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Reportage – Tunisie : Al Bawsala confronte des élus aux habitants de Kabaria
12/11/2012 | 1
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Reportage – Tunisie : Al Bawsala confronte des élus aux habitants de Kabaria
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Ils sont jeunes et motivés… Amira, Ons, Selim, Ghada, Myriam et d’autres encore, membres de l’association Al Bawsala, présidée par Amira Yahyaoui. Après s’être distinguée avec le projet Marsad, l’observatoire de l’Assemblée constituante, publiant PV, projets de lois, détails des votes et autres documents que le bureau de l’Assemblée constituante, et à sa tête Mustapha Ben Jaâfar, rechignent à publier, l’organisation Al Bawsala tente de démocratiser les enjeux de l’écriture de la Constitution, en organisant une série de rendez-vous entre les citoyens et leurs élus.

Du Bardo à El Kabaria
C’est dans le quartier défavorisé d’El Kabaria, à Tunis, qu’Al Bawsala a décidé de débuter sa tournée, en cette matinée du vendredi 9 novembre 2012. « Nous sommes conscients qu’il sera difficile d’y aborder les problématiques de la Constitution », concède Amira Yahyaoui. « Mais le but est justement de confronter les élus à la réalité et aux difficultés inhérentes à l’interaction avec des citoyens pour lesquels les débats au sein de l’Assemblée constituante semblent à mille lieues de leurs problèmes quotidiens », précise-t-elle, en substance.

Dans la voiture pour se rendre du siège de l’Assemblée, au Bardo, à la salle du meeting, à El Kabaria, Samia Abbou est enthousiaste. « Je connais bien le quartier, avant j’allais au marché du coin, je ne serai pas dépaysée », insiste-t-elle. Interpelée sur la lenteur des travaux des commissions constituantes, notamment celle dont elle est membre (chargée des pouvoirs exécutifs et législatifs), Samia Abbou s’impatiente : « Où avez-vu que nous étions en retard ? L’écriture de la Constitution c’est comme un mémoire, il faut la penser, faire des recherches, l’étudier et il faut du temps pour cela ! ». Zied Laâdhari, également du « voyage », reste silencieux.

Des citoyens à mille lieues de leurs élus
Arrivés à la salle « Dogga », des femmes, en majorité voilées, sont déjà assises, attendant le début du débat. Mahmoud Baroudi est également sur place. Les chaises prévues pour les élus sont derrière une longue table drapée. Amira Yahyaoui n’est pas satisfaite, les élus doivent être proches, même physiquement, des citoyens… la disposition est changée, le dialogue peut débuter, malgré le fait que Lobna Jeribi accusera plus d’une demi heure de retard. « On ne va pas l’attendre, on commence sans elle », annonce Mme Yahyaoui au micro. Des dizaines d’habitants du quartier affluent. Naturellement, hommes et femmes se séparent. Les femmes à droite, les hommes à gauche… Ils ont beaucoup de choses à dire, de nombreux problèmes à exposer, des critiques à asséner. La hausse des prix, la misère, le chômage, le logement… dans les discussions entre les habitants, la Constitution ne revient à aucun moment. « On est tous musulmans, pourquoi perd-on encore son temps à parler de ça, alors que nous n’arrivons pas à survivre avec le peu de moyen que nous avons ? », s’exclame un père de famille, chômeur. « Et puis il y a l’opposition qui fait ralentir les choses, dès que le pouvoir a un projet à proposer», s’indigne un autre.
Certains s’interrogent : « Qui sont ces députés ? Comment s’appellent-ils ? », « Lui je l’ai vu à la télé, il parle bien », « Oui, j’ai entendu parler de Zied Laâdhari, à quel parti il appartient déjà ? » … Les élus ou autres responsables se rendent rarement ici, dit-on.

