La Tunisie, épicentre des enjeux géopolitiques

Businessnews.com.tn | publié le 20/10/2016 17:00

 

Par Hédi Ben Abbes*

 

 

La géopolitique qui n’était que la science de l’Etat comme entité géographique ancrée dans un territoire qu’il faut sans cesse fortifier et étendre l’influence dans un espace vital, ou zone d’influence, a subi récemment une extension de sa définition tant la notion du territoire est elle-même remise en question.

La géophysique n’est plus le seul paramètre pour définir un territoire étant donné que l’évolution technologique, la prolifération d’armes, notamment nucléaires, les enjeux climatiques, la démographie, les flux migratoires et bien d’autres paramètres ont étendu le champ d’intérêt de la géopolitique. En d’autres termes, le territoire n’est plus un espace autonome et exclusif. Ce qui s’y passe concerne de la même manière d’autres territoires si éloignés soient-ils, tant la planète a subi un rétrécissement inédit.

 

Des essais nucléaires en Corée du Nord, aux répercussions des agissements de Boko Haram sur le cours des énergies fossiles dans le monde en passant par les flux migratoires, ou encore la construction du barrage « Ennahdha !» en Ethiopie, aucune décision prise dans un territoire ne peut se soustraire à l’intérêt d’autres territoires et, par conséquent, d’autres entités politiques. Territoires et entités politiques se font et se défont en fonction des enjeux touchant à des intérêts vitaux dans des espaces de plus en plus interdépendants. D’où la nécessité de nouer des alliances et de mettre en place des stratégies en corrélation avec la géographie. Ainsi, la géopolitique et la géostratégie ne peuvent être dissociées.

 

Le droit international lui-même reconnaît ses interactions et ses interdépendances des territoires et des entités politiques et tente, depuis la création des organismes multilatéraux, de mettre en place des normes communes. Le très controversé droit d’ingérence trouve sa justification dans cette interdépendance des territoires. Le recours à des moyens coercitifs en est l’expression la plus radicale. Ainsi, les disparités (physiques, économiques, militaires, démographiques, etc.) entre les territoires se trouvent quelque peu atténuées par les enjeux économiques, écologiques et sécuritaires qui mettent en exergue un territoire plus que d’autres en fonction de ces enjeux.

Depuis les années 1990, le territoire Irakien, considéré comme leur « life line » par plusieurs autres territoires et entités politiques dont les Etats-Unis, émerge tout d’un coup comme une géographie physique et humaine dont l’impact sur le reste du monde est incommensurable. Les ingérences successives dans ce territoire visent à créer les conditions politiques à même de sécuriser cette « life line ». Le monde d’aujourd’hui vit encore les répercussions de l’incursion des irakiens dans le territoire voisin (Koweit) et tout ce qu’elle a engendré comme effet domino tant elle comporte des enjeux vitaux de tous ordres et partout dans le monde.

 

Aujourd’hui, un territoire comme celui de la Libye constitue lui aussi un enjeu d’importance inégale selon que l’on se trouve au Moyen Orient, en Europe ou en Amérique. Tous les territoires, où qu’ils se situent, se trouvent plus ou moins affectés par ce qui se déroule en Libye. Plus on s’y rapproche et plus l’enjeu devient grand, d’où l’importance de ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie.

 

La Tunisie, un territoire dont certains avaient du mal à le situer sur la carte du monde, émerge comme épicentre d’enjeux internationaux d’une importance vitale. Un territoire petit par la taille mais grand par l’impact sur l’avenir de toute la région et bien au-delà. Si la géopolitique est l’interaction entre une géographie physique et humaine, et une politique de gestion de cette géographie, il est donc important pour les autres territoires de regarder de très près ce qui se fabrique à l’intérieur de cet espace politique en mutation.

Les enjeux sont multiples.

 

Enjeu politique :

Tous ceux pour qui la démocratie constitue une menace à l’ordre établi n’ont aucun intérêt à voir l’expérience tunisienne aboutir. Ce que cette expérience a de particulier, c’est qu’elle sape les fondements sur lesquels plusieurs régimes ont pu assoir leur pouvoir depuis des décennies. On peut en citer quelques-uns ; l’incompatibilité de la culture arabo-musulmane avec les valeurs démocratiques, la non universalité des valeurs des droits de l’homme, la prépondérance de la culture du chef omnipotent par opposition à la gestion collective, la démocratie comme l’expression d’une acculturation qui serait antinomique à la souveraineté nationale et bien d’autres arguments aussi discutables les uns que les autres.

Même si la partie n’est pas encore gagnée en Tunisie, chaque pas fait dans le bon sens enterre ces préjugés qui ne résistent pas à l’air du temps et au déterminisme historique.

La proximité culturelle de la Tunisie avec les autres pays arabes, le fait de partager la même langue, le même référentiel culturel, la même religion et faire partie des mêmes institutions multilatérales sur fond d’aspiration populaire légitime à la liberté et à la bonne gouvernance, rendent la menace sur certains régimes plus forte et, de ce fait, la volonté de faire échouer l’expérience tunisienne plus farouche.

 

Il s’agit d’un véritable changement de paradigme qui va durablement bouleverser la donne politique dans toute la région. A condition que cette transition démocratique débouche sur de nouvelles institutions et sur un nouveau mode de gouvernance et donc, sur l’Etat de droit. La plupart des structures des Etats de la région n’étant pas préparés à ce genre de bouleversement, aucun changement ne peut avoir lieu sans qu’il y ait des résistances parfois sanguinaires.

