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Les nouvelles routes chinoises de la Soie et la Méditerranée : Comprendre pour mieux positionner la Tunisie

Les nouvelles routes chinoises de la Soie et la Méditerranée : Comprendre pour mieux positionner la Tunisie

 

A l’initiative du Programme Régional Sud Méditerranée de la Konrad-Adenauer-Stiftung, représenté par Dr Canan Atilgan, en collaboration avec Global Prospect Intelligence représenté par M. Mehdi Taje, a été organisé, les 10 et 11 avril 2018, un séminaire international impliquant d’éminentes personnalités chinoises, européennes, maghrébines et tunisiennes portant sur : « Le projet des nouvelles routes de la Soie (BRI) : le retour de la Chine en Méditerranée ». A titre introductif, les grandes lignes d’une étude approfondie menée par M. Mehdi Taje intitulée « Les nouvelles routes de la Soie et l’Afrique du Nord : quelles synergies ? » ont été présentées suite à une intervention de cadrage du Dr Aiping Zeng, chercheur au sein du China Institute of International Studies, Pékin. Outre l’ensemble des panels s’étalant sur une journée et demie balayant l’ensemble du spectre du projet BRI chinois, une table ronde finale visant à identifier des pistes de réflexion afin de positionner de manière optimale la Tunisie au sein du projet a clôturé le séminaire. Ce dernier, inaugural en Tunisie de par son envergure et la participation de Ministres, d’anciens ministres, de diplomates, représentants des ministères, secteur privé, société civile, chercheurs chinois, européens, maghrébins et tunisiens de haut niveau,  a permis de jeter les bases d’une meilleure compréhension de ce projet chinois appelé à bouleverser les équilibres géopolitiques et géoéconomiques à l’échelle planétaire et dans notre voisinage. Il s’en est dégagé un constat principal : une méconnaissance généralisée de la Chine, de sa géopolitique, de ses ambitions, y compris dans notre région, de sa pensée stratégique, etc. dictant une sensibilisation approfondie de l’ensemble des acteurs de la scène tunisienne et maghrébine. Le séminaire a également permis de contribuer à lever le voile sur le projet BRI chinois, d’en saisir les ressorts géopolitiques, économiques, culturels, etc. avoués et non avoués et de dégager des pistes afin de positionner au mieux la Tunisie. La connaissance de la Chine est le point zéro de toute stratégie à son égard. Un Think Tank axé sur l’Asie dans sa globalité devrait être mis en place de manière urgente. Le centre de gravité du monde s’est irrémédiablement déplacé vers l’Asie-pacifique : pouvons-nous demeurer en marge de cette dynamique structurante ? Il n’en demeure pas moins que ce projet chinois doit être abordé lucidement et sereinement par les autorités tunisiennes, évaluer les attentes chinoises, peser le pour et le contre, négocier au mieux de nos intérêts stratégiques et économiques, etc. De rares spécialistes dans notre pays sont en mesure de répondre à ces enjeux. Ils doivent être mobilisés. Dans le sillage de ce séminaire, l’Organisation Méditerranéenne de la route de la Soie présidée par Dr Sahbi Basly a été créée le 13 avril 2018 en présence d’un haut représentant de la République Populaire de Chine, Li Jichang. Elle rassemble d’éminentes personnalités tunisiennes[1], européennes et maghrébines avec comme Président d’honneur Son Excellence Miguel Angel Moratinos, ancien Ministre des Affaires Etrangères d’Espagne. Elle est basée à Tunis.

