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Audace et réalisme, fondements d’une diplomatie plus offensive

Audace et réalisme, fondements d’une diplomatie plus offensive

Par Mehdi Taje


Le monde d’aujourd’hui est caractérisé par une nouvelle fluidité bousculant l’ensemble des repères traditionnels. Loin de la fin de l’Histoire prônée par Fukuyama, nous assistons à une accélération de l’histoire. Ce monde en transition est marqué par une instabilité et une imprévisibilité accrues générant des risques de conflits et d’escalade élevés[1]. La mondialisation, de plus en plus contestée, a fait voler en éclat les « amortisseurs de chocs » qui permettaient une certaine régulation du monde. Nous subissons de plein fouet une évolution stratégique majeure : le dérèglement du système international avec l’apparition d’ordres ou de désordres alternatifs. Cette nouvelle réalité d’un monde en transition, d’un monde bousculé, brisé, fragmenté, voire chaotique, remet en cause nos grilles d’analyse traditionnelles et génère plus d’incertitude et une multiplication-diversification des menaces, des risques mais également des opportunités. Encore faut-il être en mesure d’en saisir les ressorts profonds afin de se positionner au mieux de ses intérêts stratégiques dans le cadre d’une concurrence, voire guerre commerciale, exacerbée. Il convient de voir loin, large, avant l’autre afin de faire preuve d’agilité et de souplesse.

 

 


Les paradigmes d’une nouvelle diplomatie

Face à cette accélération de l’histoire et à la montée des incertitudes, la Tunisie doit développer une diplomatie audacieuse, proactive et offensive, notamment sur le plan économique, poursuivant trois objectifs prioritaires :

  • Assurer la sécurité nationale du pays ;
  • Soutenir le développement économique et social et permettre l’amorce de la sortie de crise ;
  • Contribuer, à moyen terme, à l’émergence de la Tunisie sur la scène internationale et lui conférer une capacité de résilience face aux chocs.

A cet effet, réalisme, audace et proactivité doivent guider la diplomatie tunisienne. La Tunisie doit réaffirmer les principes ayant fait la singularité de sa diplomatie : respect de la légalité internationale ; non-ingérence dans les affaires intérieures et respect de la souveraineté des autres Etats, etc. Ces principes constituent sa première ligne de défense, le droit international agissant à l’instar d’un égalisateur de puissance.

Par ailleurs, l’anticipation des évolutions de la scène régionale et internationale par la mise en place d’une structure de veille géopolitique s’érige en priorité et en condition sine qua none d’une diplomatie proactive. Cette diplomatie a pour vocation de ne plus subir les changements, les surprises et ruptures stratégiques et de s’affranchir des pesanteurs du présent et de la gestion dans l’urgence. Cette proactivité doit permettre la conceptualisation d’une diplomatie dite « de transformation » en mesure de provoquer les changements conformément aux intérêts stratégiques tunisiens. Sans le heurter, il s’agit de développer une capacité d’action sur l’environnement tunisien afin de le rendre plus réceptif aux priorités stratégiques de la Tunisie. Le volontarisme stratégique est au cœur de cette approche. La diplomatie tunisienne doit être axée sur l’anticipation des ruptures et permettre souplesse et agilité face à un contexte en évolution perpétuelle. Parallèlement, cette diplomatie d’anticipation doit être en mesure de mobiliser, dans des délais très courts, la solidarité régionale et internationale (notamment méditerranéenne) dans l’éventualité d’une catastrophe majeure, à l’image de : une catastrophe écologique maritime accidentelle ou criminelle menaçant les côtes tunisiennes ; un accident nucléaire dans le voisinage tunisien ; un tremblement de terre ou une éruption volcanique dans le canal de Sicile, une pandémie régionale ou mondiale, etc.

Par ailleurs, dans le contexte d’émergence d’un monde polycentrique, collège des puissances, la Tunisie, tout en sauvegardant sa relation stratégique à l’Europe et aux Etats-Unis, doit se positionner au mieux au sein de cette nouvelle équation et grammaire géopolitique. Il s’agit, dans le cadre d’une stratégie progressive de diversification, de tirer avantage, sur les plans sécuritaire et économique, de cette nouvelle architecture des puissances en gestation. Ainsi, sans heurter la garantie de sécurité occidentale, il convient d’élargir le spectre de coopération de la Tunisie à l’échelle planétaire en privilégiant la défense de l’intérêt national.

