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La réduction des risques, de l’humanisme dans les politiques publiques
09/09/2022 | 17:30
7 min
La réduction des risques, de l’humanisme dans les politiques publiques

 

Le concept de réduction des risques, couramment cité en addictologie, suscite encore de nombreuses questions et reste relativement méconnu du grand public. S’il est, depuis des décennies, à l’origine de plusieurs politiques publiques de lutte contre les drogues ou encore des maladies comme le Sida, en tant que notion, la réduction des risques mérite d’être examinée en profondeur tant elle offre une autre voie aux pouvoirs sanitaires, une voie plus humaine, plus réaliste et surtout plus inclusive.

 

Qu’est-ce que la réduction des risques ou des méfaits ?

Selon « Harm Reduction International », la réduction des méfaits fait référence aux politiques, programmes et pratiques qui visent à minimiser les impacts sanitaires, sociaux et juridiques négatifs associés à la consommation de drogues, aux politiques et aux lois sur les drogues.

L’organisme souligne, en effet, que la réduction des méfaits est fondée sur la justice et les droits de la personne. Il se concentre sur le changement positif et sur le travail avec les personnes « sans jugement, coercition, discrimination ou sans exiger qu'elles arrêtent de consommer de la drogue comme condition préalable de soutien », un point fondamental dans cette philosophie qui ne verse pas dans l’interdiction comme seule méthode de sevrage.

« Harm Reduction International », qui se base sur les résultats d’années de travail sur la consommation de drogues, la santé publique et les droits de l'homme, précise que la réduction des méfaits englobe une gamme de services et de pratiques de santé et sociaux qui s'appliquent aux drogues illicites et licites. « Ceux-ci comprennent, mais sans s'y limiter, les salles de consommation de drogues, les programmes d'échange d'aiguilles et de seringues, les initiatives de logement et d'emploi non basées sur l'abstinence, le contrôle des drogues, la prévention et l'inversion des surdoses, le soutien psychosocial et la fourniture d'informations sur l'utilisation plus sûre des drogues. De telles approches sont rentables, fondées sur des preuves et ont un impact positif sur la santé individuelle et communautaire ».

Toujours selon l’organisme, les politiques et les pratiques de réduction des méfaits s'appuient sur un solide ensemble de preuves qui montrent que les interventions sont pratiques, réalisables, efficaces, sûres et rentables dans divers contextes sociaux, culturels et économiques.

La plateforme francophone de mobilisation citoyenne contre le tabagisme « Génération sans Tabac » rappelle, de son côté que la réduction des risques en addictologie trouve ses origines en Grande Bretagne où, dès 1926, le traitement des usagers d’héroïne admet que réduire les risques liés à la consommation peut constituer une autre option que la seule abstinence. « Cette approche prend un nouvel essor au milieu des années 1980, lorsque l’épidémie de sida touche de plein fouet les usagers de drogues injectables. Elle se traduit en France par la mise en vente libre des seringues en 1987, une pratique déjà en cours depuis plusieurs années dans d’autres pays. Elle se prolonge en 1995 avec l’autorisation des premières prescriptions de méthadone, déjà utilisée aux Etats-Unis depuis les années 1960, puis avec celle de la buprénorphine en 1996. Ces étapes entraînent une modification du discours et du paradigme thérapeutique : on ne cherche plus à convaincre l’usager d’adhérer à une solution thérapeutique unique, et on reste plus attentif à ce qu’il est prêt à accepter et à observer » note l’organisation.

 

Elle souligne enfin que « les spectaculaires régressions des surdoses et des infections au VIH, tout comme la meilleure adhésion des patients aux protocoles thérapeutiques, vont fortement crédibiliser l’approche de la réduction des risques et contribuer à son extension à d’autres pans de l’addictologie ».

 

Objectifs de la réduction des méfaits

«Harm Reduction International » affirme que l’objectif derrière l’adoption de la notion de réduction des risques dans les politiques publiques est de « garder en vie les gens et d’encourager des changements positifs dans leur vie ».

« Maintenir en vie les usagers de drogues et protéger leur santé sont les priorités les plus urgentes. Les approches de réduction des méfaits sont facilitatrices plutôt que coercitives et visent à renforcer un changement positif dans la vie d'une personne, aussi minime ou incrémentiel que ce changement puisse être » note l’organisme.