 

 

 

 

La Chine au cœur du monde : une initiative inédite

Lors du XIXème congrès du PCC, Xi Jinping rompt avec la prudence coutumière chinoise, trace des lignes rouges et fixe une orientation : la Chine doit se hisser au premier rang mondial à l’horizon 2049, année du centenaire de la RPC. Déjà, en 2010, le colonel Liu Mingfu publiait « Le rêve chinois » et révélait les dessous de la stratégie intitulée « le marathon de cent ans ». La Chine, empire du milieu, aspire à renouer avec sa centralité géopolitique. Elle s’en donne les moyens sereinement. C’est dans ce contexte qu’il convient de replacer le projet des nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative, BRI), véritable projection de puissance impériale à l’échelle planétaire. A l’automne 2013, depuis Astana, le président Xi Jinping lance le projet, ressuscitant les anciennes routes de la soie reliant l’Asie à l’Europe en passant par l’Asie Centrale, le Moyen-Orient et la Méditerranée. C’est le retour de l’Eurasie, des puissances continentales face aux puissances maritimes.

Ainsi, infrastructure stratégique d’envergure, le projet OBOR (One Belt, One Road) renommé les 14 et 15 mai 2017 BRI (Belt and Road Initiative) à l’occasion du premier sommet « Routes de la soie du XXIème siècle », aspire à relier, par des voies routières, ferroviaires, numériques, maritimes, de gazoducs, d’oléoducs, de ports, etc. l’Asie, l’Europe, la Méditerranée et l’Afrique, tout en s’étendant à l’Océanie et à l’Amérique Latine. A l’issue du sommet, une déclaration commune a été signée par 30 pays et 270 accords de coopération ont été paraphés. Ce projet d’infrastructures pharaoniques évalué à 1000 milliards de dollars implique près de 65 pays regroupant 4,5 milliards d’habitants (70 % de la population mondiale) et représentant environ 55 % du PIB mondial et 75 % des réserves énergétiques de la planète. Il est à l’origine de la création en 2014 de la BAII (Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures) dotée de 100 milliards de dollars et comptant 55 pays actionnaires. Suivant le concept chinois de « Hu Lian Hu Tang » (relier des fils de soie et se mettre en mouvement), le paradigme dominant est fondé sur le principe de connectivité. Deux routes principales structurent le projet : une route terrestre reliant la Chine à l’Europe en passant par le Kazakhstan, l’Iran, la Turquie, la Russie, etc. et une route maritime passant par l’Océan Indien, la mer Rouge, le canal de Suez pour aboutir en Méditerranée, plus précisément à Venise, point de départ des expéditions de Marco Polo. La Chine, « empire du milieu », renoue avec sa centralité économique et développe une politique d’expansion planétaire. Comme le soulignent Frédéric Lasserre et Eric Mottet, « relier la Chine au reste du monde via un réseau complexe et multimodal d’infrastructures, telle est l’ambition du projet BRI. Assorti de financements colossaux, ce plan pharaonique attire les acteurs publics et privés le long des itinéraires proposés tout autant qu’il suscite leur méfiance quant à ses conséquences géopolitiques »[2].

 

 

[3]

Dans ce contexte, l’Initiative « Ceinture et Route » de la Chine est appelée à reconfigurer la géopolitique mondiale, les équilibres de force et ainsi marquer le XXIème siècle. Les pays d’Afrique du Nord sont concernés à plusieurs titres. En premier lieu parce qu’elle représente, à bien des égards, une opportunité historique ouverte à tous les pays sans exclusive. Dans un second temps, leur appartenance à l’Afrique les positionne non seulement en tant que destinataires mais également en tant que candidats à intégrer les chaînes de valeurs à créer, d’autant plus que le continent recèle un potentiel de développement considérable. Un récent rapport de la Banque Mondiale indique, qu’en 2017, sur les dix pays connaissant les plus forts taux  de croissance dans le monde, six sont africains, dont deux occupent les deux premières places de ce classement.[4] Dans le même ordre d’idées, leur situation géographique sur les rivages sud de la Méditerranée les  positionne directement au contact de la Route maritime de la Soie vers l’Europe, destination finale de l’initiative avec laquelle ils sont voisins et partenaires historiques.

Officiellement, le projet peut être résumé en deux termes : connectivité et modularité. En réalité, il est essentiellement géopolitique.

