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Islam politique, démocratie, la guerre des projets
08/12/2015 | 19:00
10 min
Islam politique, démocratie, la guerre des projets

Par Hédi Ben Abbes *


Il convient de rappeler rapidement les principales motivations qui expliquent, du moins en partie, le ravage que fait Daech dans l’esprit et le corps d’une frange de notre jeunesse tunisienne. Il s’agit de trouver une réponse aux multiples misères qui accablent une bonne partie de cette jeunesse à savoir, misère économique, misère sociale, misère sexuelle, perte de sens, soif idéologique, et absence de projet. Si les cinq premiers éléments sont évidents, le sixième, le projet, mérite que l’on s’y attarde pour mieux comprendre le phénomène d’un côté et notre responsabilité collective de l’autre.

 

Sans vouloir remonter à la genèse de l’Islam politique, nous allons nous contenter d’expliquer, autant que faire se peut, la fulgurance de ce phénomène depuis le soulèvement populaire de décembre-janvier 2011 en Tunisie. Le phénomène est enraciné en Tunisie de manière organisée depuis les années soixante. Il a été traité de manière à la fois sécuritaire et politique du temps de Bourguiba. Avec Ben Ali tout en accentuant le traitement sécuritaire à tous les niveaux d’ailleurs, le phénomène a été utilisé comme un levier de pouvoir pour justifier aux yeux du monde entier sa politique de répression. Ben Ali nourrissait l’Islam politique tout en essayant de le contenir dans des proportions gérables. Comme une épidémie qu’on laisse se propager ou se résorber en fonction des enjeux politiques.

 

Islamistes, communistes, démocrates tous étaient soumis aux mêmes diktats sous l’autorité d’un régime dictatorial où l’arbitraire était érigé en mode de gouvernement. Toutes ces forces qui traversaient le corps social et politique gisaient terrées, au propre comme au figuré, sous la chape de plomb de la dictature. Tous faisaient le dos rond en attendant des jours meilleurs.

Au départ du dictateur et à l’instant même où la chape de plomb a été enlevée, tous ces courants politiques et idéologiques ont refait surface pour livrer une véritable bagarre politique qui prend aujourd’hui l’allure d’une guerre.

Pour le besoin de la simplification, on peut affirmer qu’à l’instant même où ces courants ont recouvré leur liberté de mouvement, d’expression et d’action, chacun d’entre eux a tenté de rallier le maximum possible de personnes autour de son projet non pas à côté des autres projets mais plutôt en opposition nihiliste.

Pour faire court, on peut dire que d’un côté il y avait le projet démocratique à construire et, de l’autre, le projet islamiste.

J’emploie ce terme islamiste sciemment car durant les années post-soulèvement toutes les mouvances qui revendiquaient l’Islam comme fondement idéologique avaient le même projet politique et sociétal. Des nuances ont par la suite vu le jour entre les différentes factions mais cela n’est pas le propos. Contentons-nous pour l’heure de souligner l’importance du clivage entre le projet islamiste d’un côté et le projet démocratique de l’autre. Le salafisme se présente comme porte étendard du projet islamiste dans sa forme la plus radicale et la plus violente (application dogmatique et littérale de la Charia, dissolution de l’Etat au profit de la Oumma, purification éthico-religieuse). Une véritable course contre la montre s’était engagée depuis 2011 pour occuper tous les espaces à la fois publics et privés (rues, mosquées, espace virtuel, associatif, politique, social, économique, administratif, etc) rien ni personne n’a été épargné.

 

L’émergence d’Ennahdha comme acteur quasi-exclusif de la scène politique en cette période a favorisé cet envahissement des espaces. Nous avions donc d’un côté le projet islamiste qui compte tenu de la quasi-unanimité autour de son référentiel commun à savoir le Coran et la Sounna n’avait pas de ce fait à faire ses preuves. De l’autre, le projet démocratique en devenir qui lui se devait de faire ses preuves pour convaincre de sa pertinence et de son utilité et répondre ainsi aux questions fondamentales qui traversent consciemment ou inconsciemment toute la société tunisienne. Et c’est là où le bât blesse et où réside la défaillance de « l’élite » politique dans le camp des démocrates.

