L’enfer des jeunes travailleuses domestiques, fantômes pour l’Etat tunisien

Businessnews.com.tn | publié le 12/05/2014 19:59

Près 40.000 jeunes travailleuses domestiques, âgées en moyenne de 17 ans, sont employées à plein-temps dans les foyers tunisiens. Autour de ce phénomène illégal, mais courant dans la société tunisienne, s’est instauré un véritable consensus social. Echappant au droit du travail ainsi qu’à toute couverture sociale, ces jeunes filles sont parfois sujettes à différentes sortes de violences.


Zahra exerce ce métier depuis ses 12 ans

Zahra, 37 ans, « fatiguée mais résignée », est femme de ménage depuis ses 12 ans. C’est enceinte de trois mois qu’elle accepte de répondre à nos questions. Et pourtant, c’est une femme maigre et pâle, qui n’hésite pas à déplacer des meubles et à monter des escabeaux pour nettoyer les lustres dans cette maison, située dans un quartier résidentiel de la ville de Sfax et où elle travaille. Son médecin lui conseille de se reposer et d’éviter « toute activité physique intensive », mais « il est impossible de se ménager lorsque l’on fait ce genre de travail », confie-t-elle.

Le quartier n’est pas particulièrement huppé mais est assez aisé. Il est situé à 2 km du centre-ville de Sfax, autrement dit, à 8km de là où habite Zahra. Elle y travaille deux jours par semaine et fait le trajet en « taxis collectifs ». « Je préfère avoir des employeurs fixes, avec lesquels j’entretiens des relations de confiance. J’ai peur de devoir commencer à travailler chez des inconnus », dit-elle. Dans ce domicile où elle travaille, elle est employée par un jeune couple qui la paye « correctement, avec quelques bonus ». Même si elle dit « ne pas avoir à se plaindre », elle ne bénéficie tout de même d’aucune couverture sociale et est parfois obligée de faire des ménages « improvisés » pour arrondir ses fins de mois ou pour suppléer un client qui se décommande à la dernière minute.

Employée à la journée, Zahra est payée une vingtaine de dinars par maison nettoyée. L’équivalent de 10 euros par jour, en moyenne, pour des journées de 8 heures, sans repos le week-end. Ce métier, elle le fait « par nécessité ». Issue d’une famille pauvre du nord de la Tunisie, elle est mariée à un homme infirme et est mère de deux petits garçons. Son salaire est donc l’unique source de revenu du foyer.

Il existe de nombreux cas comme celui de Zahra en Tunisie où des travailleuses domestiques commencent très jeunes à exercer ce métier mais n’arrivent jamais à en sortir. Certaines d’entre elles ont entre 9 à 10 ans lorsqu’elles sont employées pour la première fois et elles continuent à faire ce métier pendant de longues années, sans aucun statut social pour l’Etat tunisien. Ce travail, très répandu dans de grandes villes comme Tunis, Sousse ou Sfax, est pourtant parfaitement illégal et en violation des lois de travail, mais aussi de l’enfance.

Sous le poids d’un tabou social, rares sont ces jeunes travailleuses qui ont accepté de se confier. Nous arriverons cependant, au cours de notre enquête, à en approcher quelques unes et à cerner, tant bien que mal, l’univers dans lequel elles évoluent.

On présente ce travail comme une action sociale


Notre enquête se poursuit dans les villes de Sfax et de Sousse où quatre maisons, employant de jeunes travailleuses de 17 ans, nous ont ouvert leurs portes. Si les jeunes filles ont refusé de parler ouvertement, c’est plutôt les « parents employeurs » que nous rencontrons.

