passe aussi par là…

*Hédi Sraïeb est docteur d'Etat en économie internationale et consultant international auprès de plusieurs institutions dont la Banque Mondiale, la Banque européenne d'Investissement, la Banque islamique de développement, la Commission européenne...
30/11/2011 | 1
min
Suivez-nous