Tunisie - Chassé par la porte, le RCD revient par la fenêtre

Businessnews.com.tn | publié le 31/01/2012 21:10

Béji Caïd Essebsi a jeté le pavé dans la mare sonnant la trompette du rassemblement. Le communiqué, où plutôt le brûlot, dressant une critique cinglante contre le gouvernement en place, a reçu l’approbation enthousiaste des « destouriens », « bourguibistes », « centro-modernistes »…
Un grimage de l’ex RCD et la mise en œuvre de la contre-révolution crient déjà les détracteurs. Mais la machine est déjà en marche et on parle, désormais, d’un front réformiste dans lequel les apparatchiks de l’ancien régime n’hésiteront pas à s’engouffrer. La nouvelle carte politique ne ressemblera pas à ce qu’on aurait cru pendant un moment…


Après la déculottée électorale des partis politiques s’autoproclamant pompeusement démocrates et progressistes, et leurs difficultés à encaisser le coup et se remettre sur pied, les observateurs se demandaient qui pourrait opposer une résistance crédible au rouleau compresseur d’Ennahdha. Après une entrée en matière plutôt poussive, des bourdes en répétition, l’éclatement de plusieurs scandales, la constatation qu’Ennahdha et ses acolytes ne sont qu’un colosse aux pieds d’argile s’impose. Les islamistes, conscients de leur fragilité, ont fini par abandonner leurs velléités hégémoniques et de contrôle sur l’appareil de l’Etat.

En vieux brisquard de la politique, Béji Caïd Essebsi ne pouvait rater une occasion pareille. En disciple de Bourguiba, il a eu le temps d’apprendre l’art de la cautèle. Une manœuvre bien ficelée et un coup asséné avec timing parfait peuvent ébranler un adversaire a priori plus puissant. Et l’offensive de l’ancien Premier ministre provisoire est un cas d’école. Celui à qui a été dévolue la mission périlleuse de mener le pays aux élections avec en prime peut-être une sortie honorable en tant que premier président de la nouvelle Tunisie, ne compte pas prendre sa retraite. En deux temps, trois mouvements, le voilà parachuté parangon et saint-protecteur du modèle moderniste à la tunisienne.

D’aucuns pensent que ce retour au premier plan n’est nullement fortuit. Béji Caïd Essebsi aurait été appelé en service commandé pendant la première période transitionnelle pour permettre le retour du RCD dans une seconde phase. Gilbert Naccache l’accuse, même, d’avoir imposé un mode de scrutin qui élimine les jeunes de la Révolution. La stratégie était, donc, de laisser pourrir la situation, léguer un pays en ruine aux islamistes pour permettre aux barons de l’ancien régime de reprendre les rênes en marchant sur des cadavres.

Personne n’avance de preuves pour étayer ce scénario hitchcockien. Mais force est de constater un retour au premier plan de plusieurs figures de l’ancien régime. Il ne fallait pas vendre la peau de l’ours. Ahmed Nejib Chebbi avait prévenu contre la dangerosité de l’article 15. Une position qui lui a valu l’opprobre de toute l’opinion publique. Une loi anti-démocratique justifiée par un contexte révolutionnaire et une unanimité populaire. Loin des projecteurs, les militants du RCD en ont profité pour reconstituer leurs forces, se refaire une virginité ou bien investir d’autres partis. Certains ont prêté main forte au cynique Hechmi El Hamdi assurant aux listes d’El Aridha des scores qui ont laissé pantois les observateurs les plus avertis.

Un bilan historique d’un demi siècle de parti unique aurait peut-être permis de réaliser un constat sans surenchères, sans passion, de découvrir les raisons des multiples dérives et de mettre en cause les responsabilités des uns et des autres. Le PSD et son rejeton le RCD n’étaient pas des partis politiques à proprement parler. Mais des Etats dans l’Etat, des instruments de contrôle et de domination avec lesquels il fallait composer pour quiconque voulait avoir une certaine influence. Une pieuvre protéiforme rassemblant des commis de l’Etat, des hommes d’affaires, des opportunistes sans scrupules mais aussi tous ceux qui étaient animés par quelques velléités réformistes…
La fusion des treize partis « destouriens » réalisée sous la houlette de Mansour Moalla, si on se tenait aux règles démocratiques du vivre ensemble, n’aurait pas dû poser problème. Dans une démocratie, on sanctionne par les urnes. Si ce n’est que certains des protagonistes revenant sur les devants de la scène seraient impliqués directement dans les dérives répressives et liberticides perpétrées par l’ancien régime.