Dans ces foyers où tout est impeccablement rangé, les gens sont plutôt accueillants. Ils nous ouvrent leurs portes comme pour montrer « les conditions très confortables dans lesquelles ces filles sont employées ». « Des jeunes filles que nous traitons comme nos propres enfants », affirment à l’unisson les couples employeurs dans les quatre maisons visitées. Elles ont toutes leur propre lit, ou bien une chambre bien à elles. Elles ont également accès à leur nécessaire de toilette, à un accès libre au réfrigérateur et à des soins médicaux si elles tombent malades.
Et pourtant, à l’intérieur, dans des quartiers résidentiels aisés, il est très facile de distinguer au premier coup d’œil, l’employée de maison de la fille des maîtres des lieux. Même en ayant parfois le même âge, elles ont sont habillées différemment et ne se comportent pas de la même manière. Il est donc impossible de les confondre. Scolarisées, éduquées et ayant une vie sociale et familiale, les filles des parents employeurs sont très différentes des jeunes domestiques. Un manque d’assurance, une certaine gêne à l’égard des étrangers, une allure frêle, les cheveux indisciplinés et les sourcils peu arrangés, c’est ainsi qu’apparaissent, en majorité, ces jeunes filles rencontrées dans ces maisons.

Les employeurs expliquent que certaines d’entre elles bénéficient pourtant d’habits neufs, ou peuvent parfois porter les vieux vêtements des filles des propriétaires. Ces vêtements, elles les gardent dans leurs valises pour les porter une fois rentrées chez elles, devant leurs familles, dans les grandes occasions, ou pour fournir leurs trousseaux de mariage. Certaines d’entre elles, travaillent en effet, pour économiser de quoi s’offrir un mariage, d’autres, pour aider leurs parents.

Face à nos questions, la majorité des filles interrogées, âgées toutes de 17 ans, sont souvent gênées et évitent tout contact avec des étrangers. Comme si elles n’avaient rien d’important à dire, comme si tout leur semblait « ordinaire » et « normal », elles vivent cette situation avec une certaine résignation.

Une autre, pourtant plus assurée que les autres, a préféré ne pas faire part de son expérience « de peur d’avoir des ennuis auprès de ses frères ». En effet, ce sont généralement les parents, ou les grands frères de ces filles, qui gèrent leurs travail et revenus. Elles peuvent être battues si « elles causent des ennuis ou si elles font parler d’elles », nous confie-t-elle. Mot d’ordre, la discrétion avant tout !

La totalité des parents employeurs rencontrés présentent ce travail comme « une action sociale » et soutiennent qu’ils « sortent ces filles de la misère en leur offrant un meilleur cadre de vie ». Pourtant, quand on leur pose des questions sur le mode de fonctionnement de ce travail, ils semblent un peu gênés. « Tant qu’il y a des choses à faire, elles s’en occupent. A la maison, et parfois même à l’extérieur », expliquent-t-ils. Ces filles sont employées sans horaires fixes, seul le patron décide. Il arrive même parfois qu’elles soient « prêtées » à des amis ou à des membres de la famille pour accomplir le ménage chez eux.

Plus elles sont jeunes, plus elles sont prisées


Pour recruter ces jeunes filles, plusieurs circuits existent. Le plus répandu est le recours à des intermédiaires qui se chargent de "dénicher" les filles qui correspondent aux caractéristiques souhaitées par les employeurs. Nous avons contacté l’un de ces intermédiaires.

Officiellement gardien d’immeuble, il travaille également comme intermédiaire, au noir, pour trouver de jeunes travailleuses à des personnes à la recherche d’une domestique. L’homme, âgé d’une quarantaine d’années, a refusé de nous rencontrer et a préféré livrer sa version par téléphone. S’il dit « craindre de perdre son emploi si cela se saurait », il accepte cependant d’expliquer comment cela fonctionne.

L’intermédiaire décrit un circuit économique bien huilé. Originaire d’Aïn Drahem (gouvernorat de Jendouba), il connait bien la région ainsi que les familles qui y habitent. Là-bas, les parents le connaissent et peuvent donc aller le voir pour trouver un foyer à leurs filles. De bouche à oreille, il est également contacté par des familles à la recherche d’une jeune aide-ménagère à temps plein.