La Tunisie devra également veiller à développer une diplomatie de « networking » ou diplomatie de réseau en mesure de fédérer et de capitaliser sur l’action conjuguée d’une multitude d’acteurs, transcendant ainsi la seule diplomatie d’Etat à Etat. A l’image d’une action militaire, il s’agit, en ayant défini l’objectif final recherché, de concentrer les forces de l’ensemble des acteurs sur l’objectif défini tout en économisant les moyens. Cette orientation permettra le passage d’une diplomatie de représentation vers une diplomatie de transformation et d’innovation. Le label et la marque Tunisie devront être portés et valorisés par cette diplomatie de réseau.

A cet effet, la Tunisie devra s’atteler à accorder la priorité et à développer la diplomatie et l’intelligence économiques. En effet, il est impératif de se doter de capacités d’intelligence et de renseignement économiques afin d’acquérir l’information stratégique permettant de pénétrer les sphères d’influence et les niches et secteurs porteurs. Cette capacité d’intelligence reposera sur la tryptique : savoir (veille et recueil de l’information stratégique, etc.), action (développement de moyens d’influence via le lobbying, la diplomatie d’entreprise, la diplomatie de réseau, etc.) et protection (aptitude à protéger ses entreprises de l’espionnage, surveillance de l’environnement, etc.). Afin d’optimiser sa diplomatie économique et d’élargir son cercle d’influence, la Tunisie devra mettre en place une structure dédiée en mesure de coordonner les actions de collecte, de traitement et de distribution de l’information utile en vue de son exploitation par les acteurs économiques.

Enfin, la Tunisie mettra en œuvre une diplomatie culturelle visant à promouvoir et à valoriser le patrimoine culturel et civilisationnel tunisien afin d’affirmer sa présence et son identité culturelle sur la scène internationale. Promouvoir sa culture à l’extérieur favoriserait une meilleure compréhension mutuelle et un partage d’intérêts communs garantissant une coopération pacifique et une certaine stabilité politique. Par ailleurs, cette diplomatie culturelle, en mettant l’accent sur les domaines scientifiques et technologiques, participera au rayonnement économique de la Tunisie. Par son pouvoir d’attraction et de séduction, elle dynamisera la compétitivité des entreprises tunisiennes tout en dopant l’activité touristique.

L’image de la Tunisie à l’extérieur, pays de tolérance religieuse et d’ouverture, sera ainsi valorisée et favorisera le dialogue des cultures tout en apaisant les tensions. Cette diplomatie culturelle, composante de la « marque Tunisie », s’appuiera sur nos représentations officielles à l’étranger qui devront établir de solides liens avec la société civile des pays où ils sont accrédités afin de développer et d’encourager les activités culturelles, telles que les manifestations culturelles, les programmes bilatéraux, les ouvrages traduits, etc. La Tunisie devra également promouvoir la richesse et le raffinement de sa gastronomie qui, en conciliant tradition et modernité, reflète la diversité du pays et son métissage historique.

S’ouvrir sur de nouveaux horizons

A titre illustratif, en valorisant notre position géographique, il s’agira de se positionner comme voie privilégiée de pénétration vers l’Afrique. La Tunisie devra en ce sens multiplier les relations triangulaires et de co-délocalisation la plaçant en Etat pivot entre l’Asie et l’Afrique. La Tunisie œuvrera à s’ériger en pivot financier et digital, tourné vers la Méditerranée et l’Afrique, captant les flux en provenance du Monde Arabe et de l’Asie. Tunis visera de manière prioritaire le marché africain des NTIC, de l’énergie renouvelable, de la lutte contre la désertification, de l’agroalimentaire, des infrastructures, des services, de la gestion des eaux usées, de la santé, de l’éducation, etc. Enfin, la Tunisie devra déployer une stratégie différenciée s’appuyant sur des Etats pivots : la Côte d’Ivoire et le Sénégal pour l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique du Sud pour l’Afrique Australe et le Rwanda, le Kenya et l’Ethiopie pour l’Afrique de l’Est.

Parallèlement, il conviendra d’initier un changement des mentalités : les atouts de la Tunisie et des opérateurs économiques sont nombreux : encore faut-il développer la diplomatie économique, l’intelligence économique et l’analyse géopolitique et prospective. Le cap doit être fixé et la vigie, c’est-à-dire la veille stratégique identifiant des niches porteuses, développée. Une véritable stratégie à l’égard du continent africain doit être conceptualisée et déclinée en plans d’actions. En appui, le réseau diplomatique devra être étoffé et les dessertes aériennes directes et maritimes vers les pays ciblés mises en place. Il importera également et surtout de développer et de cultiver une approche plus offensive et agressive en acceptant les prises de risque mesurées.