Deuxième bémol à relever concernant ce comeback est la teneur du discours. Quand on écoute les interventions médiatiques des derniers jours de Lotfi Mraïhi ou de Kamel Morjane, on constate très peu d’allusions aux valeurs démocratiques. Des positions très conservatrices où il est souvent question de sauver ce qui reste des institutions de l’Etat, de refuser les oppositions idéologiques et de faire front contre les forces obscurantistes. La même rhétorique, le même chantage que sous Bourguiba ou Ben Ali : choisir entre la déferlante islamiste ou un régime autoritaire vaguement moderniste.
Les Tunisiens ont peur. Ils ont peur à tel point de voir en Béji Caïd Essebsi le sauveur de la République. Les visées politiques de ce dernier ne sont pas encore parfaitement claires. Ses ambitions sont-elles personnelles ? Souhaite-t-il réunir autour de lui un large front d’opposition dans lequel les anciens du régime auraient un rôle à jouer ? Ou se contenterait-il de jouer un rôle de fédérateur pour baliser le terrain en faveur d’une nouvelle génération de « modernistes » ?

Quels que soient ses objectifs, ce qui s’annonce est la remontée en scène des enfants de Bourguiba. Les fidèles « destouriens » contre les fils ingrats d’Ennahdha. L’ironie de l’histoire c’est que le discours des islamistes a plus évolué que celui de ses adversaires. Les « destouriens » se sont contentés d’une petite opération de toilettage, la réhabilitation de Bourguiba, l’élimination de Ben Ali (cause de toutes les plaies qui ont ravagé la Tunisie) mais le discours est le même : la nécessité de l’union nationale, le prestige de l’Etat, la préservation des institutions, le spectre de l’obscurantisme… La même rhétorique du RCD.

Pour entendre parler d’Etat de droits, de droits de l’Homme, de libertés civiques, d’opinion, de réforme de la justice et de la police…, il faut se diriger vers Samir Dilou. Pendant que Béji Caïd Essebsi émaille toutes ses phrases de versets coraniques. A se demander si cette opposition entre modernistes (un tantinet conservateurs) contre islamistes ait encore une raison d’être.

Radhouane Somaï

Tunisie - Chassé par la porte, le RCD revient par la fenêtre

publié le 31/01/2012 21:10

Béji Caïd Essebsi a jeté le pavé dans la mare sonnant la trompette du rassemblement. Le communiqué, où plutôt le brûlot, dressant une critique cinglante contre le gouvernement en place, a reçu l’approbation enthousiaste des « destouriens », « bourguibistes », « centro-modernistes »…
Un grimage de l’ex RCD et la mise en œuvre de la contre-révolution crient déjà les détracteurs. Mais la machine est déjà en marche et on parle, désormais, d’un front réformiste dans lequel les apparatchiks de l’ancien régime n’hésiteront pas à s’engouffrer. La nouvelle carte politique ne ressemblera pas à ce qu’on aurait cru pendant un moment…


Après la déculottée électorale des partis politiques s’autoproclamant pompeusement démocrates et progressistes, et leurs difficultés à encaisser le coup et se remettre sur pied, les observateurs se demandaient qui pourrait opposer une résistance crédible au rouleau compresseur d’Ennahdha. Après une entrée en matière plutôt poussive, des bourdes en répétition, l’éclatement de plusieurs scandales, la constatation qu’Ennahdha et ses acolytes ne sont qu’un colosse aux pieds d’argile s’impose. Les islamistes, conscients de leur fragilité, ont fini par abandonner leurs velléités hégémoniques et de contrôle sur l’appareil de l’Etat.

En vieux brisquard de la politique, Béji Caïd Essebsi ne pouvait rater une occasion pareille. En disciple de Bourguiba, il a eu le temps d’apprendre l’art de la cautèle. Une manœuvre bien ficelée et un coup asséné avec timing parfait peuvent ébranler un adversaire a priori plus puissant. Et l’offensive de l’ancien Premier ministre provisoire est un cas d’école. Celui à qui a été dévolue la mission périlleuse de mener le pays aux élections avec en prime peut-être une sortie honorable en tant que premier président de la nouvelle Tunisie, ne compte pas prendre sa retraite. En deux temps, trois mouvements, le voilà parachuté parangon et saint-protecteur du modèle moderniste à la tunisienne.