 

Les motivations géopolitiques non avouées

La Chine, héritière de Sun Tzu et de la pensée confucéenne, a toujours su voir loin et large, avançant en dissimulant ses ambitions suivant la logique du jeu de Go.

Conformément à cette posture, le discours officiel met l’accent sur les aspects suivants[5] :

  • La Chine ne poursuit aucune ambition géopolitique : en mars 2015, lors d’une conférence de presse, le ministre chinois des affaires étrangères souligne : « le projet BRI n’est pas un outil de la géopolitique et ne doit pas être perçu avec la mentalité dépassée de la guerre froide » ;
  • Le projet BRI ne peut en aucune manière être assimilé au plan Marshall américain ayant débouché sur une division du continent européen. Inversement, projet ouvert et sans conditions, BRI vise à « aider au développement des pays voisins de la Chine, quelle que soit la nature de leurs relations avec celle-ci » ;
  • Le projet BRI ne cible pas les Etats-Unis et n’aspire, en aucun cas, à affaiblir la puissance américaine. Il ne constitue nullement une réponse à la stratégie de rééquilibrage des Etats-Unis en Asie Pacifique ;
  • Le projet BRI est un projet purement économique.

Officieusement, au-delà de la dimension économique incontestable, Pékin poursuit des objectifs géopolitiques à court et à long terme, l’exposant à un risque de collision avec la puissance américaine déclinante.

En se référant à la Grèce antique et à la guerre du Péloponnèse (431-404 avant J-C) ayant opposé Sparte à Athènes, Graham Allison, professeur de sciences politiques à Harvard, a conceptualisé la théorie dite du « piège de Thucydide ». Selon cette théorie, la puissance déclinante ne peut se résoudre à perdre la première place, son hégémonie, et antagonise systématiquement la puissance ascendante risquant ainsi de basculer, parfois sans le vouloir, dans un conflit armé. De nombreux experts américains envisagent cette hypothèse et des scénarios ont été élaborés, notamment au sein de la célèbre Rand Corporation.

La Chine aspire à se positionner en acteur stratégique global. Vingt ans après Deng Xiaoping, Xi Jinping s’exprime en octobre 2017, lors du XIXème congrès du PCC, en ces termes : « Nous allons continuer à nous battre pour réaliser le rêve d’une grande renaissance de la nation chinoise ». [6]

Longtemps, la Chine a fait profil bas, avançant avec prudence, niant toute velléité expansionniste, soulignant son incapacité à menacer quiconque, étant absorbée par la nécessité vitale d’assurer les besoins primaires d’une population de 1,3 milliards d’habitants. Aux commandes de la deuxième puissance mondiale, Xi Jinping affirme haut et fort son souhait de rendre sa grandeur passée à l'empire du Milieu en exaltant le « rêve chinois » : un mélange de retour aux valeurs traditionnelles, de promesse d'un futur prospère et d'émergence sur la scène internationale. Désormais, c'est lui qui veut fixer les règles de la gouvernance mondiale »[7]. Pékin revendique, en traçant des lignes rouges et en n’hésitant plus à « montrer les muscles », le statut d’acteur stratégique global.

La Chine ambitionne-telle pour autant de dominer le monde ? Cela parait peu crédible et ne s’inscrit pas dans sa pensée stratégique. La Chine se dévoile et affirme son ambition de puissance, non de domination à l’échelle planétaire. Le projet BRI s’inscrit dans cette optique. Face à la stratégie de containment mise en place par les Etats-Unis, il s’agit de desserrer l’étau, de pérenniser le centre, de consolider les marches et d’évincer la puissance rivale en la recentrant sur sa sphère d’influence traditionnelle loin du continent eurasiatique. Pour Jean-Pierre Cabestan, « l’objectif de la route de la Soie est de faire de l’économie chinoise le centre du monde et d’isoler les Américains. Plutôt de conquérir la planète, la future première économie mondiale compte la faire venir à elle. En construisant des axes de communication terrestre, maritime et technologique, Pékin répond aux besoins de son économie en transition et de ses visées géopolitiques »[8].