 

L’Etat centralisateur, homogène, normatif, se heurte très souvent au poids des traditions, du droit coutumier, de l’oralité et du système de caste et/ou de classes. Autant de ralentisseurs qui entravent l’inexorable marche vers l’Etat de droit. A cela, s’ajoute la peur de rompre un équilibre déjà difficile à maintenir si ce n’est par la répression. Une rupture qui risque d’engendrer de nouveaux rapports de force et de nouvelles représentations. Il est vrai que de tels changements dans un contexte politique, culturel et démographique aussi complexe portent en eux les germes de la violence, voire de la guerre civile. D’où l’intérêt particulier porté à l’expérience tunisienne qui peut servir soit de modèle à suivre, soit à craindre. D’où l’intérêt aussi, pour les uns à le faire échouer et pour les autres à le voir réussir.

 

Enjeu sécuritaire et démographique (géographie humaine des Etats, tribus, ethnies, disparités religieuses, sociales, économiques):

Depuis le début des années 80, la Tunisie n’a jamais cessé d’alimenter les groupes terroristes dans toute la région. Du Maghreb à l’Asie mineure en passant par le Sahel, des tunisiens se sont toujours trouvés mêlés à des groupes terroristes et le plus souvent en haut de la hiérarchie. Les raisons sont multiples : répression des régimes de Bourguiba et de Ben Ali, verrouillage des espaces d’expression politique, verrouillage des accès aux territoires et modèle des pays du Nord, conservatisme latent, perte de repères culturels, conditions économiques inversement proportionnelles aux aspirations d’une jeunesse à qui on fait miroiter l’opulence à l’Occidentale, disparités régionales et bien d’autres facteurs, concourent pour que certains jeunes tunisiens aux motivations diverses et variées, s’inscrivent dans cette dynamique destructrice. En d’autres termes, cette jeunesse semble dire, vous nous interdisez l’accès aux richesses et à la qualité de vie dont jouissent les Occidentaux, nous renversons la table orgiaque à laquelle nous ne sommes pas conviés.

 

Plus de dix milles tunisiens se trouvent aujourd’hui acteurs sur plusieurs « théâtres d’opération terroristes ». Afghanistan, Pakistan, Irak, Syrie, Lybie, Yémen, Tchad, Mali et même la Somalie. Sans oublier les cellules plus ou moins individuelles dans plusieurs pays d’Europe (France, Belgique, Italie, Espagne, Hollande, Allemagne, Suède, etc.) partout où il est possible de mener cette « guerre de civilisation » pour les uns, de religion pour les autres ou encore économique pour une troisième catégorie. Vu le niveau d’instruction de certains d’entre eux, il n’est donc pas étonnant de les voir gravir très vite les échelons pour se mettre à la tête de certains groupes terroristes. Leur connaissance des codes culturels des pays voisins comme ceux des pays du Nord de la Méditerranée, leur procure une grande mobilité et une opérabilité plus « efficiente ».

 

L’idée selon laquelle la destruction de l’entité territoriale, politique et économique que ces groupes terroristes tentent d’établir, est la meilleure manière de faire cesser l’appel d’air que constituent les territoires conquis en Irak et en Syrie, et certainement la plus efficace. En effet, l’idée même d’un « Etat islamique » nourrit le fantasme d’un nombre incalculable de jeunes venus de tous les horizons pour entretenir ce fantasme et le nourrir. Par l’élimination de l’embryon d’un fantasmagorique « Etat islamique », on fait cesser cet appel d’air mais le contrecoup de cette stratégie consiste dans la dissémination des groupes dans un territoire plus vaste et partout dans le monde compte tenu des origines multiples des différents « djihadistes ». En détruisant le pouvoir central à Raqqa et Fallouja, on crée plusieurs pouvoirs disparates et on laisse libre cours aux différends idéologiques, ethniques, sociaux et culturels qui vont s’exprimer de la manière la plus violente dans tous les territoires de repli. Dès la prise de contrôle de leur territoire par les Etats en Irak, en Syrie et en Libye, la guerre va nécessairement se déplacer sur d’autres territoires parmi lesquels, le tunisien est le plus vulnérable compte tenu à la fois de la proximité géographique de ce territoire et de la présence massive de tunisiens au sein de ses organisations terroristes. Raisons pour lesquelles l’enjeu sécuritaire est de taille aussi bien pour les tunisiens que pour tous les pays voisins au nord et au sud de la Méditerranée.

 

Territoire d’une expérience démocratique diamétralement opposée au projet dogmatique et obscurantiste de ces groupes terroristes, la Tunisie devient un enjeu majeur que l’on se place d’un côté ou de l’autre de cette frontière idéologique et culturelle. Cet enjeu met tous les pays de la région élargie devant une responsabilité historique. Pour les chantres de la démocratie, des droits de l’homme et de l’ouverture culturelle et économique, sécuriser la Tunisie et protéger son expérience est la meilleure façon de protéger le système dans son ensemble. Etre sur la première ligne de front, comme c’est le cas pour la Tunisie, impose aux pays du Nord de la Méditerranée un devoir de solidarité tout en renforçant la sécurité de leurs territoires nationaux. Ainsi, le territoire tunisien est de facto la première frontière de l’Union européenne. Une frontière physique, politique, culturelle et sécuritaire. La déstabilisation de cette frontière étendra le champ d’action des groupes terroristes qui verront leur mobilité s’accroitre pour porter le combat sur le théâtre d’opération européen objet de toutes les convoitises.