Le désarroi d’une mère
De nombreuses femmes interviennent pour faire part de leur désarroi. Leurs enfants sont morts en mer, selon les autorités tunisiennes. Or ces « morts », détenus en Italie, avaient réussi à joindre leurs familles… « Nos enfants, c’est eux qui ont amené la révolution. Pourquoi sont-ils partis à votre avis ? C’est bien à cause du chômage ! Et puis après, nous avons été heureux de l’arrivée d’Ennahdha… nous les avons accueillis, nous les avons applaudis… Pourquoi ? Pour qu’ils se tournent vers nous, pour qu’ils nous aident à retrouver nos enfants soi-disant perdus en mer. Ils ne nous ont même pas regardés… Ma fille s’est mariée, j’étais triste comme dans un enterrement… L’Aïd est arrivé, ils ne sont même pas venus nous soutenir, nous dire de patienter. Mon autre fille handicapée se tapait la tête contre le mur, parce que nous n’avions pas de mouton… mais je n’ai pas besoin de mouton, la moindre des choses aurait été de montrer de l’intérêt pour notre cause, nous dire que le dossier est traité, mais ils n’ont même pas fait ça… ».
Une autre femme témoigne : « Je vais voir Houcine Jaziri en pleurant, il me pousse dans les escaliers, j’ai une fracture au pied. Il part déjeuner et moi je reste là. Béji Caïed Essebsi a fait un accord avec l’Italie, il a pris de l’argent sur leur dos… Je le dis haut et fort, il a vendu nos enfants ! Rafik Abdessalem, Hamadi Jebali… je passe devant eux, ils me poussent avec leur voiture et ils passent, et moi je reste jetée à terre ! A l’Assemblée constituante, ils nous ont bien reçus, mais nos revendications sont restées sans suite… »… Après avoir vidé son cœur, la malheureuse femme s’évanouit… « Amenez-lui de l’eau », s’écrie Amira en la soutenant. La tension est à son comble, élus et membres de l’association ont les larmes aux yeux, l’émotion est palpable.
 

L’impuissance des députés
Dans une cacophonie ambiante, des querelles entre les habitants du quartier qui veulent tous prendre la parole, tous exposer leurs problèmes, tous faire part de leur désespoir, les députés sont troublés… « Je suis mère de famille, je vous comprends », lance Samia Abbou. « Venez nous voir à l’Assemblée constituante, nous nous occuperons de votre dossier », surenchérit Mahmoud Baroudi. Zied Laâdhari, lui, semble désemparé. « Nous devons nous donner l’occasion de nous entraider… Nous avons tous été victimes, mais vous n’avez pas idée des problèmes auxquels le pays est confronté ! Vous devez nous donner du temps, vous devez nous donner du temps ! Et vous devez nous aider ! Rassemblez-vous en association, portez-nous vos requêtes par écrit… », répète M. Laâdhari.
Lobna Jeribi, quant à elle, tentera, tant bien que mal, de sensibiliser ses auditeurs aux enjeux de la Constitution. « La Constitution ne doit pas rester pour vous quelque chose de lointain ou d’imaginaire. Quand on dit par exemple que l’Etat doit assurer l’insertion des enfants handicapés dans les écoles, il ne s’agit pas simplement d’un principe, mais cela se traduit concrètement par la mise en place des moyens nécessaires à cette insertion. Ce n’est pas une faveur, ce sera une obligation pour l’Etat et un droit pour les citoyens », tente-t-elle d’expliquer, tout en assurant que le pouvoir d’achat des classes les plus défavorisées ne pourra être amélioré que par des lois pensées pour cela et une redistribution équitable des richesses, inscrites dans le principe de Justice sociale. Certains acquiescent, d’autres s’impatientent…


Une conférence transformée en bureau des doléances
Le temps s’écoule et les interventions se suivent et se ressemblent. Les membres de l’association Al Bawsala, transforment la terrasse du lieu en bureau de doléances… Les citoyens transmettent les photocopies de leurs pièces d’identité, différents documents, leurs coordonnées. Beaucoup n’ont pas de numéro de téléphone où il est possible de les joindre, d’autres n’ont même pas d’adresse et vivent dans la rue ou ballotés d’un endroit à l’autre. Les dossiers seront groupés par sujet et transmis à l’Assemblée.
« Nous nous attendions à ce scénario. Il fallait confronter les élus à ces personnes accablées par la misère. Nous savions qu’ils n’allaient pas parler de la Constitution, et c’est là que réside la difficulté pour les élus… Ils doivent trouver le moyen de les sensibiliser, de leur expliquer et de les écouter », explique, en substance, Selim Kharrat, membre de l’association.

« Il faut que vous vous regroupiez pour faire entendre votre voix », explique Amira Yahyaoui aux personnes regroupées autour d’elle. « Sinon ils ne feront rien, et nous en savons quelque chose, avec notre association. Nous devons toujours insister pour obtenir ce que nous voulons », souligne-t-elle.
« Je l’ai vue hier à la télé, s’écrie un homme en désignant la jeune femme, ce qu’elle disait était très juste. Parce que c’est nous, le peuple, qui avons élu l’Assemblée constituante, et ces gens se battent pour nous, pour nos droits. Elle a fait remarquer aux élus leurs absences, les augmentations de salaires… »
 
 
Sur le chemin du retour, Zied Laâdhari est toujours désabusé : « Ce qui est terrible, c’est d’être au pouvoir et de se sentir impuissant », conclut-il, comme un aveu…

Monia Ben Hamadi
12/11/2012 | 1
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