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Tribunes
Éloge de la Nuance
09/07/2024 | 10:42
6 min
Éloge de la Nuance

 

Par Mohamed Salah Ben Ammar


Les dangers de la manipulation par le verbe : une leçon de l’Antiquité à nos jours

Gorgias, maître incontesté de l’éloquence dans l’Antiquité, captivait les foules par la puissance de ses mots. À l’opposé, Socrate, inébranlable dans sa quête de vérité, fut condamné à mort sur la base d’accusations fallacieuses. Son procès, une parodie de justice, met en lumière les dangers d’une parole mal employée. Acceptant stoïquement son sort, Socrate but la ciguë, laissant derrière lui une leçon intemporelle.

Ce procès nous enseigne que toute démocratie peut être détournée par ceux qui maîtrisent l’art de la persuasion, manipulant les mots et les foules pour leur propre intérêt. Platon nous avait déjà mis en garde contre les périls de la démocratie, pouvant dégénérer en tyrannie entre les mains de personnes mal intentionnées.


Les défis contemporains des démocraties

Les démocraties ne se portent pas bien, c’est une évidence. Le taux d’abstention en est le symptôme le plus visible, mais il est loin d’être le seul. Les discours et autres actes populistes plaisent aux foules, ils sont relayés par des experts en communication et des médias aux ordres, sans éthique. La manipulation des faits lors de la guerre à Gaza est un cas d'école.

Pour le commun des mortels, il devient quasiment impossible de distinguer le vrai du faux. Le complotisme et le doute s’installent, votre vérité contre la mienne. Sur les réseaux sociaux la parole ou l’image sont devenues des armes, chacun pouvant s’exprimer sans filtre, transformant les opinions fantasques en vérités apparentes. 

Une fracture numérique s'est installée sous nos yeux en quelques années. Elle creuse les écarts au sein d’une même société, entre les jeunes et les vieux, les personnes éduquées et celles qui ne le sont pas, entre les riches et les pauvres, entre le simple citoyen et les partis politiques, ou encore les énormes multinationales qui sont souvent bien plus puissantes et riches que les états et à l'échelle internationale entre les pays du nord et ceux du sud.

C’est l’un des défis les plus importants de notre époque pour tous les pays du monde.


Les réseaux sociaux, entre de mauvaises mains : un danger pour la démocratie

L’essor des réseaux sociaux est particulièrement pernicieux pour les démocraties. Pour quelles raisons Elon Musk a-t-il déboursé 50 milliards de dollars pour acheter Twitter devenu X ? Et pourquoi Donald Trump a-t-il créé sa propre plateforme et quel rôle joue Mark Zuckerberg ? A-t-il façonné de près ou de loin une partie de l'opinion publique mondiale ? Et nous ne sommes probablement qu'au début d'une nouvelle révolution, avec la généralisation des algorithmes et de l’Intelligence artificielle (IA) qui sont déjà présents à chaque connexion. Nous assistons passifs à ce qui conditionne notre avenir.

Dans ce monde dominé par ces plateformes commerciales, toute réflexion aussi sérieuse soit-elle est détournée, étouffée dans l’œuf. En effet, ces plateformes sont avant tout commerciales, la pseudo-liberté d’expression qu’elles offrent est le fonds de commerce des fortunes colossales qui y ont été bâties. Tout est fait pour privilégier le sensationnel, le punch line, trois lignes pas plus au-delà on perd le vis-à-vis.

Nos sociétés ont été prises de court, elles n’ont pas eu le temps de mettre en place des mécanismes de protection contre les manipulations, les attaques ad hominem, les fausses informations. Les utilisateurs des réseaux sociaux ont été des proies faciles. Que d’actes terroristes ont été commis à la suite d’un embrigadement sur les réseaux sociaux !


Moins dramatique, mais non moins grave la manipulation des faits 

L’instantanéité est la règle d’or, transformant les discussions en affrontements sans nuances. Structurellement, les réseaux sociaux favorisent la propagation de fausses informations. Pas le temps de vérifier sa véracité que déjà l'information a fait le tour du monde.

La formation de bulles de filtrage, où les gens qui pensent de la même façon se retrouvent, joue un rôle d’amplificateur.

Des approximations et des contre-vérités sont reprises sans modération, transformant les débats en affrontements stériles.

Ces modes de communication ont favorisé la polarisation politique. Une vidéo de trois minutes, des extraits de débats clivants et de positions extrêmes et le tour est joué.

L’affirmation sans nuance d’une opinion sape la confiance dans les institutions internationales et les experts. La gestion de la pandémie COVID en est une illustration dramatique.

Des puissances étrangères et non des moindre ont même été impliquées dans la diffusion de fausses informations lors de campagnes électorales.