Néanmoins, la bataille semble engagée, l’enjeu étant la première place mondiale.

 

La dimension géopolitique du projet BRI : l’Afrique du Nord et la Méditerranée, jalons d’une vaste manœuvre

Face à la stratégie américaine, la Chine déploie une manœuvre de desserrement de l’encerclement et du containment, de contre-encerclement et d’évitement des obstacles conformément à sa pensée stratégique. Le projet BRI constitue l’ossature de cette manœuvre stratégique :

Via les routes terrestres, il s’agit pour Pékin de contrer la stratégie américaine en renforçant son influence sur la Rimland allant du Xinjiang à l’Europe. Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), gazoducs et oléoducs reliant le Xinjiang au Turkménistan et au Kazakhstan, construction de routes, de voies ferroviaires, de zones industrielles, etc. vers les pays d’Asie Centrale, renforcement de sa présence, y compris militaire, en Afghanistan et au Pakistan, influence accrue au Moyen-Orient, notamment en Iran et en Syrie, constituent autant de jalons visant à édifier une voie terrestre contournant le goulet d’étranglement du détroit de Malacca contrôlé par la flotte militaire américaine. Dans l’esprit du jeu de Go, les routes terrestres du projet BRI visent donc à donner de la cohérence, sur le temps long, à cette vaste manœuvre stratégique. A titre illustratif, le corridor sino-pakistanais reliant le Xinjiang au port de Gwadar et le corridor Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar ont pour objectif principal de contourner le détroit de Malacca afin de rejoindre l’Océan indien. Par cette manœuvre, l’Inde est également prise à revers et encerclée ;

 

[9]

Via les routes maritimes, la Chine aspire, dans le sillage de la stratégie du collier de perles, à consolider sa souveraineté sur la mer de Chine (son voisinage immédiat, ses marches), à étendre son influence vers l’Océan indien et l’Afrique de l’Est pour rejoindre le Canal de Suez et la Méditerranée. Des navires chinois croisent d’ores et déjà en Méditerranée, mer qui a cessé d’être un lac occidental.

La manœuvre maritime commence à s’esquisser : Dans un premier temps, affirmer sa souveraineté sur les mers de Chine via une stratégie militaire dite de l’A2/AD (Anti Access, Area Denial), le contrôle d’îles, la construction d’îlots artificiels, le déploiement de la marine chinoise, d’une flotte de pêche massive, l’édification d’une zone aérienne d’identification prioritaire, etc. Un tiers du commerce mondial transite par ces eaux. La réponse américaine, via le déploiement de sa flotte de guerre et d’avions, vise à y affirmer la liberté de navigation et à contrer la stratégie chinoise. Or, pour Pékin, les « marches de l’empire », le voisinage immédiat, constituent la priorité, le premier jalon de la grande stratégie.

La composante maritime du projet BRI a pour objectif prioritaire de permettre à Pékin de renforcer son influence sur ses marches par l’avènement d’un développement économique inclusif, d’une « communauté de destin » évinçant, à terme, les Etats-Unis. Dans un second temps, via les projets relevant de la composante maritime de BRI, il s’agit de renforcer, dans la continuité de la stratégie du collier de perles, son influence au sein de l’océan indien et en Afrique de l’Est afin de remonter vers le Canal de Suez. Dans un troisième temps, en s’appuyant sur la base militaire de Djibouti, une influence croissante en Egypte et en Syrie, la prise de contrôle spectaculaire de ports méditerranéens clefs, à l’instar du port du Pirée en Grèce, Pékin aspire, outre la dimension économique, à « jeter les bases de futures niches ou hub de puissance susceptibles de prolonger le collier de perles en Méditerranée »[10]. L’Afrique du Nord sera appelée à occuper une position centrale dans ce dispositif. Enfin la Méditerranée doit permettre de conforter la projection vers les Atlantiques Nord et Sud et vers le Grand nord arctique.