 

Un tel objectif est susceptible d’unifier les groupes terroristes en ayant un ennemi commun qui incarne tout ce qu’ils ont toujours voulu combattre (religion, ordre mondial, système économique et culturel normatif, etc.). La pression migratoire viendra compliquer davantage la situation et mettre en évidence les contradictions entre droits de l’homme et sécurité. L’objectif consiste à exporter ainsi le conflit en Europe au point qu’il devienne un enjeu de politique intérieure devant ébranler les fondements mêmes du système démocratique par le renforcement de la droite nationaliste et xénophobe. Avec en moyenne 10% des populations européennes de confession musulmane, on préfigure ainsi les innombrables conflits qu’il peut y avoir et leur répercussion sur la paix sociale et l’activité économique. D’où l’intérêt majeur à regarder de plus près ce qui se passe en Tunisie et de définir une stratégie visant à protéger cette expérience unique dans le monde arabe. Il y va de l’intérêt même de tous les pays du nord comme du sud de la Méditerranée.

 

Enjeu économique :

Tous les économistes s’accordent à dire que les moteurs de croissance mondiale se situent désormais dans les pays du Sud et notamment en Afrique et au Moyen Orient. La nouvelle « frontière » pour les Etats-Unis, l’ancien/nouveau territoire pour les Européens est celle de l’Afrique considérée aujourd’hui comme un marché mature. Les nouvelles, anciennes « routes » sans cesse redessinées et exploitées à l’image de celle de la soie, du pétrole ou même des nouvelles technologies, traversent à nouveau le proche et moyen Orient dont la porte d’accès peut être la Tunisie, si cette dernière adopte les mécanismes et le mode de gouvernance des pays dominants.

 

De ce point de vue, l’idée de faire de la Tunisie une plateforme technique donnant accès à ces territoires générateurs de croissance économique prend toute son ampleur si toutefois les tunisiens eux-mêmes se donnent les moyens non seulement de sécuriser leur territoire mais aussi et surtout de se réformer en profondeur. Réformes articulées sur les principes de l’Etat de droit, de la bonne gouvernance et de l’ouverture culturelle et économique. Une ouverture qui tient compte de l’inadéquation du conservatisme économique mais aussi des dérives de la flexibilité à outrance et de l’ultra-libéralisme qui a atteint ses limites partout dans le monde. La lutte contre le 1% menée par Bernie Sanders aux EU, les mouvements altermondialistes, les indignés, les Syrizas et les Podémos sont quelques exemples de cette tendance anti-système.

 

La Tunisie a l’avantage d’opérer sa mutation en ce moment névralgique de l’histoire de l’économie mondiale. Si elle négocie favorablement cette mutation, elle se donnera les moyens de devenir ce hub technique régional sans lequel il serait plus difficile d’avoir accès à des marchés aussi prometteurs que ceux d’Afrique ou du Moyen Orient.

 

Enjeu financier :

La Tunisie n’est pas moins un laboratoire politique et social que financier. Le modèle économique dominant est de plus en plus contesté au sein même des capitales des pays Occidentaux. La financiarisation à outrance de l’économie mondiale et la pression des institutions financières internationales, font que chaque soulèvement populaire risque de porter en lui les germes d’une « révolution » anti-système qui entrainerait un rejet des diktats de ces institutions et créerait une dynamique de révision des termes des échanges en vue d’un rééquilibrage visant à instaurer plus d’équité et de prise en compte des souverainetés nationales. Le soulèvement populaire en Tunisie a ouvert une brèche par laquelle un nouveau modèle économique et financier aurait pu voir le jour. Un modèle qui ferait la part belle à l’économie réelle, à la possibilité de concevoir un modèle de développement tenant compte des spécificités locales, dans le cadre d’un nouveau rapport avec les institutions financières internationales et l’Union européenne.

 

Pour que ce nouveau modèle puisse voir le jour, la Tunisie a besoin de l’aide, justement financière, de ces mêmes bailleurs de fonds. C’est bien là que réside l’explication de l’impasse dans lequel se sont trouvés tous les gouvernements tunisiens depuis le soulèvement. Il est difficile de convaincre ceux-là même qui défendent le système économique et financier dominant, d’aider la Tunisie dans sa mutation politique et économique, en lui donnant les moyens de remettre en question ce même système.

 

Les pressions subies par la Tunisie, l’arrêt des programmes d’aide, tel que celui du «partenariat de Deauville », illustrent parfaitement l’enjeu financier. La Tunisie ne doit pas sortir du giron occidental, lui-même dominé par un néolibéralisme et un libre-échangisme en perte de vitesse. L’effet « papillon » risquerait de partir de ce minuscule territoire qu’est la Tunisie et faire tâche d’huile partout dans le monde, de l’Argentine à la Grèce, de l’Afrique du Sud jusqu’en Inde. Raison pour laquelle la Tunisie est maintenue sous perfusion pour qu’elle ne puisse pas avoir des velléités « révolutionnaires ».

 

Néanmoins, compte tenu de l’ensemble des enjeux que représente la Tunisie, il est encore temps de trouver un terrain d’entente pour sortir de ce goulot d’étranglement financier. C’est le rôle qui incombe à la diplomatie tunisienne qui, partant des intérêts bien compris, se doit de convaincre ses partenaires de la nécessité de faire réussir le modèle tunisien moyennant quelques « concessions ». Faute de quoi, l’expérience tunisienne dans toutes ses dimensions risquerait de s’effondrer et avec elle l’ensemble du système. 

 

Enjeu de modèle de société :

Il suffit de rester sur la terrasse d’un café et d’observer les tunisiens dans leurs tenues vestimentaires, les langues qu’ils pratiquent, les gestes et les attitudes, pour comprendre qu’il s’agit là d’un carrefour culturel riche de ses contradictions et de sa diversité. Du conservatisme le plus exacerbé aux mœurs les plus libérées, les tunisiens s’observent, se jaugent en cherchant le moyen de maintenir cet équilibre fragile menacé par les chantres des deux extrêmes, chacun cherchant à en découdre avec l’autre.