La connaissance de l’autre, fondamentale, devra être enrichie. A titre illustratif, recevoir en stage de jeunes diplômés africains au sein d’entreprises tunisiennes pourrait constituer pour celles-ci un puissant levier de pénétration vers le continent car créant des liens et permettant aux dirigeants tunisiens de mieux appréhender la culture africaine à laquelle ils seront confrontés. L’Afrique fonctionne selon une grammaire singulière et des logiques et rythmes qu’il convient de cerner. Il s’agira en définitive de transcender les schémas mentaux et d’apprendre à penser autrement. Sur le plan des relations, l’Afrique étant caractérisée par l’importance des relations personnelles, le Président de la République et le Chef du Gouvernement devront multiplier les visites officielles et établir de solides relations d’amitié et de confiance avec leurs homologues africains. La visibilité de la Tunisie devra être cultivée. Il en est de même à l’égard de l’horizon asiatique, là où l’avenir du monde va se dessiner.

Avec le déplacement du centre de gravité des rapports de puissance vers l’Asie Pacifique, la Tunisie devra penser et conceptualiser une « grande stratégie » à l’égard de cette région, notamment à l’égard de la Chine, de l’Inde, du Japon, de la Corée du Sud et des pays de l’ASEAN. A cette fin, un Observatoire de l’Asie, impliquant secteur public, opérateurs privés et universitaires devra être institué avec un objectif prioritaire en termes stratégiques : comment se distinguer de nos concurrents et répondre aux intérêts majeurs de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud. Cet impératif passe par une étude et une connaissance fines de « cet autre » en s’affranchissant de notre grille de lecture traditionnelle. Tunis devra veiller à s’intégrer au mieux de ses intérêts au sein du projet chinois des nouvelles routes de la Soie (BRI) et à donner du contenu au MoU signé le 11 juillet 2018 en développant une vision articulant le court et le moyen terme.

Dans un monde chaotique et fragmenté caractérisé par l’émergence de pôles de puissances relativisant l’hégémonie occidentale, la Tunisie devra progressivement « apprendre » à cultiver la multipolarité en déployant une diplomatie réaliste mais audacieuse lui conférant la souplesse et l’agilité d’une goutte d’huile ou d’un félin en mesure de mettre en rivalités les uns et les autres afin de tirer le meilleur parti de cette nouvelle grammaire des relations internationales.

 

Mehdi Taje, Géopoliticien et prospectiviste, Directeur de Global Prospect Intelligence[2]

 



[1] Voir : La revue stratégique de défense et de sécurité nationale française rendue publique le 13 octobre 2017 visant à actualiser le Livre Blanc de 2013.

[2] Cet article reprend en l’actualisant les thèses développées dans l’étude menée au sein de l’ITES « La Tunisie en 2025 » dont l’auteur assurait le pilotage et la direction des études.

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Commentaires (1)

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EL OUAFFY avec Y à la fin
| 05-01-2019 00:54
Grace à bon Dieu qu'il y avait des investigateurs comme vous, effectivement cette dernière décennie un changement remarquable de stratégie par les pays puissants a été enregistrée dans le monde peut être le commencement c'est bien ce que a avait connu notre pays, il ne faut pas exclu les événements tragiques de l'année 2011 ou notre système a été infecté par des virus qui ont été propagés assez rapidement dans le corps de système la disparition brusquement d'un système stable, sans phase transitoire malgré que le haut responsable Zeine Eddine Ben Ali avait assumé le pouvoir dans les meilleures conditions qui avaient porté étonnant à certains jaloux qui ne croyaient qu'un jour la Tunisie progressera de cette façon malgré qu'il y ait quelques retouches à faire au fur et à mesure comme tous les pays il n'y avait pas d'idéal que dans la république de Platon, ce qu'est certain la gestion de cette période était meilleur que l'instant peut être le pouvoir n'a pas été pris en charge par les connaisseurs du domaine que tardivement ou la situation été empirée par les dépourvus de connaissance en gestion que leur tendance les règlements des comptes et la propagande médiatique contre leurs prédécesseurs pour prouver à la société civile que le changement avait portée ses fruits et Qu'ils sont les meilleurs en pouvoir mais la réalité c'est autre chose que nous constatons aujourd'hui.

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