La nécessité de retrouver la nuance

Tout n’est pas noir et l’accès à l’information, les échanges à l’échelle internationale sont une chance extraordinaire, mais justement la préservation de cette liberté qu’offrent ces plateformes impose de trouver des mécanismes pour éviter les dérives.

Toutes les opinions sont respectables, mais l’usage actuel des réseaux sociaux doit être revu. Beaucoup de régimes autoritaires ont comme toujours essayé soit d’utiliser les réseaux sociaux pour intoxiquer l’opinion publique, soit à l’inverse ont interdit ou bloqué l’accès à ces réseaux. Évidemment ce n’est pas la bonne approche. En revanche, alerter et appeler à une prise de conscience sociétale est urgent. Il faut rappeler quelques principes simples pour arriver à des solutions qui seront toujours imparfaites, mais auront au moins le mérite de combler le vide actuel.

Pour qu’il y ait information et échanges constructifs, il est essentiel que chaque interlocuteur reconnaisse la dignité de l’autre. Les réseaux sociaux, dans leur instantanéité, privilégient les confrontations et la violence verbale, l’anonymat faisant le reste.

Il est essentiel de nous protéger et de rejeter ce mode de fonctionnement et de créer un environnement où chaque individu peut se sentir valorisé et impliqué dans la construction d’un environnement serein propice à la réflexion.

Retrouver la nuance est essentiel pour préserver la qualité des échanges et la santé de nos relations. En reconnaissant la validité des opinions divergentes, nous ouvrons la porte à un dialogue constructif et à des solutions créatives. Sur le plan personnel, cela apaise nos émotions et cultive une perspective plus équilibrée.

Il est crucial d’enseigner la pensée critique et l’analyse de ce que nous recevons d’où qu’il provienne dès le plus jeune âge. En effet, retrouver la nuance signifie être ouvert à la diversité des opinions, tout en gardant un esprit critique et en cherchant à comprendre la logique de l’autre, celui qui nous agace et dont les messages nous interpellent.

En fin de compte, retrouver la nuance est la meilleure façon de lutter contre la dérive sur les réseaux. C’est un moyen de préserver le débat démocratique, de favoriser la compréhension mutuelle et de construire un monde plus tolérant et harmonieux. Refusons de faire le jeu des puissances affichées ou occultes qui tentent de nous utiliser. Face à une époque où la nuance est souvent reléguée au second plan, prenons le temps de l’embrasser et de la cultiver. C’est une urgence collective et une nécessité personnelle qui méritent notre attention et notre engagement.

09/07/2024 | 10:42
6 min
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Commentaires
'Gardons un minimum d'honnêteté!
La Nécessité de la compétence médiatique!
a posté le 09-07-2024 à 21:58
Introduction: afin d'améliorer les compétences médiatiques de nos écoliers, il faudrait d'abord améliorer ceux de nos enseignants

a) Nécessité de la compétence médiatique (ça s'apprend à l'école):
- Nécessité d'une éducation scolaire aux médias: promotion de la résistance à la désinformation et à la manipulation
- Critique des médias, c'est-à-dire la capacité d'utiliser les médias de manière analytique, réflexive et éthique.
- Connaissance du système médiatique actuel et de la manière dont les médias et les producteurs de médias travaillent,
- La capacité à utiliser les médias pour exercer sa propre citoyenneté numérique.
- L'utilisation des médias en réception, mais aussi de manière interactive (par exemple en commentant des contenus en ligne, par exemple sur Business News TN).
- La compétence médiatique critique est particulièrement importante pour faire face à la désinformation.

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1) La pédagogie des médias (les compétences informationnelles):
- Nous ne pouvons plus nous fier passivement aux règles et normes en vigueur jusqu'à présent dans le paysage médiatique. Dans le cadre de la pédagogie des médias, il faudra donc à l'avenir éclairer certains thèmes de manière particulièrement intensive et les considérer sous une nouvelle perspective. Il s'agit par exemple d'aspects tels que le comportement politiquement correct, les valeurs démocratiques fondamentales en général, le pluralisme et la diversité des opinions en particulier, ainsi que la véracité des informations.
- Pour beaucoup de nos écoliers, l'évaluation critique des informations provenant des médias audiovisuels ainsi que l'évaluation des sources en ligne sont souvent difficiles. La compétence informationnelle dans les médias audiovisuels s'apprend et s'exerce: - qu'il s'agisse de reconnaître la publicité dans une application ou de trouver et d'évaluer correctement des contenus de Wikipédia, YouTube ou Twitter.
Par compétence informationnelle, on entend la capacité à sélectionner, évaluer et traiter des informations provenant d'une multitude de sources (en ligne). Les compétences informationnelles sont devenues un facteur clé important de l'ère numérique et sont déterminantes pour la vie autonome de chaque individu, mais aussi pour le fonctionnement d'une société démocratique. Les médias audiovisuels proposent une offre d'informations quasiment illimitée.

