alexametrics
Chroniques

La corruption n’est qu’un symptôme….

Temps de lecture : 6 min
La corruption n’est qu’un symptôme….

 

Offensif. C’est cette stratégie de défense qu’a choisie Elyes Fakhfakh pour défendre sa position suite aux scandales (au pluriel) de ses participations dans une entreprise ayant du business exclusif avec l’Etat et le fait qu’il soit encore gérant d’une autre entreprise, alors que la loi le lui interdit. Dans son discours du jeudi 25 juin, il a attaqué, il a fait valoir son droit et il a annoncé vouloir changer la loi pour que celle-ci soit conforme à ce qu’il veut. Tordre la loi et en créer une autre pour qu’elle réponde à vos besoins, c’est du déjà vu en Tunisie. Youssef Chahed a pêché dans la même zone il y a un an. On connait la suite. Pourtant, force est de reconnaitre que l’actuel et l’ancien chef du gouvernement n’ont pas tort dans ce qu’ils ont essayé de faire sur le fond. Aussi bien pour le premier que pour le second, ils ont fauté dans le timing choisi et non sur la nécessité de modifier la loi.

Pour Youssef Chahed, rappelons-le, il a voulu barrer la route à tous les présidents d’associations qui se cachent derrière des organismes caritatifs pour se frayer un chemin dans la politique. C’est de la triche, c’est une brèche dans nos lois actuelles et il est impératif que cela change. Le timing qu’il a choisi était, en revanche, immoral car il ne voulait pas vraiment barrer la route aux tricheurs, mais plutôt à des adversaires dangereux qui risquaient de le devancer dans les élections. Et c’était le cas.

Pour Elyes Fakhfakh, la perception qui se dégageait de sa volonté de modifier la loi n’était pas de régler un problème réel créé par cette loi idiote, mais plutôt de légaliser sa situation en adaptant la loi à son propre cas. C’est une perception et même si elle est fausse, c’est elle qui domine dans la tête de l’opinion publique.

En attendant les conclusions des trois enquêtes engagées contre Elyes Fakhfakh, administrative, parlementaire et judiciaire, il est utile de profiter de ce scandale pour parler du fond du problème, c'est-à-dire les tricheries diverses effectuées par les citoyens (M. Fakhfakh reste un citoyen avant tout) pour obtenir gain de cause face à des lois qui les desservent. Un nom générique et très bateau a été créé pour cela : la corruption.

Les tricheries ne sont pas exclusives à la Tunisie et, partout dans le monde, on lutte contre la corruption. Même que la Tunisie est loin d’être une  championne en la matière. Des pays comme la Colombie, la Thaïlande, la Russie ou le Brésil nous devancent largement. N’empêche et bien que nous soyons en milieu du tableau avec un indice de perception de la corruption plus proche de la Grèce, de la Chine et du Maroc que de la Turquie, le Bahreïn et l’Algérie, il va sans dire que l’on se doit de lutter contre l’origine de ce fléau et non contre le fléau lui-même.

 

Ce dont on ne parle que rarement, c’est qu’Elyes Fakhfakh ou Nabil Karoui et les divers suspects de corruption n’auraient jamais triché (si triche il y a) si les lois étaient bien faites et si l’administration respectait l’esprit de la loi plutôt que strictement la loi.

Nos lois sont mal faites et certaines d’entre elles sont anachroniques, voire anticonstitutionnelles.

Un patron d’entreprise n’essaierait jamais de corrompre un agent du fisc si la fiscalité était raisonnable et l’agent du fisc ne se laisserait jamais corrompre si son salaire était suffisant pour lui garantir un train de vie décent. Je ne justifie pas la corruption, loin de là, je dis qu’il faut en finir avec ses origines. Si les pays scandinaves, la Suisse ou Singapour ne souffrent pas de la corruption, c’est parce que ces pays ont des lois adaptées aux besoins de leurs citoyens, qu’ils soient hommes d’affaires ou fonctionnaires. Chez eux l’Etat est au service du citoyen, alors que chez nous c’est le citoyen qui est au service de l’Etat. Dans leurs pays, Etat et citoyens fonctionnent dans un esprit gagnant-gagnant, alors que chez nous, on fonctionne dans un esprit perdant.