Si comme indiqué, le référentiel religieux n’a pas à démontrer sa pertinence et sa cohérence intrinsèque comme projet (que l’on y adhère ou non, là n’est pas la question) au vu de son encrage culturel et de ses préceptes, on ne peut pas en dire autant du projet démocratique qui lui est tout à fait nouveau et doit faire ses preuves pour gagner du terrain.

L’infléchissement du Mouvement d’Ennahdha et son glissement progressif vers le projet démocratique sous la pression des circonstances nationales et internationales a fait bouger les lignes de démarcation. Le clivage entre projet islamiste, et projet démocratique s’est quelque peu brouillé ce qui a eu comme conséquence des tensions au sein du Mouvement et a accéléré le basculement des Salafistes vers des formes d’occupation des espaces de plus en plus radicales et violentes. Les prises de positions officielles d’Ennahdha sur des questions aussi fondamentales que la nouvelle constitution, les institutions de pouvoir et de contre-pouvoir, le processus démocratique dans son ensemble ont obligé le Mouvement à jouer aux équilibristes, sur une corde raide dangereuse aussi bien pour le Mouvement que pour le pays.

 

De l’autre côté le projet démocratique qui a tout à prouver est porté par une « élite » qui, le moins que l’on puisse dire, est défaillante tant elle n’a pas su formuler un projet cohérent et prometteur pour l’avenir. Rivalités, recherche de gain immédiat, opportunisme, inconscience des enjeux, manque de patriotisme, incompétence sont quelques-unes des multiples raisons qui ont affaibli le projet et provoqué la désillusion de la population et surtout de la jeunesse.

En effet, cette jeunesse qui n’a connu que la marginalisation pendant plusieurs décennies, à qui on a promis monts et merveilles avec l’avènement du projet démocratique n’a eu droit qu’à la vacuité des discours, à la roublardise, à la médiocrité de ceux-là même qui sont censés promouvoir la démocratie. Le véritable enjeu est cette jeunesse qui ne demande qu’à croire à un projet qui leur ouvre les horizons et leur donne des motifs d’espérer. Une jeunesse convoitée par les uns et les autres et qui est susceptibles de basculer d’un côté comme de l’autre étant donné l’urgence d’occuper l’espace laissé vacant par la dictature et le besoin naturel de croire dans un projet qu’il soit d’essence religieuse ou moderniste.

 

D’un côté on promet la gloire sur terre, la puissance, l’argent, les plaisirs de la chair tout en « servant Allah » et le paradis éternel, des arguments facilement assimilables par une jeunesse accoutumée à ce genre de rhétorique. De l’autre côté, le projet démocratique d’essence universaliste peine à voir le jour et à porter ses fruits pour des raisons à la fois endogènes et exogènes. Les raisons endogènes gravitent autour de la défaillance de « l’élite » politique, de la conjoncture économique qui s’y rattache et des violents rapports de force parmi les forces vives du pays. Les raisons exogènes tournent autour du fait que l’espace culturel dans lequel le projet démocratique est censé s’inscrire reste jonché d’obstacles.

L’hostilité de certains pays dits « frères et amis », l’Occident dont les portes restent ostensiblement fermées, la méditerranée transformée en cimetière, expliquent en partie les difficultés qui ont empêché cette jeunesse d’y croire. Une jeunesse qui semble dire aux Occidentaux : « nous voulons épouser vos valeurs dites universelles, et partager avec vous le même espace culturel et politique, mais vous nous claquez vos portes aux nez et vous nous obligez à nous rabattre sur les promesses du premier charlatan venu».

Tel est le message reçu par cette jeunesse en quête de sens et de projet. Rien d’étonnant alors qu’elle change de destination et qu’elle se tourne vers cette nouvelle terre promise, la terre de Daech. Le projet y est concret et les promesses y sont vérifiables immédiatement. Dans cet espace transfrontalier et lisse (pour emprunter le concept deleuzien) on peut assouvir tous les besoins la conscience tranquille en prime.

 

Tant que les dividendes de la démocratie ne sont pas perceptibles, tant que notre « élite » politique continue à décevoir et à offrir le spectacle de son incompétence, le projet Daech continuera à être attractif et à séduire une jeunesse en mal de projet et d’idéal. Le temps joue en faveur des vendeurs d’illusions, des marchands de la mort.