Ces familles négocient avec l’intermédiaire et n’ont aucun contact avec les parents avant qu’un accord ne soit trouvé. L’intermédiaire empoche, donc, directement le salaire de la jeune fille et verse le reste aux parents. Sa commission est d’environ 10 à 20%, explique-t-il. En fonction des demandes qu’il reçoit, il peut même décider de déplacer une jeune fille de foyer en foyer si une nouvelle offre plus intéressante se présente. « Tant que les filles sont encore jeunes [NDLR : âgées de moins de 16 ans], l’argent atterrit directement dans les poches des parents et elles ne peuvent en garder aucun sou », explique-t-il. Mais les plus jeunes sont les plus prisées, confie-t-il, car « plus dociles et plus malléables, mais également, et surtout, moins chères ».

Payées en moyenne 200 DT par mois (soit la moitié du SMIG tunisien), parfois même moins, ces filles sont recrutées jeunes, certaines ont parfois moins de 11 ans. Les parents, désireux d’avoir un revenu supplémentaire et se disant incapables de subvenir aux besoins de leurs familles, préfèrent faire employer leurs filles dans les maisons des grandes villes. Moyennant un revenu modeste, elle est « vendue » au plus offrant et met, automatiquement, fin à sa scolarité.

Plusieurs régions tunisiennes sont pourvoyeuses de ces jeunes travailleuses domestiques. Selon les enquêtes faites par des associations tunisiennes telles que l'Association des femmes tunisiennes pour la Recherche sur le Développement (AFTURD), figurent en tête de liste Jendouba et Bizerte.

Fantômes pour l’Etat tunisien


Sans contrat de travail ni couverture sociale, ces filles sont de véritables fantômes pour l’Etat tunisien. Selon une enquête réalisée par l’UNICEF en 2007, de jeunes travailleuses domestiques, il en existe 40.000, dans toute la Tunisie, âgées en moyenne de 17 ans. L’âge moyen de la première activité est de 14 ans, et 95% d’entre elles ne bénéficient d’aucune couverture sociale.

L’éloignement géographique de leurs familles, le manque d’instruction, les horaires à rallonge ainsi que l’absence de tout statut social est à l’origine de nombreuses souffrances vécues par ces jeunes filles. Les travaux effectués par des associations telles que l'AFTURD, mais aussi l’Association tunisienne des droits de l’enfant, nous éclairent sur le calvaire que peuvent vivre certaines d’entre elles.

Le docteur Moez Cherif, pédiatre à Tunis et président de l’Association tunisienne des droits de l’enfant, explique que les jeunes filles, contactées par l'association, sont âgées de 17 ans en moyenne. Une grande majorité d’entre elles se sont plaintes de violences physiques mais aussi de harcèlements sexuels de la part des personnes qui les emploient. Châtiments corporels, pour ne pas avoir obéi à leurs employeurs, mais aussi voyeurisme, absence d’intimité et d’un minimum d’hygiène. Le Docteur Chérif expose les cas de jeunes filles, sans toutefois en citer les noms, qui ont eu affaire à des intrus dans la salle de bain ou la chambre à coucher, et qui ont été empêchées de prendre une douche pendant plusieurs jours. Des intrusions qui viennent souvent des fils des employeurs habitant le même foyer, ou même des employeurs eux-mêmes.

Certaines d’entre elles reçoivent des propositions indécentes et sont, parfois même, victimes d'attouchements, voire de viols. Les filles peuvent également être battues si elles n’obéissent pas à un ordre ou si elles font les choses « mal ».
Mais selon Dr Cherif, « la plus grande des violences subies par ces jeunes travailleuses, est le fait de vivre dans le même foyer que des filles de leur âge. Devoir les servir, les voir partir à l’école, avoir une vie sociale et profiter de l’affection de leurs parents et de tout ce qu’ils peuvent leur offrir, est vécu dans la souffrance. Cette frustration généralement ignorée par les adultes les pousse, très souvent, à commettre plusieurs sortes d’écarts (fugues, vols, agressions au sein du domicile employeur, etc.) afin d’attirer l’attention sur leur souffrance ».