Pour Grégory Pfau et Alain Morel qui se sont penchés sur la question dans leur chapitre « Réduction des risques selon les produits », extrait de l’ouvrage « L’aide-mémoire de la réduction des risques en addictologie », la des risques rejoint la prévention en cherchant à préserver la santé et en « débanalisant » l’usage des produits psychoactifs, légaux ou non. Les auteurs rappellent que les produits concernés englobent également les médicaments psychotropes qui sont de plus en plus banalisés malgré les nombreux risques sanitaires qu‘ils comportent. « Elle ne se satisfait pas de messages généraux et ne se situe pas dans la dissuasion de toute consommation. Elle vise à diminuer les méfaits en donnant aux usagers des conseils pratiques et des moyens concrets pour diminuer les risques spécifiques de leur consommation », précisent les auteurs.

Pour Martine Lacoste, directrice générale de l’association Clémence-Isaure et vice-présidente de la Fédération Addiction, les progrès rendus possibles depuis vingt ans par la réduction des risques résultent d’un double abandon : celui de l’abstinence comme seul modèle des pratiques de soin et de prévention, et celui d’une éradication des drogues comme condition du « vivre ensemble ».

Martine Lacoste évoque « l’équilibre entre plaisir, risque et souffrance » soulignant que la réduction des risques se déploie dans toutes les pratiques de soins, d’insertion, de médiation sociale et de prévention, quels que soient les produits et les comportements, « ouvrant ainsi une nouvelle étape de son histoire, celle où elle contribue à « ouvrir l’offre » pour « ouvrir l’accès » au plus grand nombre, autant aux soins qu’aux usages régulés, tenant compte d’une société addictogène ».

« La réduction des risques comme philosophie d’action promeut une vision pragmatique et humaniste dans les politiques publiques mises en œuvre » estime Mme Lacoste.

 

De la réduction des risques liés au tabagisme

La cigarette combustible conjugue deux méfaits, liés tant à la toxicité des substances générées par sa combustion qu’à l’addiction engendrée par la nicotine. La communauté scientifique est néanmoins unanime sur un point. La nicotine n’est pas la cause des maladies, ce sont en effet les autres éléments chimiques qui entrent en combustion qui sont à incriminer. Il a toutefois été largement et longtemps admis que la seule option qui s’offre à un dépendant aux cigarettes est d’arrêter net de fumer. Pour Grégory Pfau et Alain Morel « ce dogme a pour conséquence de culpabiliser et de laisser sans solution un nombre important de personnes très dépendantes du tabac, conscientes des risques mais ne parvenant pas à s'arrêter totalement » même si leur état de santé l’impose parfois.

Pour les auteurs, la réduction des risques face au tabac appelle à trouver le plus tôt possible « une alternative à la voie fumée est donc le moyen le plus efficace de diminuer les risques. La nicotine est responsable, sans doute avec d'autres composants, de l'effet addictogène du tabac. L'utilisation de substituts nicotiniques permet donc de limiter les effets du sevrage tout en offrant d'autres modes d'administration moins toxiques. Réduire les risques liés à la consommation de tabac revient donc à arrêter de consommer du tabac ou, lorsque ce n'est pas possible, de consommer du tabac sans combustion ou simplement de la nicotine ».

Tarik Safwat, professeur de maladies pulmonaires à l'Université du Caire a dans ce sens, souligné, lors d’une conférence tenue sur le sujet en 2020, que si le tabac est une « dépendance », des études telles que celles menées par la FDA aux Etats-Unis, ont démontré que les produits du tabac chauffé « réduisent les cancérogènes jusqu’à 90% », estimant que son utilisation « induirait une réduction des maladies à long terme ».

Les preuves indiquent que les fumeurs de cigarettes à combustion qui passent complètement au tabac chauffé réduiront les expositions toxiques, ce qui entraînera probablement moins de risques de maladies liées au tabac, a-t-il souligné, faisant donc du tabac chauffé une alternative « réduisant les risques liés à la combustion du tabac ».

La notion de réduction des risques est encore très peu répandue en Tunisie. Pourtant de nombreux chercheurs et scientifiques soutiennent cette approche et confirment que les alternatives à la cigarette combustible peuvent servir de méthode de sevrage et réduction du risque tabagique. 

 

M.B.Z

 

 

 

 

 

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