alexametrics
Tribunes

Elections : la double fracture

Temps de lecture : 5 min
Elections : la double fracture

Séisme, débâcle, Tsunami, il n’y a pas de mots assez forts pour exprimer le choc ressenti par les modernistes à la proclamation des résultats de l'élection présidentielle du 15 septembre 2019, pourtant ébruités par les instituts de sondage en août et confirmés en septembre jusqu’à la veille du scrutin, voire. Ils ont circulé, ils étaient connus par tous, a fortiori par les principaux concernés. Mais nul n’est plus aveugle que celui qui ne veut pas voir : Kaïs Saïed et Nabil Karoui étaient tout devant ; et plus d’un âne du Buridan bien derrière ; et au beau milieu d’une cohorte de velléitaires, de parvenus, d’aventuriers et de charlatans, un homme irréprochable, Zbidi. Il était le mieux placé dans les sondages sur les huit candidats issus de la même mouvance.  Il fallait le défendre. Nous étions nombreux à l’avoir fait. Il fallait l’abattre. Des gens de notre camp moderniste l’ont fait de la manière la plus abjecte.

 

Ces élections sanctionnent une élite politique cupide et plus sévèrement l’élite dite moderniste. Il s’agit là d’une double fracture qui déchire la société : l’une oppose le peuple aux élites et l’autre fait voler en éclats la famille moderniste. La première fracture érige le peuple contre les élites. C’est là la quintessence du populisme, même si ce terme désigne une constellation de phénomènes.

Entendons-nous bien, ce n’est pas le peuple qui est populiste mais Kaïs Saïed et Nabil Karoui et même Abdelfattah Mourou et consorts, chacun d’eux coupant le peuple réel en « petits bouts » l’ensemble faisant le Peuple, un concept. Kaïs Saïed en appelle au vrai peuple, un peuple moral, introuvable dans les faits, une fiction pré-politique (le peuple perpétuellement souverain), para-institutionnelle (sur le modèle de la Jamahiriyya libyenne, avec des représentants au nombre des délégations) et para-légale (la chariâa comme source éventuelle de législation, sans trop y insister car Saïed n’insiste pas trop sur rien, d’ailleurs). Saïed est un populiste plastique qui parle impassiblement d’un hors lieu : tout est dans tout car un parti est toujours une partie d’un tout ! La dialectique a parlé ! Il a subjugué les jeunes par un puritanisme antipolitique, les « bac+ » par sa culture juridique, les conservateurs par ses convictions réactionnaires et les révolutionnaires par le souffle « dégagiste » qui l’anime. L’homme est un objet de curiosité publique, un Marzouki la roublardise en moins. Il ne vient pas des luttes. C’était un Gentil Universitaire. En fait, une pure création des médias post-14, de ces journalistes qui n’ont pas pris la peine de faire d’investigations sur le personnage, se contentant railleurs de recueillir les déclarations d’un technicien du droit. Karoui vient aussi des médias. Il en joue, il les manipule et il les met au service de politiciens avec lesquels il est à tu et à toi, le dernier en date Béji. Et sur les traces de son mentor, il s’est dit qu’au fond que les prétendants ne le surpassent guère. Oubliez cette fiction d’un jeune homme qui rêvait d’être président. Trop de bêtises – un euphémisme pour désigner des crapuleries –  émaillent un parcours sinueux. Mais voilà, l’homme a été frappé par le malheur, la mort d’un proche étant un mal radical disait Kant, a fortiori la disparition d’un fils. Il faut avoir une culture christique pour croire à la rédemption. L’islam connaît la repentance mais guère l’expiation de la faute par la mortification, le châtiment corporel qu’on s’inflige soi-même en public. Karoui veut se racheter.

Hyper-agité, il se met à sillonner le pays. Il découvre la misère. Il veut y remédier. Chapeau bas. Il veut donc devenir président ; et c’est le chaînon manquant entre la cause et l’effet, les prémisses et la conclusion, la rédemption et la folle ambition. On appelle cela en philosophie un enthymème (passer des prémisses à la conclusion sans passer par l’enchaînement déductif). Son peuple à lui est une population globale, un nombre et un lieu, des personnes dans les douars, une bouche à nourrir, un malade à soigner. Son populisme est alimentaire. Karoui et Saïed zappent l’élite politique. Et tous deux demandent son départ. A tort parce que l’élite se reproduit inévitablement. A raison car celle-ci est corrompue et incompétente, celle-là même que le peuple vient de désavouer, non sans scrupules comme en atteste le faible taux de participation. Malheureusement pour voter à droite: Mourou, Mraihi, Makhlouf et Marzouki. Plus classique et moins sophistiqué, le populisme de cette bande des quatre fait fond sur des valeurs conservatrices, l’esprit d’un peuple croyant.