Ce constat, nous avons pu le vérifier. A la fin de notre enquête, dans les quatre maisons visitées, deux des jeunes travailleuses domestiques ont volé des bijoux appartenant à la dame qui les emploie, une autre, les vêtements d’une des filles habitant le foyer. La quatrième n’a pas commis de vol, mais a fait une fugue en faisant croire qu’elle a été kidnappée.
Dans ces situations délicates, il est très peu probable que ces jeunes filles puissent obtenir de l’aide de leurs parents. Elles sont, même, généralement agressées et violentées au sein même de leurs foyers. « Les parents sont les premiers exploitants », précise Dr Cherif.

Par ailleurs, les associations contactées font part de nombreux dossiers déposés auprès des délégations de l’enfance et qui seront par la suite transmis au ministère de la Femme et de la Famille. En Tunisie, les journalistes ont théoriquement le droit de prendre connaissance des contenus de ces dossiers préparés par les délégations de l’enfance, sans toutefois accéder aux informations personnelles (nom, adresse, etc.). Ces dossiers sont établis grâce à des contacts avec des associations ou des enquêtes sur terrain. Nous avons essayé de prendre contact avec les bureaux régionaux de Sfax et de Tunis, mais, après de nombreux coups de téléphone infructueux, notre demande de renseignement n’a reçu aucune réponse.

Nous décidons alors de prendre contact avec le ministère des Affaires sociales où on nous informe qu'une enquête s'intéresse finalement au phénomène. Chokri Ouali, directeur de contrôle de la législation du travail au Ministère des affaires sociales, précise qu’une enquête de terrain a débuté en avril 2014 dans les villes de Jendouba et Bizerte. Pour les besoins de cette enquête, les inspecteurs sociaux pourront accéder aux domiciles dans lesquels sont employées les jeunes filles et constater les manquements au code du travail mais aussi au code de l’enfance. Simplement, selon les explications de M. Ouali, une demande devra être préalablement formulée au chef du foyer avant toute visite. Une procédure laborieuse qui risque de compliquer un peu la tâche et donc d’empêcher que lumière soit faite sur ce phénomène, le laissant au stade de flou, de généralités et de légendes urbaines.

Ce phénomène social demeure très répandu en Tunisie, malgré sa totale illégalité. En effet, la Tunisie a ratifié en 1995 la convention internationale du travail numéro 138 relative à l’âge minimum d’admission à l’emploi, et en 2000, la convention internationale du travail numéro 182 sur les pires formes de travail des enfants. Le pays est également signataire de la convention sur le Droit des enfants (CDE) qui définit dans son article 26, l’exploitation économique de l’enfant comme étant, notamment, « son emploi dans des conditions contraires à la loi, ou le fait de le charger d’un travail susceptible de le priver de sa scolarité, ou qui soit nuisible à sa santé, ou son intégrité physique ou morale. »

Privées de leurs familles, mais aussi d’éducation, de sécurité sociale et de conditions de travail décentes, c’est tout une partie de leur enfance et adolescence qu’on vole à ces jeunes filles. Elles sont, ainsi, condamnées à évoluer dans un cercle vicieux dont elles ont très peu de chances de sortir. Elles sont employées en violation des conventions de l’enfance, mais aussi du code de travail. Pourtant, les familles qui les embauchent se défendent d’essayer de « les sortir de la misère », ce qui est très rarement le cas. Comme Zahra, de nombreuses autres jeunes travailleuses domestiques en Tunisie ont commencé dans ce milieu, très jeunes et n’en sont jamais sorties.