Suivant la pensée de M. Kais Daly, le Rimland pourrait être subdivisé en deux espaces : l’Inner Rimland classique : Europe, Asie centrale et Chine et un Outer Rimland allant du Maroc aux Philippines permettant la prise à revers de l'Inner Rimland. Dans la même optique du jeu de Go s’inscrivant dans le temps long, Pékin, en renforçant sa présence via le projet BRI au Maroc, en Egypte (donc en Afrique du Nord) et en Afrique de l’Est, aspirerait à consolider son influence sur l’Outer Rimland.

A l’instar de la coopération entre les deux puissances en Syrie, Moscou et Pékin pourraient amorcer une manœuvre stratégique combinant investissements économiques, infrastructures et bases militaires constituant un bloc Afrique de l’Est (base de Djibouti), RCA, Tchad, Soudan du Nord (Russie), Egypte (bases russes) et Cyrénaïque en Libye opposé à un bloc sous influence occidentale à l’ouest (Mauritanie, Mali, Niger, Tripolitaine libyenne, Burkina Faso, etc.). La partition de la Libye serait actée. Dès lors, l’Algérie constituera un enjeu de taille à la charnière de ces deux blocs brisant en deux l’Afrique du Nord.

 

Le projet chinois et l’Afrique

Compte tenu de la forte implantation chinoise en Afrique, le continent est au cœur du projet BRI. Premier partenaire commercial de l’Afrique, Pékin ambitionne d’atteindre le seuil des 400 milliards de dollars d’échanges commerciaux avec le continent à l’horizon 2020. En 2016, la Chine, dépassant la France, l’Italie et les Etats-Unis, se hisse au premier rang des investisseurs dans le continent avec un volume investi de 36,1 milliards de dollars. 10.000 entreprises chinoises sont implantées en Afrique, 90 % étant privées.

Le projet BRI vise à insuffler une nouvelle dimension, un nouvel élan, à la relation entre la Chine et l’Afrique. Certains analystes le perçoivent en tant « qu’accélérateur de la Chinafrique ». Ainsi, tout en diversifiant son approvisionnement en matières premières stratégiques, la Chine ambitionne d’ériger l’Afrique en plateforme de production de produits vers l’Europe et dans une moindre mesure vers les Amériques : « la banque mondiale évalue à 86 millions le nombre d’emplois qui pourraient être ainsi créés par les entreprises chinoises en Afrique, dont une grande partie sera occupée par des Chinois »[11].

Parallèlement, le projet BRI va permettre, en dynamisant les relations entre la Chine et l’Afrique, une pénétration renforcée des entreprises et des marques chinoises au sein du continent de plus en plus convoité par les grandes et moyennes puissances (Etats-Unis, Inde, Russie, Turquie, pays du Golfe, Brésil, pays européens, etc.). Le secteur privé chinois est de plus en plus impliqué en Afrique, finançant des projets estimés à 10 milliards de dollars. A la date du 2 février 2018, l’initiative chinoise des nouvelles routes de la Soie associe 5 pays africains : L’Ethiopie, l’Egypte, le Kenya, l’Afrique du Sud et plus récemment le Maroc.

Cette nouvelle vision portée par le projet BRI dicte la construction d’infrastructures d’envergures afin de fluidifier les échanges sur le continent. A ce stade, le projet BRI, via la route maritime de la Soie et la construction d’infrastructures, semble privilégier l’Afrique de l’Est. Il s’appuie sur trois Etats : le Kenya, l’Ethiopie et Djibouti. 

Certaines sources évoquent néanmoins la possibilité de conférer au projet BRI, suivant une logique horizontale, une dimension continentale via une route de la Soie terrestre dite « sahélienne » visant à connecter l’Afrique de l’Est, plus précisément l’Ethiopie, au Nigéria et à l’Afrique de l’Ouest. Le trajet le plus court initialement prévu consistait à construire des infrastructures passant par le Soudan du Sud, la République Centrafricaine (RCA), le Cameroun (région du Lac Tchad) pour rejoindre le Nigéria. La déstabilisation du Soudan du Sud et de la RCA entrave durablement ce projet.