On peut casser Elyes Fakhfakh, oui, et après ? Il y aura assurément un autre Fakhfakh. Seïf Eddine Makhlouf se la joue Zorro devant lui, mais lui-même est un délinquant fiscal. Il est à parier que l’on trouvera des cadavres dans le placard de Yassine Ayari si jamais le fisc français ou tunisien s’intéresse à lui. On peut avoir la peau de Fakhfakh, oui et après ? Trouvez-vous normal que tout candidat à un poste ministériel doit se débarrasser d’abord de ses actions dans des sociétés et de tout ce qui a fait sa fortune ? Les portefeuilles ministériels seraient-ils exclusifs aux pauvres qui n’ont pas créé d’entreprise ?! Par quelle logique je dois me débarrasser de ma fortune pour prétendre à un portefeuille ministériel ? Le plus idiot est qu’il est très facile de détourner cette loi et ce en cédant ses actions à des proches ou en leur signant une procuration ! Mais pourquoi tricher alors qu’il est plus rationnel et plus porteur d’être honnête ! En janvier 2015, lors de la constitution du gouvernement de Habib Essid, Karim Skik a été proposé au poste de ministre des Télécommunications et de l’Economie numérique. Il a tout bonnement refusé le poste car il a estimé qu’il y avait un conflit d’intérêts entre son activité et cette responsabilité. Donc, si ce n’est l’intégrité personnelle des ministres ou des candidats-ministres, comme ce fut le cas de Karim Skik, la loi, telle qu’appliquée aujourd’hui, ne saurait mettre un terme à des pratiques frauduleuses.

 

Tant que nous avons des lois scélérates et une administration anachronique qui poussent à la malhonnêteté, tant que nous aurons de la corruption, des pots de vin, du népotisme et du favoritisme.

Ce qu’il faut ? Adapter nos lois ancestrales à notre réalité d’aujourd’hui ; adapter les salaires des fonctionnaires à leur vrai niveau académique et leur expérience professionnelle de telle sorte qu’ils aient un train de vie décent et proche des salariés du privé ayant suivi le même parcours ; mettre l’Etat et son administration au service du citoyen et non l’inverse ; considérer le citoyen comme un contribuable et non comme un imposable.

 

Regardez les différents décrets pondus par Elyes Fakhfakh au lendemain du covid-19. Ils sont restés lettre morte, car l’administration a fait abstraction de leur esprit pour imposer sa propre vision restrictive sous différents prétextes valables. Le gouvernement voulait sincèrement aider les entreprises, créatrices d’emplois mais l’administration ne voulait pas car elle considère les chefs d’entreprises comme d’hypothétiques voleurs et menteurs dont les déclarations se doivent d’être vérifiées avant toute prétention d’aide.

Sur le fond, et sans faire de procès d’intention, les fonctionnaires responsables d’avoir tué l’initiative gouvernementale, voient d’un mauvais œil comment ces chefs d’entreprises roulent dans des berlines luxueuses et habitent de belles maisons, alors qu’eux se tapent un salaire de misère. C’est pour cela d’ailleurs que la même administration impose des taxes mirobolantes à des produits ordinaires qu’elle considère comme des produits de luxe. Un disque vinyle, une boite de Légo ou un produit cosmétique de marque sont du luxe chez nous, alors que ce ne sont que des produits du quotidien dans les pays scandinaves. Une BMW, une Mercedes ou une Audi sont considérés comme des voitures dans les pays scandinaves alors que c’est du luxe chez nous. Le jour où le directeur dans une fonction publique pourra s’offrir avec son salaire une BMW comme son camarade de classe qui a évolué dans le privé, ce jour là ce directeur ne sera plus tenté par la corruption et ne sera plus tenté de mettre des bâtons dans les roues du privé. Ils seront tous les deux dans un esprit gagnant-gagnant et c’est tout le pays qui en profite : l’administration qui se débarrasse des évadés fiscaux, les chefs d’entreprises qui se débarrassent de la pression fiscale, les hauts fonctionnaires qui se débarrassent des salaires de misère indignes de leur rang, les citoyens qui se débarrassent du favoritisme et clientélisme et tout le pays qui se débarrasse de la corruption puisqu’il l’aura tuée dans l’œuf.

Tout cela s’appelle « le système » et c’est notre système qui est corrompu et incite à la corruption.

Plutôt que d’affronter le fond du problème et le prendre à bras le corps pour le régler, nous sommes en train de combattre depuis dix ans les symptômes du problème et ce pour ne pas devoir changer le système.

Votre commentaire

(*) champs obligatoires

Conditions d'utilisation

Les commentaires sont envoyés par les lecteurs de Business News et ne reflètent pas l'opinion de la rédaction. La publication des commentaires se fait 7j/7 entre 8h et 22h. Les commentaires postés après 22h sont publiés le lendemain.