 

Le discrédit frappe particulièrement le personnel moderniste plus que jamais divisé entre zbidistes et chahedistes. C’est la deuxième déchirure. Les modernistes ont déjà perdu la bataille des idées et des valeurs depuis que l’islamisme a été normalisé. L’équipe de Chahed s’est particulièrement illustrée par un indifférentisme moral et un désintérêt intellectuel affligeants pour les débats de société. Aucune prise de position sur aucun sujet qui fâche. Des copains de quartier ont subtilisé le pouvoir au vieux Lion au soir de sa vie ; et du coup ils ont pensé le ravir aux électeurs d’autant plus aisément qu’ils ont été rejoints par un troupeau de parlementaires itinérants, littéralement obsédés par le renouvèlement de leur mandat. C’est tout. Ils ont refusé toutes les offres d’alliances.

Pourquoi en faire quand on a l’aval de Ghannouchi et qu’on est sûr de passer haut la main. Ils se sont fait convaincre que les élections se gagnent par la ruse, le mensonge, la prébende et les représailles. Ils ont pensé que le seul frein à « l’étrange destin du poulain » était Zbidi, le mieux placé dans les sondages depuis fin août, malgré une entrée en campagne ratée.  Inspirés par les trolls russes, ils ont imperturbablement inondé la Toile de fake-news jusqu’au à une demi-heure de la clôture des bureaux de vote. Les Grecs appellent cette obstination l’hybris, l’arrogance qui s’empare des puissants jusqu’à défier les Divinités. Les modernistes n’ont plus d’idées. Ils sont divisés. Béji les a un moment réunis et puis il les a sciemment éparpillés. Ils se sont présentés en ordre dispersé.

Et maintenant, ils font semblant de s’unir, juste le temps que notre colère s’apaise. Eh ben non ! Tout ce personnel doit partir s’il ne veut pas être « dégagé » et céder la place à des jeunes intellectuellement robustes, moralement irréprochables et politiquement habiles. C’est la seule manière de réconcilier le peuple avec son élite.

 

Hamadi Redissi

 

 

 

Votre commentaire

(*) champs obligatoires

Conditions d'utilisation

Les commentaires sont envoyés par les lecteurs de Business News et ne reflètent pas l'opinion de la rédaction. La publication des commentaires se fait 7j/7 entre 8h et 22h. Les commentaires postés après 22h sont publiés le lendemain.

Aucun commentaire jugé contraire aux lois tunisiennes ou contraire aux règles de modération de Business News ne sera publié.

Business News se réserve le droit de retirer tout commentaire après publication, sans aviser le rédacteur dudit commentaire

Commentaires (19)

Commenter

Dada
| 18-09-2019 19:59
Faudrait d'abord définir ce que veut dire notre élite par "modernistes" En quoi la majorité des "têtes" de Nidé anciens PSD et RCD sont modernistes dans les faits...

Aïda Laz
| 18-09-2019 17:18
C'est bien beau de dire:
Laisser la place aux jeunes générations "robustes moralement, irréprochables et habiles politiquement"
Quel est votre conseil?

sont-ils ?
Ici à l'horizon on ne voit que la menace de l'arrivée des RABITATT HIMEYETT ETTHAWRA et le retour des *** qui sont derrière le candidat Kaïs Sa3yed
qui leur sert peut-être de paravent.

mansour
| 18-09-2019 10:23
Monsieur Abdelkarim Zbidi il a dû sollicité l'appui de Madame Abir Mousst et de Madame Olfa Terras pour les législatives en cas de sa victoire et rassurer les électeurs sur la capacité matérielle de son camp de changer la situation mais madame Abir Moussi a beaucoup perdu dans son affrontement frontal avec Monsieur Abdelkarim Zbidi et la lâcheté et responsabilité des démocrates-modernistes a était brillamment expliqué par Monsieur Hamadi Redissi

aoc
| 18-09-2019 08:05
C'est bien beau de regarder son nombril et de briller dans les analyses bien formulées, mais ce sont des débats d'hier !