 

L’enjeu est lié au choix du référentiel. La tentation réside dans la simplification et le confort du choix d’un modèle unique qu’il soit de nature religieuse ou séculière. La nouvelle Constitution tunisienne n’a fait qu’entretenir l’ambiguïté en refusant de statuer sur la question de la laïcité de l’Etat. Echanger le référentiel religieux par le référentiel politique démocratique nécessite, en cette période de transition, un personnel politique capable de donner l’exemple pour pouvoir donner du crédit au référentiel démocratique. Ce référentiel est mal appréhendé par une population longtemps privée d’exercice démocratique. Le jeu est inégal, si l’on compare avec le référentiel religieux qui non seulement est ancré dans la culture et la pratique des tunisiens, mais aussi porteur de réponses à toutes les questions qui se posent dans le cadre de la gestion de la cité.

 

L’enjeu est donc de choisir un modèle de société parmi tant de référentiels de nature religieuse, laïque, hybride ou syncrétique. A chaque fois que la Tunisie adopte une réforme ou une loi allant dans un sens ou dans un autre, elle est soit soutenue, soit désignée comme un danger. Les Occidentaux applaudissent toutes les réformes visant à favoriser toutes les formes de libéralisme social (égalité hommes/femmes, les minorités sexuelles, la liberté des mœurs, etc.), pendant que d’autres pays, et notamment ceux du Golfe, voient d’un mauvais œil ses espaces de liberté et craignent la contagion sociale.

 

N’ayant ni les moyens politiques, ni économiques pour définir un choix de société clair, les deux partis politiques majeurs dans le pays ont opté pour une stratégie de rapprochement visant à se neutraliser mutuellement et à ajourner la question à une date ultérieure. Cet ajournement ne peut durer ad vitam aeternam car il est synonyme d’immobilisme, étant donné que toutes les questions liées à la sécurité, l’économie, la société, la culture et les relations internationales sont liées à ce choix de société.

 

Dès 1959, la Tunisie s’était trouvée face à un tel choix politique et Bourguiba a eu le courage de choisir, non sans difficulté, de rattacher le wagon de la Tunisie à celui de l’Occident qu’il prenait, à tort ou à raison, pour modèle. Aujourd’hui, la Tunisie entame un nouveau cycle de son histoire et se doit de faire un choix. Elle ne peut se contenter du statu quo qui freine toute évolution.

 

Un tel choix aura un prix à payer compte tenu de l’ambivalence ontologique de la société tunisienne et des rapports de force politique dans le pays. Il faut certainement du courage politique et une vision à long terme pour pouvoir impulser un mouvement dans un sens ou dans l’autre. La face de la région, voire du monde, dépend en quelque sorte de l’issue de cette dualité d’objectifs.

 

Comme Carthage il y a trois mille ans, la Tunisie d’aujourd’hui se trouve à la croisée des chemins, écartelée entre Orient et Occident, entre un système qui tarde à disparaître et un nouveau qui peine à voir le jour. De l’issue de l’expérience tunisienne dépendra la nouvelle carte géopolitique du monde et le nouvel ordre/désordre mondial.

 

*Universitaire et dirigeant d’entreprises.

La Tunisie, épicentre des enjeux géopolitiques

publié le 20/10/2016 17:00

 

Par Hédi Ben Abbes*

 

 

La géopolitique qui n’était que la science de l’Etat comme entité géographique ancrée dans un territoire qu’il faut sans cesse fortifier et étendre l’influence dans un espace vital, ou zone d’influence, a subi récemment une extension de sa définition tant la notion du territoire est elle-même remise en question.

La géophysique n’est plus le seul paramètre pour définir un territoire étant donné que l’évolution technologique, la prolifération d’armes, notamment nucléaires, les enjeux climatiques, la démographie, les flux migratoires et bien d’autres paramètres ont étendu le champ d’intérêt de la géopolitique. En d’autres termes, le territoire n’est plus un espace autonome et exclusif. Ce qui s’y passe concerne de la même manière d’autres territoires si éloignés soient-ils, tant la planète a subi un rétrécissement inédit.

 

Des essais nucléaires en Corée du Nord, aux répercussions des agissements de Boko Haram sur le cours des énergies fossiles dans le monde en passant par les flux migratoires, ou encore la construction du barrage « Ennahdha !» en Ethiopie, aucune décision prise dans un territoire ne peut se soustraire à l’intérêt d’autres territoires et, par conséquent, d’autres entités politiques. Territoires et entités politiques se font et se défont en fonction des enjeux touchant à des intérêts vitaux dans des espaces de plus en plus interdépendants. D’où la nécessité de nouer des alliances et de mettre en place des stratégies en corrélation avec la géographie. Ainsi, la géopolitique et la géostratégie ne peuvent être dissociées.

 

Le droit international lui-même reconnaît ses interactions et ses interdépendances des territoires et des entités politiques et tente, depuis la création des organismes multilatéraux, de mettre en place des normes communes. Le très controversé droit d’ingérence trouve sa justification dans cette interdépendance des territoires. Le recours à des moyens coercitifs en est l’expression la plus radicale. Ainsi, les disparités (physiques, économiques, militaires, démographiques, etc.) entre les territoires se trouvent quelque peu atténuées par les enjeux économiques, écologiques et sécuritaires qui mettent en exergue un territoire plus que d’autres en fonction de ces enjeux.

Depuis les années 1990, le territoire Irakien, considéré comme leur « life line » par plusieurs autres territoires et entités politiques dont les Etats-Unis, émerge tout d’un coup comme une géographie physique et humaine dont l’impact sur le reste du monde est incommensurable. Les ingérences successives dans ce territoire visent à créer les conditions politiques à même de sécuriser cette « life line ». Le monde d’aujourd’hui vit encore les répercussions de l’incursion des irakiens dans le territoire voisin (Koweit) et tout ce qu’elle a engendré comme effet domino tant elle comporte des enjeux vitaux de tous ordres et partout dans le monde.