Pragmatique, Pékin contourne les obstacles et conceptualise un trajet alternatif reliant Port-Soudan sur la mer Rouge à Douala au Cameroun en passant par le Tchad (projet CTS[12]).

 

[13]

A moyen terme, si cette voie sahélienne se matérialise, elle sera certainement connectée aux infrastructures d’Afrique de l’Est. La Tunisie pourrait d’ores et déjà, via un partenariat avec une Libye reconstruite, explorer la possibilité et les divers scénarios lui permettant de se connecter à cette voie horizontale en rejoignant N’Djamena au Tchad.

 

BRI et l’Afrique du Nord

L’Afrique du Nord, espace à la charnière de l’Afrique, de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Asie, occupe une place centrale dans le projet BRI. Ce théâtre, à la date du mois de juillet 2017, représente un marché non intégré à fort potentiel de développement de 170 millions d’habitants.

A l’instar de leur dimension africaine, les pays d’Afrique du Nord sont également dans le périmètre initial de la BRI en tant que pays méditerranéens et sont particulièrement concernés par l’axe maritime de l’initiative chinoise dont la destination finale est l’Europe du Sud. La diplomatie chinoise segmente la Méditerranée et ne la perçoit pas en un ensemble homogène : l’Afrique du Nord est intégrée dans le cadre des forums Chine-Afrique (FOCAC) et le China-Arab Cooperation Forum tandis que l’Europe du Sud fait l’objet d’une attention particulière. A ce titre, un mécanisme de coopération implique, prioritairement, six pays : Italie, Grèce, Portugal, Espagne, Chypre et Malte[14].

Dans le cadre d’un renforcement du trafic commercial entre les deux pôles chinois et européen, finalité du projet BRI, les économies de la rive sud doivent s’insérer dans les chaînes de valeurs chinoises et européennes. Une complémentarité des besoins et des visions rapproche la Chine et les pays d’Afrique du Nord : Pékin aspire à sécuriser ses besoins en pétrole et en gaz tout en conquérant de nouveaux marchés pour résorber sa surproduction tandis que les pays d’Afrique du Nord enregistrent un besoin croissant en infrastructures et en investissements afin de soutenir leur croissance et leur développement économique. En 2016, le marché de la construction et des infrastructures en Afrique du Nord est évalué à 9 milliards de dollars. A titre illustratif, les réformes initiées en Tunisie et en Egypte afin de désenclaver les régions intérieures marginalisées alimentent un besoin croissant en infrastructures, créant ainsi une fenêtre d’opportunités pour Pékin.

Les postures des différents pays d’Afrique du Nord vis-à-vis de l’Initiative BRI se sont révélées marquées par une forte différenciation, allant de l’adhésion pour le Maroc et l’Egypte, à une certaine frilosité de l’Algérie, partenaire pourtant central de la Chine, en passant par un relatif attentisme de la Tunisie.

En prenant en compte l’ensemble de ces éléments et la montée en puissance de la Chine à l’échelle mondiale et régionale, la Tunisie devra s’atteler à renforcer ses relations avec l’Asie et plus précisément avec Pékin. La diplomatie tunisienne devra cultiver la multipolarité et développer une diplomatie économique offensive et agressive en mesure de doper ses échanges économiques tout en captant les investissements dans des conditions politiques et financières avantageuses, sauvegardant sa souveraineté nationale. En effet, en dépit de sa singularité et de sa spécificité dans la région du fait de son engagement sur la voie démocratique, Tunis n’a pas bénéficié d’un statut particulier à la hauteur de l’enjeu historique de la part de l’UE. A ce stade, le partenariat avec l’UE n’est pas en mesure d’offrir l’élan décisif apte à permettre à la Tunisie d’assurer sa sécurité, de relancer durablement son économie et d’assurer sur le long terme son ancrage démocratique.