Aucun commentaire jugé contraire aux lois tunisiennes ou contraire aux règles de modération de Business News ne sera publié.

Business News se réserve le droit de retirer tout commentaire après publication, sans aviser le rédacteur dudit commentaire

Commentaires (22)

Commenter

Fehri
| 10-07-2020 02:57
Tout le monde la pratique donc chacun tient l'autre par les gosses (expression québécoise qui veut dire thé balls. Encore pas très clair je l'avoue.

Jilani
| 30-06-2020 14:07
En France, la corruption est combattu par une justice équitable et une presse libre comme le canard enchaîné et Mediapart qui dévoilent les affaires de corruption. Toutes ces institutions en Tunisie finiront par être gérées par des corrompus. La justice est loin d'être indépendante et les magistrats sont en majorité des arabisants islamistes. Et les médias sont détenus par des mafieux karoui fehri ...

Alya
| 30-06-2020 11:59
B N a exprimé son avis et surtout amene les intervenants à un niveau de discussion incontestable. Il semble quand même qu on distingue 2 périodes post coloniales .La première ère est celle de bourguiba où les grands corrompus se comptaient sur les doigts .la ème ere est celle de Ben ali et des Trabesi,véritable ecole de banditisme et de perte de toute référence morale .leur héritage est définitif.MES ENFANTS SONT ACTUELLEMENTS GRANDS!MAIS JE PENSE A TOUS CES JEUNES PARENTS QUE DEVRONT ILS AUJOURDHUIUI INCULQUER A LEURS ENFANTS

Nephentes
| 30-06-2020 10:54
Le titre est intelligent Le reste de l'article est perfide

La corruption est un symptome d'evolution socio culturelle profonde il temoigne de l'effondrement societal
de la perte d'integrite morale individuelle et collective

Telles des prostituees clandestines tout le monde se sait corrompu et une complicite et intercomprehension forte s'etablit ainsi entre tunisiens

Le crime et le vice les deux mamelles de la Tunisie de 2020

Si Nizar arretez de chercher des justificatifs oiseux auxquels vous meme ne croyez pas
Ce n'est pas une question d'aspiration a un niveau de vie decent
C'est un mode de vie tout court erige en norme sociale depuis les annees 90

C'est la resultante directe de l'evolution conjuguee sociodemographique et sociopolitique de ce pays depuis 40 annees

Je connais des fonctionnaires hauts responsables proprietaires de berlines de luxe d'un duplex a Maamoura d'une villa de maitre baver devant un bakchich de 50 dinars

Il y a une emulation sociale entre corrompus ils se connaissent se reconnaissent au bled : les enfants prodiges savourent sereins et apaises le fruit de leurs crimes heritiers de siecles de delinquance de pere en fils

celui qui a le plus reussi en optimisant le ratio enfreinte a la Loi/ degre d'impunite

celui dont le retour sur corruption est le plus profitable comme s'il s'agissait d'un retour sur investissement

La culture de l'impunite et du parasitisme de la fonction publique en lieu et place des razzias et pillages bedouins d'autrefois

Bacchus
| 30-06-2020 10:40
Lire bond et non bon

Jilani
| 30-06-2020 10:21
Pourquoi les tunisiens mettent leur argent à l'extérieur, qd vous avez une société exportatrice, le bénéfice que vous dégagez est converti en dinars, si vous avez besoin de voyager c'est la misère dossier à remplir, la bct intervient ... alors que vous avez l'argent en devise et c'est votre argent. et c'est pour cela que les tunisiens assez riche font tout pour mettre leur argent à l'extérieur, si la loi change vous allez voir qu'il n'aura plus de raison de cacher son argent à l'étranger. Je dis bravo à fakhfakh parce ce qu'il a choisi l'arrogance et l'affrontement et j'espère qu'il libérera le pays de ces lois archaiques.

Youssef kraiem
| 30-06-2020 09:08
La corruption n'est pas forcément liée au niveau des salaires ou celui de la fiscalité.C'est un vice plutôt lié à la mentalité de l'individu.On peut être riche et demeurer corrompu,on trichera sur la fiscalité même lorsque le taux de l'impôt est raisonnable.Faut il pour à autant baisser les bras tout simplement parce qu'un corrompu en appelle toujours un autre.Absolument pas.Il ya suffisamment de gens honnêtes dans notre pays pour combattre sans relâche ce fléau.On finira forcément par l'éradiquer si non le réduire en sévissant et en encadrant en parallèle les générations futures au moyen d'un système éducatif adapté aux niveaux de l'Etat et surtout de la famille.