A la fin de notre enquête, qui a duré 4 mois, Zahra finit par perdre son enfant. Elle en est à sa troisième fausse-couche, et abandonne aujourd’hui tout espoir d’être mère d’une petite fille…

Enquête réalisée par Synda Tajine en collaboration avec Médiapart

L’enfer des jeunes travailleuses domestiques, fantômes pour l’Etat tunisien

publié le 12/05/2014 19:59

Près 40.000 jeunes travailleuses domestiques, âgées en moyenne de 17 ans, sont employées à plein-temps dans les foyers tunisiens. Autour de ce phénomène illégal, mais courant dans la société tunisienne, s’est instauré un véritable consensus social. Echappant au droit du travail ainsi qu’à toute couverture sociale, ces jeunes filles sont parfois sujettes à différentes sortes de violences.


Zahra exerce ce métier depuis ses 12 ans

Zahra, 37 ans, « fatiguée mais résignée », est femme de ménage depuis ses 12 ans. C’est enceinte de trois mois qu’elle accepte de répondre à nos questions. Et pourtant, c’est une femme maigre et pâle, qui n’hésite pas à déplacer des meubles et à monter des escabeaux pour nettoyer les lustres dans cette maison, située dans un quartier résidentiel de la ville de Sfax et où elle travaille. Son médecin lui conseille de se reposer et d’éviter « toute activité physique intensive », mais « il est impossible de se ménager lorsque l’on fait ce genre de travail », confie-t-elle.

Le quartier n’est pas particulièrement huppé mais est assez aisé. Il est situé à 2 km du centre-ville de Sfax, autrement dit, à 8km de là où habite Zahra. Elle y travaille deux jours par semaine et fait le trajet en « taxis collectifs ». « Je préfère avoir des employeurs fixes, avec lesquels j’entretiens des relations de confiance. J’ai peur de devoir commencer à travailler chez des inconnus », dit-elle. Dans ce domicile où elle travaille, elle est employée par un jeune couple qui la paye « correctement, avec quelques bonus ». Même si elle dit « ne pas avoir à se plaindre », elle ne bénéficie tout de même d’aucune couverture sociale et est parfois obligée de faire des ménages « improvisés » pour arrondir ses fins de mois ou pour suppléer un client qui se décommande à la dernière minute.

Employée à la journée, Zahra est payée une vingtaine de dinars par maison nettoyée. L’équivalent de 10 euros par jour, en moyenne, pour des journées de 8 heures, sans repos le week-end. Ce métier, elle le fait « par nécessité ». Issue d’une famille pauvre du nord de la Tunisie, elle est mariée à un homme infirme et est mère de deux petits garçons. Son salaire est donc l’unique source de revenu du foyer.

Il existe de nombreux cas comme celui de Zahra en Tunisie où des travailleuses domestiques commencent très jeunes à exercer ce métier mais n’arrivent jamais à en sortir. Certaines d’entre elles ont entre 9 à 10 ans lorsqu’elles sont employées pour la première fois et elles continuent à faire ce métier pendant de longues années, sans aucun statut social pour l’Etat tunisien. Ce travail, très répandu dans de grandes villes comme Tunis, Sousse ou Sfax, est pourtant parfaitement illégal et en violation des lois de travail, mais aussi de l’enfance.

Sous le poids d’un tabou social, rares sont ces jeunes travailleuses qui ont accepté de se confier. Nous arriverons cependant, au cours de notre enquête, à en approcher quelques unes et à cerner, tant bien que mal, l’univers dans lequel elles évoluent.

On présente ce travail comme une action sociale


Notre enquête se poursuit dans les villes de Sfax et de Sousse où quatre maisons, employant de jeunes travailleuses de 17 ans, nous ont ouvert leurs portes. Si les jeunes filles ont refusé de parler ouvertement, c’est plutôt les « parents employeurs » que nous rencontrons.