La responsabilité de « l’élite » du pays est grande. Elle doit apporter des réponses aux multiples questions qui se posent au pays dans son ensemble. Quel projet de société et quel modèle nous voulons ? Quelle orientation économique et Quel projet politique ? Quelle vision pour la Tunisie de demain ? Tant de questions dont la seule réponse que nous avons eue à ce jour est l’immobilisme, la mollesse dans l’action et l’improvisation.

Il y a des évidences qu’il faudrait admettre. L’évidence de l’obsolescence des « solutions » proposées à ce jour. Nul ne peut ignorer les éléments de base dans le traitement d’un problème aussi grave que celui du terrorisme. Tout d’abord le projet alternatif pour le pays, l’accélération du processus démocratique et l’accomplissement de la construction des institutions.

Quand on a une majorité aussi confortable, les réformes les plus courageuses et les plus fondamentales doivent être mises en œuvre rapidement. Parmi lesquelles, la réforme de l’Etat doit être une priorité absolue (voir mon article Réconciliation le Tunisien avec l’Etat, La Presse, le 17 novembre 2015).

 

Quant au problème du terrorisme, un plan stratégique incluant le court, le moyen et le long terme doit être mis en place et dans lequel trois éléments de bases doivent être rigoureusement organisés. Le cadre juridique comprenant tout l’arsenal judiciaire à mettre en place. Le cadre opérationnel qui ne peut être efficace qu’après une refonte des structures, des systèmes et des process de travail dans tous les appareils de sécurité. Troisièmement, le préventif qui nécessite la prise de mesures à court, long et moyen terme. Je prends à ce propos un seul exemple, celui de l’absolue nécessité de mettre un terme à toutes les activités, en dehors du cadre régi par l’Etat, des crèches et des écoles coraniques, où se fabriquent aujourd’hui les Talibans de demain.

 

Sans la restructuration qui nécessite un courage politique, sans la formation pour professionnaliser les méthodes de travail de nos forces de sécurité, sans une coopération internationale en matière de renseignement, l’équipement de sécurité qui semble être l’obsession du gouvernement, n’aura aucune efficacité.

Il y a des évidences qu’il faudrait prendre en considération. Notre système de sécurité a été taillé sur mesure pour servir la dictature et rien que la dictature. Le changement de République, la volonté de mettre en place un système démocratique respectueux des institutions et des droits de l’homme, le refus de l’arbitraire nécessitent des changements radicaux dans l’ensemble des institutions. C’est dans la somme des réformes accomplies que réside la véritable révolution. 

 

Du législateur au gardien de prison, tous doivent adapter leurs structures et leurs méthodes de travail au nouveau cadre constitutionnel. Pour ce faire, volonté politique, volonté de réforme, compétences et professionnalisme doivent être indiscutables, loin de tout calcul électoraliste. A ceux qui par ignorance ou par naïveté appellent au retour de Ben Ali et de ses méthodes, il faudrait qu’ils apprennent à devenir responsables et sortir de la logique du peuple enfant à la recherche de fausses solutions de facilité et de l’homme providentiel.

Chaque Tunisien se doit d’agir comme un Homme providentiel et doit contribuer à sa manière, à l’élaboration du nouveau projet pour le pays et consentir à payer le prix des libertés à venir et de l’Etat de droit à construire. La bataille est d’abord politique et institutionnelle avant d’être une bataille de moyens militaires. Il convient de rappeler la fameuse citation de Benjamin Franklin : « un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »


 

*Universitaire, dirigeant d’entreprise et ancien secrétaire d’Etat au ministère des Affaires étrangères.

 

08/12/2015 | 19:00
10 min
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Commentaires (32)

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Bourguibiste nationaliste
| 13-12-2015 15:04
Je vous salue, Majesté, Monsieur le "Fugitif tunisen" et vous remercie pour votre commentaire.

Letranger
| 10-12-2015 17:25
"... faire l'apologie d'un parti génétiquement raciste et spécifiquement les arabes..."
Je suppose que je suis le second concerné par la bonne foi de votre intervention, alors je vous lance aussi le défi de trouver un seul mot que j'aurais écrit à la gloire du FN.
N'hésitez pas à y joindre un mot présentant vos excuses pour votre désinformation.
Je suis certain que comme précedemment avec un de vos soutiens je risque de rester sans réponse.