 

Aujourd’hui, un territoire comme celui de la Libye constitue lui aussi un enjeu d’importance inégale selon que l’on se trouve au Moyen Orient, en Europe ou en Amérique. Tous les territoires, où qu’ils se situent, se trouvent plus ou moins affectés par ce qui se déroule en Libye. Plus on s’y rapproche et plus l’enjeu devient grand, d’où l’importance de ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie.

 

La Tunisie, un territoire dont certains avaient du mal à le situer sur la carte du monde, émerge comme épicentre d’enjeux internationaux d’une importance vitale. Un territoire petit par la taille mais grand par l’impact sur l’avenir de toute la région et bien au-delà. Si la géopolitique est l’interaction entre une géographie physique et humaine, et une politique de gestion de cette géographie, il est donc important pour les autres territoires de regarder de très près ce qui se fabrique à l’intérieur de cet espace politique en mutation.

Les enjeux sont multiples.

 

Enjeu politique :

Tous ceux pour qui la démocratie constitue une menace à l’ordre établi n’ont aucun intérêt à voir l’expérience tunisienne aboutir. Ce que cette expérience a de particulier, c’est qu’elle sape les fondements sur lesquels plusieurs régimes ont pu assoir leur pouvoir depuis des décennies. On peut en citer quelques-uns ; l’incompatibilité de la culture arabo-musulmane avec les valeurs démocratiques, la non universalité des valeurs des droits de l’homme, la prépondérance de la culture du chef omnipotent par opposition à la gestion collective, la démocratie comme l’expression d’une acculturation qui serait antinomique à la souveraineté nationale et bien d’autres arguments aussi discutables les uns que les autres.

Même si la partie n’est pas encore gagnée en Tunisie, chaque pas fait dans le bon sens enterre ces préjugés qui ne résistent pas à l’air du temps et au déterminisme historique.

La proximité culturelle de la Tunisie avec les autres pays arabes, le fait de partager la même langue, le même référentiel culturel, la même religion et faire partie des mêmes institutions multilatérales sur fond d’aspiration populaire légitime à la liberté et à la bonne gouvernance, rendent la menace sur certains régimes plus forte et, de ce fait, la volonté de faire échouer l’expérience tunisienne plus farouche.

 

Il s’agit d’un véritable changement de paradigme qui va durablement bouleverser la donne politique dans toute la région. A condition que cette transition démocratique débouche sur de nouvelles institutions et sur un nouveau mode de gouvernance et donc, sur l’Etat de droit. La plupart des structures des Etats de la région n’étant pas préparés à ce genre de bouleversement, aucun changement ne peut avoir lieu sans qu’il y ait des résistances parfois sanguinaires.

 

L’Etat centralisateur, homogène, normatif, se heurte très souvent au poids des traditions, du droit coutumier, de l’oralité et du système de caste et/ou de classes. Autant de ralentisseurs qui entravent l’inexorable marche vers l’Etat de droit. A cela, s’ajoute la peur de rompre un équilibre déjà difficile à maintenir si ce n’est par la répression. Une rupture qui risque d’engendrer de nouveaux rapports de force et de nouvelles représentations. Il est vrai que de tels changements dans un contexte politique, culturel et démographique aussi complexe portent en eux les germes de la violence, voire de la guerre civile. D’où l’intérêt particulier porté à l’expérience tunisienne qui peut servir soit de modèle à suivre, soit à craindre. D’où l’intérêt aussi, pour les uns à le faire échouer et pour les autres à le voir réussir.

 

Enjeu sécuritaire et démographique (géographie humaine des Etats, tribus, ethnies, disparités religieuses, sociales, économiques):

Depuis le début des années 80, la Tunisie n’a jamais cessé d’alimenter les groupes terroristes dans toute la région. Du Maghreb à l’Asie mineure en passant par le Sahel, des tunisiens se sont toujours trouvés mêlés à des groupes terroristes et le plus souvent en haut de la hiérarchie. Les raisons sont multiples : répression des régimes de Bourguiba et de Ben Ali, verrouillage des espaces d’expression politique, verrouillage des accès aux territoires et modèle des pays du Nord, conservatisme latent, perte de repères culturels, conditions économiques inversement proportionnelles aux aspirations d’une jeunesse à qui on fait miroiter l’opulence à l’Occidentale, disparités régionales et bien d’autres facteurs, concourent pour que certains jeunes tunisiens aux motivations diverses et variées, s’inscrivent dans cette dynamique destructrice. En d’autres termes, cette jeunesse semble dire, vous nous interdisez l’accès aux richesses et à la qualité de vie dont jouissent les Occidentaux, nous renversons la table orgiaque à laquelle nous ne sommes pas conviés.

 

Plus de dix milles tunisiens se trouvent aujourd’hui acteurs sur plusieurs « théâtres d’opération terroristes ». Afghanistan, Pakistan, Irak, Syrie, Lybie, Yémen, Tchad, Mali et même la Somalie. Sans oublier les cellules plus ou moins individuelles dans plusieurs pays d’Europe (France, Belgique, Italie, Espagne, Hollande, Allemagne, Suède, etc.) partout où il est possible de mener cette « guerre de civilisation » pour les uns, de religion pour les autres ou encore économique pour une troisième catégorie. Vu le niveau d’instruction de certains d’entre eux, il n’est donc pas étonnant de les voir gravir très vite les échelons pour se mettre à la tête de certains groupes terroristes. Leur connaissance des codes culturels des pays voisins comme ceux des pays du Nord de la Méditerranée, leur procure une grande mobilité et une opérabilité plus « efficiente ».

