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Gouvernance et autonomie des Universités en Tunisie
30/06/2014 | 1
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Gouvernance et autonomie des Universités en Tunisie
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Pr. Karim BEN KAHLA*

C’est la saison des élections universitaires. Entre corrections des dernières copies, soutenances de dernière minute, arrêts de jeu des matchs de la coupe du monde, fin de soirées ramadanesques et autres contingences du quotidien, notre élite intellectuelle, ou ce qui en reste, pourra, sans avoir besoin de la moindre ISIE, montrer l’exemple à l’ensemble de la Nation. Les bavardages passionnés dans les buvettes et les cafés du coin sur les amitiés, les réseaux, les appartenances et les affinités de tel ou tel supposé candidat ne laisseront probablement pas le temps à des débats de fond, une réflexion sur les bilans et une analyse des éventuels programmes. Rien de tout cela n’est vraiment prévu dans les textes réglementaires faits à la va-vite et dont beaucoup s’accommodent par peur de revenir aux tristes nominations. Si la question de la gouvernance universitaire est parfois à l’ordre du jour, force est de constater que l’argument du manque d’autonomie est devenu un prétexte pour l’immobilisme ou un alibi pour des décisions hasardeuses voire des formes à peine voilées de mauvaise gestion universitaire.

Entendons nous bien : nous ne contestons pas l’importance et la nécessité de promouvoir une nouvelle gouvernance universitaire basée sur davantage de libertés, de flexibilité, de confiance et de redevabilité. Nous ne sous-estimons pas non plus les difficultés inhérentes au statut actuel des universités publiques tunisiennes. Un statut où la déconcentration n’a pas suivi l’amorce de décentralisation et que nous avons personnellement subi pendant cinq longues années. Nous constatons néanmoins que l’excuse du manque d’autonomie est souvent le nom que certains responsables donnent à leur inertie voire à leurs échecs.
Dans d’autres cas, et sous prétexte qu’elle ne devrait pas être une simple « boite aux lettres », l’université se présente un peu trop souvent comme une énième instance bureaucratique. Celle-ci compense alors le manque d’empressement de collègues de différents horizons disciplinaires à travailler ensemble, par des contrôles et une centralisation inappropriés.
Lorsqu’on n’y discute pas de problèmes spécifiques à une institution particulière, n’intéressant le plus souvent que quelques présents, le conseil de l’université se transforme soit en structure de légitimation de décisions prises ou à prendre à d’autres niveaux, soit en échelon supplémentaire de contrôle et de censure où l’ingérence dans les affaires internes des établissements le dispute à l’ignorance des réalités de celles-ci.

S’il faudrait se demander si les conseils scientifiques des établissements ont besoin d’être mis sous la tutelle supplémentaire des conseils des universités, il est certain que telle qu’elle est souvent exercée, cette ingérence des conseils dans des problématiques pour lesquelles ils sont mal outillés, est source de pouvoir (celui de blocage) et de clientélisme pour ceux qui veulent et savent se positionner. En tout cas, et faute d’une réelle évaluation basée sur des missions et des objectifs bien définis, cette mise sous tutelle ne résout nullement la question de l’efficacité du fonctionnement des conseils des universités. Ainsi, il est extrêmement rare qu’on y discute sérieusement de problèmes transversaux, qu’on y pense à la formulation ou à l’avancement de l’exécution de projets collectifs ou qu’on y échange sur de bonnes pratiques transférables d’un établissement à l’autre.

Pourtant, avec le relâchement du contrôle du Ministère et l’affaiblissement de l’exécutif en général, c’est de ce rôle de coordination et d’échange que les institutions ont de plus en plus besoin. Livrées à elles-mêmes, elles sont plus que jamais demandeuses d’une université stratège et coordinatrice. En fait, et sans qu’elle ne porte réellement son nom ni qu’elle s’étende aux aspects financiers, une certaine forme d’autonomie liée au délitement du contrôle de l’autorité de tutelle, a pris de l’importance et n’a jamais été aussi proche. Mais la construction progressive de cette autonomie – ce qui sous tend une rupture avec les discours manichéens sur celle-ci - mérite au moins trois remarques :