Bacchus
| 30-06-2020 08:17
On ne reproche pas à Fakhfakh d'être détenteurs d'actions mais un délit plus grave : le délit d'initié, sa société a remporté un marché avec l'Etat et la valeur de ses actions entre le jour de son « intronisation » et aujourd'hui ont fait un bon faramineux c'est ce qu'on appelle une plus value spéculative. En Tunisie ce ne sont pas les lois qui sont mal faites, mais ce sont les citoyens qui ignorent les lois et les autorités qui ferment les yeux sur certains détails pour l'utiliser comme l'épée de Damoclès (J'argumenterai mes dires dans un autre commentaire). Monsieur N B, l'Etat empreinte de l'argent pour payer les salaires, où allez vous trouvez l'argent pour qu'un contrôleur du fisc puisse acheter une BMW avec son salaire ? En Suède l'épicier du coin peut rouler en Audi, le jour où l'épicier tunisien pourrait rouler en Audi, l'agent du fisc aurait droit à un salaire qui lui permette de rouler en BMW. Dans plusieurs pays africains qui ont un PIB supérieur au notre les gens roulent dans de vieilles Peugeot des années 70 et 80. En Tunisie même un ministre n'a pas le droit d'acheter une voiture qui coûte l'équivalent de mille SMIG.

pit
| 30-06-2020 08:10
Non M. Bahloul nous sommes des corrompus doublés d'une avidité congénitale et même si un fonctionnaire lambda réussissait à se payer une BMW avec un coffre rempli de vinyles et de boîtes de Lego tous les mois rien qu'avec son salaire, il continuerait à trafiquer car il a ça dans le sang...un virus peut-être ?!?

Seb
| 30-06-2020 01:20
Très déçu de cet article qui oscille entre l'utopie, la réflexion superficielle, les raccourcis et les comparaisons douteuses.
Quelques exemples car je ne pense pas que ce papier mérite qu'on s'y attarde plus que nécessaire:
- dans quels pays les hauts fonctionnaires sont payés autant que les hauts cadres du privé ? Aucun, pas même la Suisse
- Qu'est-ce qui garantit qu'un corrompu cesse de tricher lorsqu'il atteint un train de vie "décent" ? La nature humaine fait qu'on en veut toujours plus, surtout quand il y a de l'argent facile à se faire
- Est-il pertinent de payer les gens sur la base de leur niveau académique, et indépendamment de leur parcours ? Non ! Un type qui crée des entreprises, prend des risques, et réussit ne peut pas avoir le même mérite que quelqu'un qui a choisi la fonction publique qui est un parcours différent, avec ses avantages (sécurité) et ses inconvénients (limites de rémunération)
- La réflexion sur les berlines me fait sourire. Faut-il équiper tous les fonctionnaires de Mercedes pour espérer mettre fin à la corruption ?

Par ailleurs Mr NB se prend pour un juge, distribuant les jugements, les acquittements, et se laisse même aller à des spéculations sur la probité de Y. Ayari. Pardon mais c'est sur la base de quoi ? Faites votre travail d'investigation d'abord, et présentez-nous des faits, pas des fantasmes.
Je pourrais continuer longtemps, mais le temps me manque.

Et pour conclure, vous vous fatiguez a élaborer des comparaisons douteuses avec d'autres pays, mais en faisant totalement fausse route dans l'analyse. LA différence fondamentale entre nous et les pays cités en exemple, c'est que eux appliquent une tolérance zéro, ceux qui trichent sont condamnés, ceux qui sont victimes de fonctionnaires corrompus peuvent lancer l'alerte et sont protégés. Alors que chez nous, on cherche des circonstances atténuantes aux tricheurs, et même les plus hauts responsables, censés être d'une totale exemplarité, peuvent être pris la main dans le sac tout en étant défendus par des journalistes de premier plan. Donc oui Monsieur Bahloul, le problème est le système, et vous en faites partie intégrante !

A lire aussi

Voir Beyrouth défigurée par deux déflagrations d’une ampleur inédite a suscité en chacun de nous une

05/08/2020 16:59
14

Voilà la grosse différence entre les partis dits modernistes, progressistes et

03/08/2020 15:59
23

Ceux qui ont présenté cette motion n’ont récolté que 97

02/08/2020 18:26
13

nos chers députés ont fait le service minimum pour pondre un projet de loi populiste et qui n’a pas

29/07/2020 16:59
12