Dans ces foyers où tout est impeccablement rangé, les gens sont plutôt accueillants. Ils nous ouvrent leurs portes comme pour montrer « les conditions très confortables dans lesquelles ces filles sont employées ». « Des jeunes filles que nous traitons comme nos propres enfants », affirment à l’unisson les couples employeurs dans les quatre maisons visitées. Elles ont toutes leur propre lit, ou bien une chambre bien à elles. Elles ont également accès à leur nécessaire de toilette, à un accès libre au réfrigérateur et à des soins médicaux si elles tombent malades.
Et pourtant, à l’intérieur, dans des quartiers résidentiels aisés, il est très facile de distinguer au premier coup d’œil, l’employée de maison de la fille des maîtres des lieux. Même en ayant parfois le même âge, elles ont sont habillées différemment et ne se comportent pas de la même manière. Il est donc impossible de les confondre. Scolarisées, éduquées et ayant une vie sociale et familiale, les filles des parents employeurs sont très différentes des jeunes domestiques. Un manque d’assurance, une certaine gêne à l’égard des étrangers, une allure frêle, les cheveux indisciplinés et les sourcils peu arrangés, c’est ainsi qu’apparaissent, en majorité, ces jeunes filles rencontrées dans ces maisons.

Les employeurs expliquent que certaines d’entre elles bénéficient pourtant d’habits neufs, ou peuvent parfois porter les vieux vêtements des filles des propriétaires. Ces vêtements, elles les gardent dans leurs valises pour les porter une fois rentrées chez elles, devant leurs familles, dans les grandes occasions, ou pour fournir leurs trousseaux de mariage. Certaines d’entre elles, travaillent en effet, pour économiser de quoi s’offrir un mariage, d’autres, pour aider leurs parents.

Face à nos questions, la majorité des filles interrogées, âgées toutes de 17 ans, sont souvent gênées et évitent tout contact avec des étrangers. Comme si elles n’avaient rien d’important à dire, comme si tout leur semblait « ordinaire » et « normal », elles vivent cette situation avec une certaine résignation.

Une autre, pourtant plus assurée que les autres, a préféré ne pas faire part de son expérience « de peur d’avoir des ennuis auprès de ses frères ». En effet, ce sont généralement les parents, ou les grands frères de ces filles, qui gèrent leurs travail et revenus. Elles peuvent être battues si « elles causent des ennuis ou si elles font parler d’elles », nous confie-t-elle. Mot d’ordre, la discrétion avant tout !

La totalité des parents employeurs rencontrés présentent ce travail comme « une action sociale » et soutiennent qu’ils « sortent ces filles de la misère en leur offrant un meilleur cadre de vie ». Pourtant, quand on leur pose des questions sur le mode de fonctionnement de ce travail, ils semblent un peu gênés. « Tant qu’il y a des choses à faire, elles s’en occupent. A la maison, et parfois même à l’extérieur », expliquent-t-ils. Ces filles sont employées sans horaires fixes, seul le patron décide. Il arrive même parfois qu’elles soient « prêtées » à des amis ou à des membres de la famille pour accomplir le ménage chez eux.

Plus elles sont jeunes, plus elles sont prisées


Pour recruter ces jeunes filles, plusieurs circuits existent. Le plus répandu est le recours à des intermédiaires qui se chargent de "dénicher" les filles qui correspondent aux caractéristiques souhaitées par les employeurs. Nous avons contacté l’un de ces intermédiaires.

Officiellement gardien d’immeuble, il travaille également comme intermédiaire, au noir, pour trouver de jeunes travailleuses à des personnes à la recherche d’une domestique. L’homme, âgé d’une quarantaine d’années, a refusé de nous rencontrer et a préféré livrer sa version par téléphone. S’il dit « craindre de perdre son emploi si cela se saurait », il accepte cependant d’expliquer comment cela fonctionne.

L’intermédiaire décrit un circuit économique bien huilé. Originaire d’Aïn Drahem (gouvernorat de Jendouba), il connait bien la région ainsi que les familles qui y habitent. Là-bas, les parents le connaissent et peuvent donc aller le voir pour trouver un foyer à leurs filles. De bouche à oreille, il est également contacté par des familles à la recherche d’une jeune aide-ménagère à temps plein.