1. L’autonomie réelle et complète (notamment sur le plan financier) ne peut être envisagée que couplée avec la responsabilisation et la responsabilité des acteurs. Or, celle-ci suppose notamment la mise en place d’indicateurs de performance, des évaluations, une redevabilité, une transparence, des comparaisons, etc. Bref, un véritable arsenal d’indicateurs et de techniques de management universitaire et non de simples discours sur la « volonté de pouvoir » ou des slogans creux auxquels on ne donne ni traduction concrète, ni contenu ni consistance. En d’autres termes l’autonomie ne se donne pas et se décrète encore moins. Elle se prépare, se mérite et s’arrache au travers non seulement de textes de lois mais surtout de comportements responsables et d’un management efficace basé sur des systèmes d’information, des engagements contractualisés et des analyses de performances. Faut-il, à titre d’exemple, attendre d’être autonome pour calculer le taux de chômage de ses propres diplômés ? peut-on réellement exiger/mériter une éventuelle autonomie alors qu’aucun indicateur n’a été mis en place et que toute initiative est mise en berne en attendant qu’on nous décrète autonomes ? ne faudrait-il pas commencer par mettre en place ce type d’indicateurs avant de réclamer une liberté totale d’action ? combien de nos universités procèdent à la définition et au suivi d’indicateurs de performances ? doit-on fermer les yeux sur le clientélisme qu’elles nourrissent parce que les élections permettraient à nos universitaires – en réalité à une petite minorité parmi ceux-ci - de choisir leurs « dirigeants » ?
2. L’autonomie des universités et leur émergence en tant que centres de décision ne devraient pas se faire au détriment de celle des institutions qui les composent. Les universités ne sont pas au dessus des établissements mais au centre d’un réseau qu’elles se doivent d’animer et de consolider. Leur principale vocation n’est pas de contrôler les institutions mais de les aider et de les mettre en résonnance de façon à faire émerger une forme d’« intelligence collective ». L’autonomie des universités résultera de celle de leurs établissements et non d’une plus grande centralisation, d’un surcroit de contrôle ou d’un effacement des identités (et de l’émulation entre) des institutions.
3. Si le manque d’autonomie ne doit pas devenir un cache misère ou un prétexte pour l’immobilisme, un décret ne résoudra pas les problèmes de l’engagement ni celui de la compétence des personnes chargées de diriger l’université tunisienne. De même, si la question du métier, du statut et de l’indépendance des universitaires n’est pas traitée, l’autonomie ne servira pas les libertés académiques et risque même de leur porter atteinte. Le simplisme ou la démagogie consistant à poser le problème de l’autonomie en négligeant les valeurs d’équité, de justice ou plus simplement, la cohérence globale des offres de formation et des programmes de recherche et la nature nationale des diplômes, ne peut que miner les fondements mêmes et les préalables de cette autonomie. Celle-ci implique une refonte globale de l’ensemble de la gouvernance universitaire et publique et nous sommes curieux de lire les propositions des uns et des autres en la matière afin d’éviter que le désengagement/réorganisation de l’Etat ne soit synonyme de nouvelles rentes ou ne laisse place au vide voire au clientélisme. Il est étonnant de constater que ceux qui agitent le slogan de l’autonomie, négligent ou font semblant d’ignorer que cela introduit forcément une logique concurrentielle et de marché dans une institution qu’ils disent vouloir (encore) publique. En effet, l’autonomie ne peut être dissociée de ce qu’il est convenu d’appeler le « capitalisme académique» et il serait naïf ou dangereux de fermer les yeux sur cette tension - qui risque de devenir contradiction - entre l’autonomie des universités d’une part et l’égalité des chances pour nos étudiants de l’autre.

Pour conclure, cette contribution est un appel à une vraie autonomie universitaire basée non pas sur des slogans démagogiques mais sur une nouvelle gouvernance universitaire et publique. Nous avons voulu y dénoncer les usages faits de cette notion qui justifient l’inaction, les faibles résultats, la recherche d’un surcroit de pouvoir clientéliste, ou de nouvelles formes de centralisation. Parce qu’elle pourrait être un moyen mais certainement pas une fin, l’autonomie des universités exige une nouvelle gouvernance de celles-ci et probablement un autre imaginaire collectif et de nouveaux gouvernants de la chose publique.

*Directeur de l'Institut Supérieur de Comptabilité et d'Administration des Entreprises
30/06/2014 | 1
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