 

L’idée selon laquelle la destruction de l’entité territoriale, politique et économique que ces groupes terroristes tentent d’établir, est la meilleure manière de faire cesser l’appel d’air que constituent les territoires conquis en Irak et en Syrie, et certainement la plus efficace. En effet, l’idée même d’un « Etat islamique » nourrit le fantasme d’un nombre incalculable de jeunes venus de tous les horizons pour entretenir ce fantasme et le nourrir. Par l’élimination de l’embryon d’un fantasmagorique « Etat islamique », on fait cesser cet appel d’air mais le contrecoup de cette stratégie consiste dans la dissémination des groupes dans un territoire plus vaste et partout dans le monde compte tenu des origines multiples des différents « djihadistes ». En détruisant le pouvoir central à Raqqa et Fallouja, on crée plusieurs pouvoirs disparates et on laisse libre cours aux différends idéologiques, ethniques, sociaux et culturels qui vont s’exprimer de la manière la plus violente dans tous les territoires de repli. Dès la prise de contrôle de leur territoire par les Etats en Irak, en Syrie et en Libye, la guerre va nécessairement se déplacer sur d’autres territoires parmi lesquels, le tunisien est le plus vulnérable compte tenu à la fois de la proximité géographique de ce territoire et de la présence massive de tunisiens au sein de ses organisations terroristes. Raisons pour lesquelles l’enjeu sécuritaire est de taille aussi bien pour les tunisiens que pour tous les pays voisins au nord et au sud de la Méditerranée.

 

Territoire d’une expérience démocratique diamétralement opposée au projet dogmatique et obscurantiste de ces groupes terroristes, la Tunisie devient un enjeu majeur que l’on se place d’un côté ou de l’autre de cette frontière idéologique et culturelle. Cet enjeu met tous les pays de la région élargie devant une responsabilité historique. Pour les chantres de la démocratie, des droits de l’homme et de l’ouverture culturelle et économique, sécuriser la Tunisie et protéger son expérience est la meilleure façon de protéger le système dans son ensemble. Etre sur la première ligne de front, comme c’est le cas pour la Tunisie, impose aux pays du Nord de la Méditerranée un devoir de solidarité tout en renforçant la sécurité de leurs territoires nationaux. Ainsi, le territoire tunisien est de facto la première frontière de l’Union européenne. Une frontière physique, politique, culturelle et sécuritaire. La déstabilisation de cette frontière étendra le champ d’action des groupes terroristes qui verront leur mobilité s’accroitre pour porter le combat sur le théâtre d’opération européen objet de toutes les convoitises.

 

Un tel objectif est susceptible d’unifier les groupes terroristes en ayant un ennemi commun qui incarne tout ce qu’ils ont toujours voulu combattre (religion, ordre mondial, système économique et culturel normatif, etc.). La pression migratoire viendra compliquer davantage la situation et mettre en évidence les contradictions entre droits de l’homme et sécurité. L’objectif consiste à exporter ainsi le conflit en Europe au point qu’il devienne un enjeu de politique intérieure devant ébranler les fondements mêmes du système démocratique par le renforcement de la droite nationaliste et xénophobe. Avec en moyenne 10% des populations européennes de confession musulmane, on préfigure ainsi les innombrables conflits qu’il peut y avoir et leur répercussion sur la paix sociale et l’activité économique. D’où l’intérêt majeur à regarder de plus près ce qui se passe en Tunisie et de définir une stratégie visant à protéger cette expérience unique dans le monde arabe. Il y va de l’intérêt même de tous les pays du nord comme du sud de la Méditerranée.

 

Enjeu économique :

Tous les économistes s’accordent à dire que les moteurs de croissance mondiale se situent désormais dans les pays du Sud et notamment en Afrique et au Moyen Orient. La nouvelle « frontière » pour les Etats-Unis, l’ancien/nouveau territoire pour les Européens est celle de l’Afrique considérée aujourd’hui comme un marché mature. Les nouvelles, anciennes « routes » sans cesse redessinées et exploitées à l’image de celle de la soie, du pétrole ou même des nouvelles technologies, traversent à nouveau le proche et moyen Orient dont la porte d’accès peut être la Tunisie, si cette dernière adopte les mécanismes et le mode de gouvernance des pays dominants.

 

De ce point de vue, l’idée de faire de la Tunisie une plateforme technique donnant accès à ces territoires générateurs de croissance économique prend toute son ampleur si toutefois les tunisiens eux-mêmes se donnent les moyens non seulement de sécuriser leur territoire mais aussi et surtout de se réformer en profondeur. Réformes articulées sur les principes de l’Etat de droit, de la bonne gouvernance et de l’ouverture culturelle et économique. Une ouverture qui tient compte de l’inadéquation du conservatisme économique mais aussi des dérives de la flexibilité à outrance et de l’ultra-libéralisme qui a atteint ses limites partout dans le monde. La lutte contre le 1% menée par Bernie Sanders aux EU, les mouvements altermondialistes, les indignés, les Syrizas et les Podémos sont quelques exemples de cette tendance anti-système.

 

La Tunisie a l’avantage d’opérer sa mutation en ce moment névralgique de l’histoire de l’économie mondiale. Si elle négocie favorablement cette mutation, elle se donnera les moyens de devenir ce hub technique régional sans lequel il serait plus difficile d’avoir accès à des marchés aussi prometteurs que ceux d’Afrique ou du Moyen Orient.