Maintenant, il nous faudrait comparer les deux vainqueurs. Quelle politique doit-on attendre des deux participants aux second tour ? Qui peut nous livrer une telle analyse de comparaison ?

rayma
| 18-09-2019 07:42
Les modernistes se seraient rangés tout sagement derrière Zbidi et ce dernier aurait franchi le 1er tour. C'était le raisonnement de Mr Redissi mais il a aussi bien précisé que Beji a su un moment réunir les tunisiens puis il les sciemment éparpillés. Le pouvoir d'union et d'eparpillement de BCE a été foudroyant. L'union a été une épopée et l'eparpillement a été un massacre effectué à tous les étages pour créer une haine sans merci à l'encontre de YC. Et pour bien faire mijoter le plat de la vengeance c'est bien BCE qui a sollicité Zbidi. Le cocktail détonnant est bien en place rajouté à celà l'ego des pseudo chefs et voilà que la meute s'est mise à lyncher YC et c'est tout le système qui a sauté au passage. BCE doit se dire dans sa tombe après moi le déluge...

Lectrice
| 17-09-2019 23:13
Cette candidature improvisee et plus que mediocre et la gueguerre qui s'en est suivie sont la principale cause de la defaite du camp moderniste. Merci Zbidi d'avoir donne le coup de grace a la Tunisie.

LAM
| 17-09-2019 23:07
A propos de Leila Toubel que vous avez citée dans un autre article : s'il n'y en a qu'une dont on ne peut douter du patriotisme et de l'amour pour la Tunisie, c'est bien ELLE.

Tounsi
| 17-09-2019 22:46
Vous faites semblant de ne pas comprendre:
- pensez vous sérieusement que YC aurait fait arrêter Karoui, il était facile de deviner que cela lui serait néfaste électoralement,
- karoui et YC ont des électorats totalement différents, empêcher Karoui de se présenter n'amènerait pas une voix de plus à YC
- Le vrai concurrent de Karoui est Ennahdha qui partage le même électorat analphabète , Ennahdha l'achète avec 10dinars dans un Coran et Karoui avec un paquet de macaroni.
- la justice est aux mains des nahdhaoui, ils ont mis Karoui en prison, ce qui l'a fait baisser et perdre la première place qu'il avait dans tous les sondages, mais pas assez pour permettre à Mourou de passer le 1er tour
- ça a permis également de mettre YC dans l'embarras, le faisant passer pour un tyran, ce que tous ses adversaires n'ont pas manqué d'exploiter

Oncle Ho
| 17-09-2019 22:28
Sanglots enrages d un contre revolutionnaire qui etouffe pour l echec cuisant de son candidat favori, qui aurait place non seulement 2 chars, mais tous les chars de l armee tunisienne, pour etouffer a la Pinochet, la democratie tunisienne, si par malheur ce pantin des oligarchies de Ben Ali serait devenu president. Le discours d un nostalgique invetere de la belle epoque de la dictature. Pitiee pour ce "has been"







Tounsi anti chlayeks
| 17-09-2019 22:27
Voici la meilleure analyse que j'ai pu lire depuis 2010 en Tunisie! '?a ne surprend guère vu celui qui l écrit! Bravo et encore bravo malheureusement vos apparitions sont devenues tellement rares! La normalisation de l islamisme comme vous mentionnez c'est le vrai leg de Beji et Chahed et toute cette classe de chlayeks ! Nous ne pourrons nous relever que grâce à des jeunes intellectuels propres et il y en a!!!! Tous partis à l étranger comme par hasard! J'espère juste que Karoui va gagner pour faire la peau à ce hemel de Chahed et sa clique

A lire aussi

L’appât d’une prime d’intéressement est éthiquement condamnable, politiquement irresponsable et

10/12/2019 20:31
2

Chaque semaine, chaque jour la Tunisie connait un lot de drames et de misères comme pour mieux

07/12/2019 15:25
1

« La stratégie, c’est l’art de faire face à son destin », Peter Drucker

05/12/2019 11:16
5

Les élections d’octobre 2019 ont ouvert une nouvelle page dans l’histoire de la jeune révolution

03/12/2019 11:45
6

Newsletter