D’aucuns pensent que ce retour au premier plan n’est nullement fortuit. Béji Caïd Essebsi aurait été appelé en service commandé pendant la première période transitionnelle pour permettre le retour du RCD dans une seconde phase. Gilbert Naccache l’accuse, même, d’avoir imposé un mode de scrutin qui élimine les jeunes de la Révolution. La stratégie était, donc, de laisser pourrir la situation, léguer un pays en ruine aux islamistes pour permettre aux barons de l’ancien régime de reprendre les rênes en marchant sur des cadavres.

Personne n’avance de preuves pour étayer ce scénario hitchcockien. Mais force est de constater un retour au premier plan de plusieurs figures de l’ancien régime. Il ne fallait pas vendre la peau de l’ours. Ahmed Nejib Chebbi avait prévenu contre la dangerosité de l’article 15. Une position qui lui a valu l’opprobre de toute l’opinion publique. Une loi anti-démocratique justifiée par un contexte révolutionnaire et une unanimité populaire. Loin des projecteurs, les militants du RCD en ont profité pour reconstituer leurs forces, se refaire une virginité ou bien investir d’autres partis. Certains ont prêté main forte au cynique Hechmi El Hamdi assurant aux listes d’El Aridha des scores qui ont laissé pantois les observateurs les plus avertis.

Un bilan historique d’un demi siècle de parti unique aurait peut-être permis de réaliser un constat sans surenchères, sans passion, de découvrir les raisons des multiples dérives et de mettre en cause les responsabilités des uns et des autres. Le PSD et son rejeton le RCD n’étaient pas des partis politiques à proprement parler. Mais des Etats dans l’Etat, des instruments de contrôle et de domination avec lesquels il fallait composer pour quiconque voulait avoir une certaine influence. Une pieuvre protéiforme rassemblant des commis de l’Etat, des hommes d’affaires, des opportunistes sans scrupules mais aussi tous ceux qui étaient animés par quelques velléités réformistes…
La fusion des treize partis « destouriens » réalisée sous la houlette de Mansour Moalla, si on se tenait aux règles démocratiques du vivre ensemble, n’aurait pas dû poser problème. Dans une démocratie, on sanctionne par les urnes. Si ce n’est que certains des protagonistes revenant sur les devants de la scène seraient impliqués directement dans les dérives répressives et liberticides perpétrées par l’ancien régime.

Deuxième bémol à relever concernant ce comeback est la teneur du discours. Quand on écoute les interventions médiatiques des derniers jours de Lotfi Mraïhi ou de Kamel Morjane, on constate très peu d’allusions aux valeurs démocratiques. Des positions très conservatrices où il est souvent question de sauver ce qui reste des institutions de l’Etat, de refuser les oppositions idéologiques et de faire front contre les forces obscurantistes. La même rhétorique, le même chantage que sous Bourguiba ou Ben Ali : choisir entre la déferlante islamiste ou un régime autoritaire vaguement moderniste.
Les Tunisiens ont peur. Ils ont peur à tel point de voir en Béji Caïd Essebsi le sauveur de la République. Les visées politiques de ce dernier ne sont pas encore parfaitement claires. Ses ambitions sont-elles personnelles ? Souhaite-t-il réunir autour de lui un large front d’opposition dans lequel les anciens du régime auraient un rôle à jouer ? Ou se contenterait-il de jouer un rôle de fédérateur pour baliser le terrain en faveur d’une nouvelle génération de « modernistes » ?

Quels que soient ses objectifs, ce qui s’annonce est la remontée en scène des enfants de Bourguiba. Les fidèles « destouriens » contre les fils ingrats d’Ennahdha. L’ironie de l’histoire c’est que le discours des islamistes a plus évolué que celui de ses adversaires. Les « destouriens » se sont contentés d’une petite opération de toilettage, la réhabilitation de Bourguiba, l’élimination de Ben Ali (cause de toutes les plaies qui ont ravagé la Tunisie) mais le discours est le même : la nécessité de l’union nationale, le prestige de l’Etat, la préservation des institutions, le spectre de l’obscurantisme… La même rhétorique du RCD.

Pour entendre parler d’Etat de droits, de droits de l’Homme, de libertés civiques, d’opinion, de réforme de la justice et de la police…, il faut se diriger vers Samir Dilou. Pendant que Béji Caïd Essebsi émaille toutes ses phrases de versets coraniques. A se demander si cette opposition entre modernistes (un tantinet conservateurs) contre islamistes ait encore une raison d’être.

Radhouane Somaï
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