Ces familles négocient avec l’intermédiaire et n’ont aucun contact avec les parents avant qu’un accord ne soit trouvé. L’intermédiaire empoche, donc, directement le salaire de la jeune fille et verse le reste aux parents. Sa commission est d’environ 10 à 20%, explique-t-il. En fonction des demandes qu’il reçoit, il peut même décider de déplacer une jeune fille de foyer en foyer si une nouvelle offre plus intéressante se présente. « Tant que les filles sont encore jeunes [NDLR : âgées de moins de 16 ans], l’argent atterrit directement dans les poches des parents et elles ne peuvent en garder aucun sou », explique-t-il. Mais les plus jeunes sont les plus prisées, confie-t-il, car « plus dociles et plus malléables, mais également, et surtout, moins chères ».

Payées en moyenne 200 DT par mois (soit la moitié du SMIG tunisien), parfois même moins, ces filles sont recrutées jeunes, certaines ont parfois moins de 11 ans. Les parents, désireux d’avoir un revenu supplémentaire et se disant incapables de subvenir aux besoins de leurs familles, préfèrent faire employer leurs filles dans les maisons des grandes villes. Moyennant un revenu modeste, elle est « vendue » au plus offrant et met, automatiquement, fin à sa scolarité.

Plusieurs régions tunisiennes sont pourvoyeuses de ces jeunes travailleuses domestiques. Selon les enquêtes faites par des associations tunisiennes telles que l'Association des femmes tunisiennes pour la Recherche sur le Développement (AFTURD), figurent en tête de liste Jendouba et Bizerte.

Fantômes pour l’Etat tunisien


Sans contrat de travail ni couverture sociale, ces filles sont de véritables fantômes pour l’Etat tunisien. Selon une enquête réalisée par l’UNICEF en 2007, de jeunes travailleuses domestiques, il en existe 40.000, dans toute la Tunisie, âgées en moyenne de 17 ans. L’âge moyen de la première activité est de 14 ans, et 95% d’entre elles ne bénéficient d’aucune couverture sociale.

L’éloignement géographique de leurs familles, le manque d’instruction, les horaires à rallonge ainsi que l’absence de tout statut social est à l’origine de nombreuses souffrances vécues par ces jeunes filles. Les travaux effectués par des associations telles que l'AFTURD, mais aussi l’Association tunisienne des droits de l’enfant, nous éclairent sur le calvaire que peuvent vivre certaines d’entre elles.

Le docteur Moez Cherif, pédiatre à Tunis et président de l’Association tunisienne des droits de l’enfant, explique que les jeunes filles, contactées par l'association, sont âgées de 17 ans en moyenne. Une grande majorité d’entre elles se sont plaintes de violences physiques mais aussi de harcèlements sexuels de la part des personnes qui les emploient. Châtiments corporels, pour ne pas avoir obéi à leurs employeurs, mais aussi voyeurisme, absence d’intimité et d’un minimum d’hygiène. Le Docteur Chérif expose les cas de jeunes filles, sans toutefois en citer les noms, qui ont eu affaire à des intrus dans la salle de bain ou la chambre à coucher, et qui ont été empêchées de prendre une douche pendant plusieurs jours. Des intrusions qui viennent souvent des fils des employeurs habitant le même foyer, ou même des employeurs eux-mêmes.

Certaines d’entre elles reçoivent des propositions indécentes et sont, parfois même, victimes d'attouchements, voire de viols. Les filles peuvent également être battues si elles n’obéissent pas à un ordre ou si elles font les choses « mal ».
Mais selon Dr Cherif, « la plus grande des violences subies par ces jeunes travailleuses, est le fait de vivre dans le même foyer que des filles de leur âge. Devoir les servir, les voir partir à l’école, avoir une vie sociale et profiter de l’affection de leurs parents et de tout ce qu’ils peuvent leur offrir, est vécu dans la souffrance. Cette frustration généralement ignorée par les adultes les pousse, très souvent, à commettre plusieurs sortes d’écarts (fugues, vols, agressions au sein du domicile employeur, etc.) afin d’attirer l’attention sur leur souffrance ».