 

Enjeu financier :

La Tunisie n’est pas moins un laboratoire politique et social que financier. Le modèle économique dominant est de plus en plus contesté au sein même des capitales des pays Occidentaux. La financiarisation à outrance de l’économie mondiale et la pression des institutions financières internationales, font que chaque soulèvement populaire risque de porter en lui les germes d’une « révolution » anti-système qui entrainerait un rejet des diktats de ces institutions et créerait une dynamique de révision des termes des échanges en vue d’un rééquilibrage visant à instaurer plus d’équité et de prise en compte des souverainetés nationales. Le soulèvement populaire en Tunisie a ouvert une brèche par laquelle un nouveau modèle économique et financier aurait pu voir le jour. Un modèle qui ferait la part belle à l’économie réelle, à la possibilité de concevoir un modèle de développement tenant compte des spécificités locales, dans le cadre d’un nouveau rapport avec les institutions financières internationales et l’Union européenne.

 

Pour que ce nouveau modèle puisse voir le jour, la Tunisie a besoin de l’aide, justement financière, de ces mêmes bailleurs de fonds. C’est bien là que réside l’explication de l’impasse dans lequel se sont trouvés tous les gouvernements tunisiens depuis le soulèvement. Il est difficile de convaincre ceux-là même qui défendent le système économique et financier dominant, d’aider la Tunisie dans sa mutation politique et économique, en lui donnant les moyens de remettre en question ce même système.

 

Les pressions subies par la Tunisie, l’arrêt des programmes d’aide, tel que celui du «partenariat de Deauville », illustrent parfaitement l’enjeu financier. La Tunisie ne doit pas sortir du giron occidental, lui-même dominé par un néolibéralisme et un libre-échangisme en perte de vitesse. L’effet « papillon » risquerait de partir de ce minuscule territoire qu’est la Tunisie et faire tâche d’huile partout dans le monde, de l’Argentine à la Grèce, de l’Afrique du Sud jusqu’en Inde. Raison pour laquelle la Tunisie est maintenue sous perfusion pour qu’elle ne puisse pas avoir des velléités « révolutionnaires ».

 

Néanmoins, compte tenu de l’ensemble des enjeux que représente la Tunisie, il est encore temps de trouver un terrain d’entente pour sortir de ce goulot d’étranglement financier. C’est le rôle qui incombe à la diplomatie tunisienne qui, partant des intérêts bien compris, se doit de convaincre ses partenaires de la nécessité de faire réussir le modèle tunisien moyennant quelques « concessions ». Faute de quoi, l’expérience tunisienne dans toutes ses dimensions risquerait de s’effondrer et avec elle l’ensemble du système. 

 

Enjeu de modèle de société :

Il suffit de rester sur la terrasse d’un café et d’observer les tunisiens dans leurs tenues vestimentaires, les langues qu’ils pratiquent, les gestes et les attitudes, pour comprendre qu’il s’agit là d’un carrefour culturel riche de ses contradictions et de sa diversité. Du conservatisme le plus exacerbé aux mœurs les plus libérées, les tunisiens s’observent, se jaugent en cherchant le moyen de maintenir cet équilibre fragile menacé par les chantres des deux extrêmes, chacun cherchant à en découdre avec l’autre.

 

L’enjeu est lié au choix du référentiel. La tentation réside dans la simplification et le confort du choix d’un modèle unique qu’il soit de nature religieuse ou séculière. La nouvelle Constitution tunisienne n’a fait qu’entretenir l’ambiguïté en refusant de statuer sur la question de la laïcité de l’Etat. Echanger le référentiel religieux par le référentiel politique démocratique nécessite, en cette période de transition, un personnel politique capable de donner l’exemple pour pouvoir donner du crédit au référentiel démocratique. Ce référentiel est mal appréhendé par une population longtemps privée d’exercice démocratique. Le jeu est inégal, si l’on compare avec le référentiel religieux qui non seulement est ancré dans la culture et la pratique des tunisiens, mais aussi porteur de réponses à toutes les questions qui se posent dans le cadre de la gestion de la cité.

 

L’enjeu est donc de choisir un modèle de société parmi tant de référentiels de nature religieuse, laïque, hybride ou syncrétique. A chaque fois que la Tunisie adopte une réforme ou une loi allant dans un sens ou dans un autre, elle est soit soutenue, soit désignée comme un danger. Les Occidentaux applaudissent toutes les réformes visant à favoriser toutes les formes de libéralisme social (égalité hommes/femmes, les minorités sexuelles, la liberté des mœurs, etc.), pendant que d’autres pays, et notamment ceux du Golfe, voient d’un mauvais œil ses espaces de liberté et craignent la contagion sociale.

 

N’ayant ni les moyens politiques, ni économiques pour définir un choix de société clair, les deux partis politiques majeurs dans le pays ont opté pour une stratégie de rapprochement visant à se neutraliser mutuellement et à ajourner la question à une date ultérieure. Cet ajournement ne peut durer ad vitam aeternam car il est synonyme d’immobilisme, étant donné que toutes les questions liées à la sécurité, l’économie, la société, la culture et les relations internationales sont liées à ce choix de société.

 

Dès 1959, la Tunisie s’était trouvée face à un tel choix politique et Bourguiba a eu le courage de choisir, non sans difficulté, de rattacher le wagon de la Tunisie à celui de l’Occident qu’il prenait, à tort ou à raison, pour modèle. Aujourd’hui, la Tunisie entame un nouveau cycle de son histoire et se doit de faire un choix. Elle ne peut se contenter du statu quo qui freine toute évolution.

 

Un tel choix aura un prix à payer compte tenu de l’ambivalence ontologique de la société tunisienne et des rapports de force politique dans le pays. Il faut certainement du courage politique et une vision à long terme pour pouvoir impulser un mouvement dans un sens ou dans l’autre. La face de la région, voire du monde, dépend en quelque sorte de l’issue de cette dualité d’objectifs.