3) La meilleure université est le web:
- Grâce à internet, l'apprentissage est devenu plus accessible que jamais. Que vous souhaitiez acquérir de nouvelles compétences, approfondir vos connaissances ou simplement vous divertir tout en apprenant, le Web regorge de ressources éducatives interactives en autodidacte.

- Vous pouvez profiter des innombrables ressources disponibles sur Internet pour apprendre de manière autodidacte. Avec un esprit ouvert et une volonté d'explorer, vous découvrirez un monde d'apprentissage sans limites: a)Les plateformes d'apprentissage en ligne; b)Les vidéos éducatives sur YouTube; c)communautés d'apprentissage en ligne où vous pouvez interagir avec d'autres passionnés et partager vos connaissances via les forums de discussion ou des groupes sur les réseaux sociaux...

- Il existe une infinité de ressources accessibles à tous les niveaux et pour tous les intérêts. L'apprentissage en ligne interactif permet de rendre l'acquisition de connaissances plus engageante et flexible (dans le temps et l'espace): math, histoire, philo, géographie, physique, chimie, informatique, apprendre une nouvelle langue, design, marketing, sociologie, apprendre à programmer (codage), apprendre la cybersécurité, Découvrir l'art et le patrimoine, etc., etc., etc.

- accès aux formations des écoles supérieures et universités du monde entier

Gardons un minimum d'honnêteté!
Pour plus de clarté, je redonne la structure de mon commentaire!
a posté le à 10:53
Pour plus de clarté, je redonne la structure de mon commentaire:
-Introduction: afin d'améliorer les compétences médiatiques de nos écoliers, il faudrait d'abord améliorer ceux de nos enseignants
1) Nécessité de la compétence médiatique (ça s'apprend à l'école)
2) La pédagogie des médias (les compétences informationnelles):
3) La meilleure université est le web

bonne journée


Fares
Réflexions: démocratie contre algocratie
a posté le 09-07-2024 à 20:30
Nous vivons l'ère de la post vérité à cause des réseaux sociaux. La véracité d'un énoncé ne découle plus d'un raisonnement logique, mais du nombre de "likes" et de "shares" associés à cet énoncé et au diable les contradictions. Les status publiés sur Facebook risquent d' avoir la même autorité que des sourates du Saint Coran: "ti 9ritou 9al Facebook!".

Des politicards de la dernière averse, un peu partout dans le monde, ont profité de cette faille pour manipuler des populations naïves qui manquent de discernement et de capacités d'analyse afin de se hisser au plus haut sommet de l'Etat sans être particulièrement compétents ou sages, tout ce qu'ils veulent c'est le pouvoir.

Pour pallier à se problème on peut, bien sûr, apprendre au peuple et surtout aux plus jeunes d'avoir un esprit critique et d' accepter la différence. On peut même envisager des cours ou des formations qui permetteront de détecter les discours propagandistes pour barrer la route aux politiciens malhonnêtes.

On peut aussi nager avec le courant de l'informatisation et opter pour une algocratie qui peut être implémentée sous deux formes, entre autres.

Le suffrage universel est basé sur la sagesse des foules, la foule a toujours raison, dit-on. Mais, une foule manipulée par des charlatans de la pensée a toujours tort. Le savoir faire en IA permettrait de concevoir des réseaux de neurones permettant de sélectionner le meilleur candidat étant donné un ensemble d'attributs pour chaque candidat. Ces réseaux seront beaucoup plus sages qu'une populace susceptible à la propagande. Une instance indépendante constituée d'experts en IA qui ont une formation auxiliaire en éthique et quelques autres sciences humaines veillerons sur la configuration de ces réseaux de neurones. Exit avocats, juristes et autres juges jugés irréprochables.

L'autre solution est de confier la gouvernance à un réseau de neurones, un président artificiel quoi. Les machines ont cet avantage de ne pas être corruptibles, égoïstes et encore moins souffrir du syndrome d'Hubris.

Mais où est le peuple dans tout ça? Des entreprises comme OpenAI réajustent les paramètres de leurs modèles régulièrement (comme une fois par semaine). Une forme de réajustement est d'appliquer un changement mineur sur quelques paramètres puis de demander à des êtres humains de sélectionner la meilleure réponse choisie parmi plusieurs produites sous différentes configurations. Donc l'élection sera un processus continu. Chaque semaine un échantillon de la population est invité à participer à ce processus de vote (en ligne). On ne peut pas faire mieux comme gouvernance par la base.