Néanmoins, paradoxalement, en poussant plus en avant son intégration à l’Europe, notamment via une avancée sur le dossier de l’Aleca, la Tunisie renforcera sa marge de manœuvre et son attractivité à l’égard des partenaires clefs asiatiques, notamment la Chine, dans le cadre de relations triangulaires. Avec le déplacement du centre de gravité des rapports de puissance vers l’Asie- Pacifique, la Tunisie devra penser et conceptualiser une « grande stratégie » à l’égard de cette région, plus particulièrement à l’égard de la Chine.

Des pistes concrètes visant à positionner de manière optimale la Tunisie seront rendues publiques ultérieurement une fois l’étude menée par l’auteur de ces lignes publiée par la KAS représentation Sud Méditerranée.

Mehdi Taje

Géopoliticien et prospectiviste, Directeur de Global Prospect Intelligence[15]

 



[1] Dont l’auteur de ces lignes.

[2] « L’initiative Belt and Road, stratégie chinoise du Grand Jeu », Eric Mottet et Frédéric Lasserre, revue Diplomatie, N°90, Janvier-Février 2018, p.36.

[4] Global Economic Prospectects 2018. The World Bank.

[5] Pour de plus amples détails, se référer à : « Yidai Yilu : le corridor terrestre et la route maritime de la Soie de Xi Jimping », Antoine Bondaz, Note d’actualité N°3/8, Observatoire de la Chine, cycle 2015-2016, DGRIS, Octobre 2015.

[7] « Chine : le deuxième sacre de Xi Jinping, le tout puissant empereur rouge », Cyrille Pluyette, Le Figaro, 17 octobre 2017, consultable au lien suivant : http://premium.lefigaro.fr/international/2017/10/17/01003-20171017ARTFIG00265-chine-le-deuxieme-sacre-de-xi-jinping-le-tout-puissant-empereur-rouge.php

[8] « Et maintenant l’autoroute de la Soie », Sébastien Falletti, Le Point, N°2343, 3 août 2017, p.30.

[10] « Tribulations chinoises en Méditerranée », Roxana Cristea, Sécurité Globale, N°11, mars 2017, consultable au lien suivant : https://www.geostrategia.fr/tribulations-chinoises-en-mediterranee/

[11] « Ces marques chinoises qui débarquent en Afrique », Sébastien Le Belzic, Le Monde, 22 janvier 2018, consultable au lien suivant : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/01/22/ces-marques-chinoises-qui-debarquent-en-afrique_5245298_3212.html

[12] Projet Cameroun-Tchad-Soudan.

[13] Ibid.

[14] Pour aller plus loin, voir : « La Chine en Méditerranée : une présence émergente », Alice Ekman, IFRI-OCP, Notes de l’IFRI, février 2018, p.7.

[15] Cet article est publié avec l’aimable autorisation de la KAS représentation sud Méditerranée. Tous les propos développés n’engagent que leur auteur, à savoir M. Mehdi Taje.

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Commentaires (2)

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DHEJ
| 13-04-2018 18:39
Le mec parle de 90% de société privée sic.

Qu'est ce ce quil ignore sur le droit de la propriété.

En Chine pour les vrais sinologues tout appartient à l'état


d'ailleurs la fameuse ROUTE de la soie devient par conséquent PROPRI'?T'? DE L'?TAT CHINOIS.


Pire tenant compte du nombre de fois le mot CHINE est répété je me demande où est le fameux PR'?SIDENT DE LA R'?PUBLIQUE responsable des relations extérieures pire où est le ministère public?


momo
| 13-04-2018 17:18
bravo mehdi tu as reussi un coup masgistral la perseverance doit etre ta devise et la qualité du travail fournit finira par etre reconnu a sa juste valeur

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