 

Comme Carthage il y a trois mille ans, la Tunisie d’aujourd’hui se trouve à la croisée des chemins, écartelée entre Orient et Occident, entre un système qui tarde à disparaître et un nouveau qui peine à voir le jour. De l’issue de l’expérience tunisienne dépendra la nouvelle carte géopolitique du monde et le nouvel ordre/désordre mondial.

 

*Universitaire et dirigeant d’entreprises.

Hédi Ben Abbes
Commentaires (15) Commenter
Quand on brille, il y a forcément des jaloux
sejir chebil
| 27-10-2016 17:05
je n'attendais pas moins de ce talentueux universitaire, et qui plus est patriote jusqu'à la moelle, n'a pas jugé utile de poursuivre l'expérience, de triste mémoire, avec l'illuminé ex Pt, en claquant la porte, se disant que faisais-je sur cette galère? je pense que Hédi Ben Abbes, de par son pedigree, volera de ses propres ailes, le moment venu...
Himar ne comprend pas ce mec
himar géopolitique
| 21-10-2016 16:40
d'ailleurs Himar ne l'a jamais compris, pourquoi il a été ministre ? pourquoi il ne l'a plus été ? pourquoi il a encensé Marzouki ? pourquoi il l'a lynché ? et pourquoi il écrit des articles insipides et vides des sens ?
Ce mec n'a rien compris à la géopolitique !
Ce type croit que sa Tunisie est le centre du monde, que la méditerranéenne et le Moyen Orient valent encore quelques choses, alors que le monde se déplace, que la pacifique prend le dessus sur l'atlantique, que la nouvelle guerre mondiale n'aura pas lieu en Europe mais en Asie. Preuve par les chiffres, depuis des années les américains investissent de plus en plus d'argent dans la 7ème flotte (pacifique) aux dépens de toutes les autres réunies. Car il n'y a plus que l'empire du milieu qui tient tête aux ricains. Ce qui se passe aujourd'hui en Syrie avec les russes c'est du pipi de chat, ça prend 3 minutes par jour à Obama. La Tunisie, tout le monde s'en branle, et c'est tant mieux pour nous, la prochaine boucherie humaine n'aura pas lieu sur nos terre.
Ce mec veut trouver des raisons pour mendier, mais personne n'aidera la Tunisie, il faut que les femmes et hommes de la Tunisie se prennent an charge, et s'ils n'y arriveront pas c'est les Hamirs qui s'en chargeront.
Je suis contre une certaine école !!!
BABA SANFOUR
| 21-10-2016 14:49
Désolé,pourtant j'avais des remarques pertinentes et même impertinentes à faire!Et surtout des objections qui risquent d'être censurés...car je sais que parler du laboratoire(Tunisie) et de ses laborantins ce qu'on appelle :les Chicago Boys low-cost,est tabou !
Le pire c'est que la "Concierge" de BN a déjà commenté!
GRANDEUR D'UN GRAIN DE SABLE SUR UN PLANISPHÈRE
3ABROUD
| 21-10-2016 10:38
Une réflexion futuriste et bien menée sur la position de la Tunisie. Elle doit être, pour nos politiciens et politicards, la Bible pour certains et le guide pour d'autres. Certains passages donnent, vraiment, l'obligation d'être médités.
Cependant, j'aurais aimé :
* une introduction moins longue et fastidieuse, si notre universitaire s'adresse à des intellectuels, usant de la praxis du territoire. La terminologie l'atteste.
* puisqu'il (l'A.) traite d'une question territoriale et politique, il aurait été préférable de mettre en exergue le terme de "frontière" qui ne parait qu'à la fin du 12ième paragraphe, repris trois fois en deux lignes seulement.
Nos leaders doivent avoir présent à l'esprit cette analyse dichotomique, et faire prévaloir la partie jouant en faveur du pays (élargi jusqu'à Ben Gardane) de Didon.
Ah oui !!
nazou
| 20-10-2016 22:50
Et puis "la Tunisie à fabriqué des terroristes à cause des régimes répressifs de Bourguiba et ben Ali "

Il y-à d'autres dictature dans le monde monsieur l'auteur,
Pourquoi elles n'ont pas produits autant de tarés que nous ??!

Malheureusement la Tunisie à toujours fait les mauvais choix, depuis au moins 60 ans !
Et ça continue avec des gens comme vous.
L'avenir
nazou
| 20-10-2016 22:42
Du monde dépend de la Tunisie ?

Alors là celle là, il fallait la trouver !!!

Je préfère la version de Sarkozy, pour qui la Tunisie est victime de sa position géographique !!

Mais " l'avenir du monde dépend de la Tunisie," me semble être un appel au secours de l'auteur de l'article à l'occident !
Merci et Bravo
Mehdi
| 20-10-2016 21:57
Bravo pour cet excellent article.
On est à mille lieux de la médiocrité journalistique ambiante.
Quelle merveille m.hedi ben abbes!
Tunienfugitif
| 20-10-2016 21:44
Je ne peux plus articuler je me plie en quatre , avec une poignée d'hommes pareille on peut voir la lueure au bout du tunnel dommage!
Mr Ben Abbes vous êtes exceptionnel
Rina
| 20-10-2016 20:08
Pertinence, compétence, savoir-faire, analyse profonde et surtout approche constructive d'un homme politique de grande envergure et pour votre amour pour votre pays des qualités rares dans un pays où seuls les médiocres occupent les devants de la scène. BRAVOOOOOO pour cette bouffée d'oxygène ! Merci
Excellent papier
Nizar Fassi
| 20-10-2016 20:08
M. Abbes,

Vous avez rédigé un excellent papier.


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