Ce constat, nous avons pu le vérifier. A la fin de notre enquête, dans les quatre maisons visitées, deux des jeunes travailleuses domestiques ont volé des bijoux appartenant à la dame qui les emploie, une autre, les vêtements d’une des filles habitant le foyer. La quatrième n’a pas commis de vol, mais a fait une fugue en faisant croire qu’elle a été kidnappée.
Dans ces situations délicates, il est très peu probable que ces jeunes filles puissent obtenir de l’aide de leurs parents. Elles sont, même, généralement agressées et violentées au sein même de leurs foyers. « Les parents sont les premiers exploitants », précise Dr Cherif.

Par ailleurs, les associations contactées font part de nombreux dossiers déposés auprès des délégations de l’enfance et qui seront par la suite transmis au ministère de la Femme et de la Famille. En Tunisie, les journalistes ont théoriquement le droit de prendre connaissance des contenus de ces dossiers préparés par les délégations de l’enfance, sans toutefois accéder aux informations personnelles (nom, adresse, etc.). Ces dossiers sont établis grâce à des contacts avec des associations ou des enquêtes sur terrain. Nous avons essayé de prendre contact avec les bureaux régionaux de Sfax et de Tunis, mais, après de nombreux coups de téléphone infructueux, notre demande de renseignement n’a reçu aucune réponse.

Nous décidons alors de prendre contact avec le ministère des Affaires sociales où on nous informe qu'une enquête s'intéresse finalement au phénomène. Chokri Ouali, directeur de contrôle de la législation du travail au Ministère des affaires sociales, précise qu’une enquête de terrain a débuté en avril 2014 dans les villes de Jendouba et Bizerte. Pour les besoins de cette enquête, les inspecteurs sociaux pourront accéder aux domiciles dans lesquels sont employées les jeunes filles et constater les manquements au code du travail mais aussi au code de l’enfance. Simplement, selon les explications de M. Ouali, une demande devra être préalablement formulée au chef du foyer avant toute visite. Une procédure laborieuse qui risque de compliquer un peu la tâche et donc d’empêcher que lumière soit faite sur ce phénomène, le laissant au stade de flou, de généralités et de légendes urbaines.

Ce phénomène social demeure très répandu en Tunisie, malgré sa totale illégalité. En effet, la Tunisie a ratifié en 1995 la convention internationale du travail numéro 138 relative à l’âge minimum d’admission à l’emploi, et en 2000, la convention internationale du travail numéro 182 sur les pires formes de travail des enfants. Le pays est également signataire de la convention sur le Droit des enfants (CDE) qui définit dans son article 26, l’exploitation économique de l’enfant comme étant, notamment, « son emploi dans des conditions contraires à la loi, ou le fait de le charger d’un travail susceptible de le priver de sa scolarité, ou qui soit nuisible à sa santé, ou son intégrité physique ou morale. »

Privées de leurs familles, mais aussi d’éducation, de sécurité sociale et de conditions de travail décentes, c’est tout une partie de leur enfance et adolescence qu’on vole à ces jeunes filles. Elles sont, ainsi, condamnées à évoluer dans un cercle vicieux dont elles ont très peu de chances de sortir. Elles sont employées en violation des conventions de l’enfance, mais aussi du code de travail. Pourtant, les familles qui les embauchent se défendent d’essayer de « les sortir de la misère », ce qui est très rarement le cas. Comme Zahra, de nombreuses autres jeunes travailleuses domestiques en Tunisie ont commencé dans ce milieu, très jeunes et n’en sont jamais sorties.

A la fin de notre enquête, qui a duré 4 mois, Zahra finit par perdre son enfant. Elle en est à sa troisième fausse-couche, et abandonne aujourd’hui tout espoir d’être mère d’une petite fille…

Enquête réalisée par Synda Tajine en collaboration avec Médiapart
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