Gg
| 09-12-2015 19:43
Vous connaissez mal le sujet. Le FN n'est pas seulement raciste envers les arabes, il hait les noirs, les roumains, les bulgares, les immigrés de toutes origines... tout ce qui n'est pas "de souche".
D'autre part, je ne vois pas qui fait l'épologie du FN ici.
Je note enfin que malgré le FN, la France est infiniment moins raciste que la Tunisie. Je peux développer, si vous voulez!
Bonne soirée quand même!

fugitif tunisien
| 09-12-2015 18:21
bonjour ou bon soir son excellence
je m'excuse de vous déranger si vous êtes devant votre post télé en train d'attendre borhen bseiss pour vous délecter, seulement et avec tous mes respects j'ai une question qui me brule depuis longtemps où vous étiez pendant les 23 ans du reigne d'elhajama vous n'osiez pas bouger un cheveu, pauvre tunisie des océans de larme de sang se versent sur toi et ce n'est pas assez.quel gachis!

ameur k
| 09-12-2015 18:03
analyse correcte dans l'ensemble , un des manquemente c'est l'absence de crtique à ennahdha qui est le porte etendard de l'islamisme en tunisie et qui n'a toujours pas modifié ses statuts des années 70 en tant que filiale des freres musulmans origine de tout le mal...nos islamistes ne savent que le double language ou caresser tous les pbmes dans le sens du poil ...mais jamais donner de solution au projet societal dont vous parler

rodin
| 09-12-2015 17:28
Le complexe du colonisé est partout.Je m'explique:si un habitué du site ose écrire un mot banal qui commence par un "c"comme crétin ou autre (des mots qu'on trouve dans n'importe quel dico)vous êtes censuré ou la poubelle!
Mais les curieux "zozo" qui nous bassinent à propos de "leurs femmes tunisiennes"'eux ont le droit de faire l'apologie d'un parti génétiquement raciste et spécifiquement les arabes qu'il déteste(l'islam c'est venu après)le plus.Ces zozo se permettent tout.Savez-vous qu'aucun journal français n'aurait accepté de publier même une partie de leur saloperie.
Mais ici ils se sentent colons et ils ont raison de profiter,libre service.Et vive la mentalité des colonisés.pas de modération pour les maitres blancs.vive la la libre expression et les colonies!

Bourguibiste nationaliste
| 09-12-2015 16:45
Vous avez l'air de connaître Monsieur Ben Abbes, à tel point que vous êtes en mesure de dire ce qu'il pense !!!
Je ne veux entrer en matière sur le papier de M. Ben Abbes qui, encore une fois, ne représente aucun intérêt.
Je révoque la notion de "dictature" pour Ben Ali et je préfère un "régime autoritaire", ce qui n'est pas la même chose.
Pour moi l'islam politique est un non sens car il y a l'islam et la politique mais l'islam politique est une invention de la manipulation des islamo-yousséfistes.
Pour le reste, j'ai assez écrit de commentaires sur l'islamisme pour me permettre de vous y renvoyer.

Rina
| 09-12-2015 16:19
monsieur le bourguibiste nationaliste, les jugements de valeur n'ont jamais fait avancer une cause et encore moins les jugements injustes et haineux. Il se trouve que l'écrasante majorité des commentaires sont positifs, le vôtre traduit la haine qui vous anime et peut être même la jalousie envers un homme dont les écrits sont d'une qualité indéniable surtout que parmi les hommes politiques il est le seul à oser exprimer ses opinions et les assumer. il est plus intéressant pour la Tunisie de faire des critiques positives ou négatives mais constructives qui font avancer le débat plutôt que de lancer des jugements de valeur infondés et à l'emporte pièce. Honnêtement ce monsieur a dû faire un effort pour vulgariser ses idées et les rendre accessibles et il fait ça pour son pays. Vos commentaires ne le touchent pas, il a l'air solide et sait où il va !

Tunisienne
| 09-12-2015 16:15
En réalité, c'est "Chair' qu'a voulu dire HBA (dans le sens de corps, peau...).

"Chaire" veut dire tribune.

Salutations !

vrai démocrate
| 09-12-2015 15:43
recouvré et non pas recouvert.
verbe recouvrer qui veut dire retrouver.
recouvrir qui veut dire couvrir et qui est inadapté pour le sens de la phase.
Quant au mot chère ce n'est pas un nom mais un adjectif et ne convient pas dans ce cas mais c'est son homonyme qui convient le nom commun chaire (comme viande).
Bon article et cordialement

BN: Merci d'avoir attiré notre attention.