La démocratie est démodée, il faut trouver un autre moyen qui concorde avec les réalités du 21 siècle.
Yassine
Bravo Maître , Quelle tribune!
a posté le 09-07-2024 à 17:53
Tout y est !
l'objectif d'une tribune est de prendre position et la votre est vraiment limpide .
Toute la magie de celle-ci résulte d'une argumentation pertinente, assortie d'une expression ciselée.
Cette une pédagogie qui j'espère va permettre les personnes concernées de s'élever et ne pas penser qu'ils ont le monopole du savoir.
Maya
Bravo
a posté le 09-07-2024 à 16:27
Bravo monsieur pour cet article. Mais hélas une grande partie des gens de par le monde deviennent " ignorants" , ne pensent qu'au voyeurisme et au superflu. Plus de place à l' intellect
le financier
etrange article
a posté le 09-07-2024 à 16:27
Je suis d accord avec bcp de chose sauf la conclusion .
En introduction vous detruisez la democratie en rapellant qu elle donne le pouvoir a celui qui parle ( ment ) le mieux , en rappelant que c est la democratie a tué socrates l un des pilliers de la democratie athéniene par son questionnement , le tout pour conclure cela : " cest un moyen de préserver le débat démocratique"

Mais comment pouvez vous soutenir ce regime alors que vous le denoncer , socrates le denonce dans la republique... c est le pire des regimes.
Vous auriez peut-être dû conclure par ce que socrate conciderait comme le meilleur regime...
Fares
La controverse est une monnaie comme une autre
a posté le 09-07-2024 à 14:39
Un très bon article. J'ai vraiment aimé la structuration du contenu en paragraphes courts et bien identifiés.

Plusieurs réactions se bousculent déjà dans ma tête. Je commencerais par la valeur de la controverse dans les réseaux sociaux et même dans ce média caduque qu'est la télévision.

Les propriétaires de réseaux sociaux (et de journaux électroniques ?) adorent la controverse, les "flame wars" pour être plus précis. Rien de tel qu'une bonne guerre verbale entre deux clans pour faire grimper le nombre de commentaires, le nombre de vues et par conséquent les recettes publicitaires.

La plupart de ces guerres ne sont pas des débats mais des échanges d'insultes où la propagande et la bêtise humaine sont reines. Des débats intelligents et respectueux ne suciteraient pas l'intérêt du lecteur moyen. Tout comme dans la rue, les badauds sont toujours attirés par une dispute, mais jamais par un échange entre quelques personnes sur le Big Bang, par exemple. Nous sommes voyeurs et paresseux en majorité.

Donc, je vois mal une plate-forme comme Facebook ou YouTube éduquer ses abonnés pour qu'ils soient plus respectueux les uns envers les autres et censurer les "flame wars" du même coup. C'est grâce à ces échanges de commentaires poubelles que Facebook fait son CA. L'appât du gain a et aura toujours le dernier mot, malheureusement. Tous ces réseaux sociaux ont rendu l'Homme de plus en plus stupide, pendant que les ordinateurs gagnent en intelligence à chaque jour. Quelques années suffiraient pour qu'on soit dépassés par les machines et encore quelques années pour qu'on soit contrôlés par ces mêmes machines.
JOUINI
Bravo
a posté le 09-07-2024 à 14:05
Un article aussi pédagogique que tout en nuance sur un sujet majeur pour l'avenir de nos sociétés. Bravo pour cet éloge et pour cet appel au sens critique et à l'écoute de la diversité!
Jilani
Le mal existe bien avant les réseaux sociaux
a posté le 09-07-2024 à 11:51
Le petit blanc américain est toujours conservateur et ultra raciste rejettant les personnes de couleur différente. Trump incarne cette population raciste et avant lui Reagan et Nixon. Chez nous le tunisien est en général raciste conservateur et régionaliste Des lueurs d'espoir sont apparues avec les jeunes qui se marient entre les différentes régions. Mais pas de couleur différente. Les élites et gouvernants ne donnent pas l'exemple et accentuent ce niveau de replie de nontolerance vers les autres. Les réseaux sociaux ont accentué cette haine, surtout que chacun le considère comme moyen de se cultiver et de s'informer abandonnant la lecture des livres et les debats de haut niveau.
TOTO
ca fait du bien
a posté le 09-07-2024 à 11:21
ca fait une éternité que je n'ai pas lu un article aussi bien écrit et qui "titille" mon intellect. Bravo. Mais force est de constater qu'il n'y a pas plusieurs commentaires, ca me chagrine en me disant qu'il n'y a pas assez de gens qui prennent le temps de lire ce genre d'article, j'espère me tromper.