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Pourquoi l’Etat réagit comme un schizophrène ?

Temps de lecture : 5 min
Pourquoi l’Etat réagit comme un schizophrène ?

 

La tragique série d’événements qui a mené à la mort de Abderrazak Khachnaoui à Sbeïtla a suscité, évidemment, de vives réactions de part et d’autre. La colère, tout à fait légitime de la population, s’est accompagnée d’un désarroi partagé envers cet Etat qui tue au lieu de protéger et qui s’évertue à persécuter certaines catégories de ce peuple.

La réaction la plus attendue était celle de l’Etat, en lui-même. Mais attention, il est loin le temps où l’Etat était un corps homogène qui parle d’une seule voix. Il est loin le temps de la cohérence et de l’harmonie dans l’action étatique.

 

La première réaction à la catastrophe de Sbeïtla est venue de la Kasbah. Dans un flagrant manque d’imagination et dans une volonté certaine de faire taire les débuts de contestations, le chef du gouvernement a décidé plusieurs limogeages. Comme on le faisait avant la révolution, en application des procédés aveugles appris dans l’école de l’administration, le gouverneur, le délégué, le chef du district de sûreté, le chef de la police municipale ont été virés sans ménagement. Tous ne sont pas responsables de ce qui est arrivé à ce pauvre homme qui dormait tranquillement, mais l’Etat a décidé de donner une leçon et de montrer que nul n’est à l’abri. C’est une réaction vengeresse envers des personnes qui n’ont, apparemment, pas été à la hauteur de leurs responsabilités. C’est ce que faisait Ben Ali quand il était président. A chaque incident de ce type, une série de responsables étaient limogés pour donner l’exemple. On sait où cela a mené. Par ailleurs, de plus en plus de voix s’élèvent à Kasserine pour contester le renvoi du gouverneur qui semble être apprécié et compétent. Mais c’est la raison d’Etat diront les fans de ce genre de décision spectaculaire. Admettons, mais pourquoi la même raison d’Etat ne s’est pas appliquée dans le cas de la jeune Farah qui est morte engloutie par un égout ? Pourquoi aucune décision n’a suivi cette catastrophe, tout aussi grave ? Peut-être parce que les risques de soulèvement populaire sont inférieurs à Bhar Lazreg qu’à Sbeïtla, auquel cas la décision du limogeage n’a d’autre but que d’administrer un calmant à cette zone contestataire devant l’éternel. Nous pourrions philosopher pendant des heures sur la pertinence de cette décision de Hichem Mechichi. Mais cela est inutile car le chef du gouvernement n’aurait pas pu en prendre une autre. Sa carrière de chef de cabinet, sa formation d’énarque, font qu’il ne peut s’aventurer à prendre une autre décision que celle que lui dicte l’exercice administratif des parapheurs et des fax. On ne peut demander à un homme ce qu’il n’a pas.

 

La deuxième réaction a été locale, lors de l’enterrement du pauvre Abderrazak Khachnaoui. Même sur le chemin de sa tombe, il n’aura pas trouvé la paix puisque les funérailles ont vu l’intervention des forces de l’ordre à coups de gaz lacrymogène. Peut-on imaginer bêtise plus profonde que celle de celui qui a donné l’ordre de disperser des funérailles ? Le seul objectif d’une telle démarche est de remettre de l’huile sur le feu et d’entretenir, voire augmenter, les contestations de la population. S’il y a un fonctionnaire qui devrait être viré, c’est celui qui a donné cet ordre. Etait-ce une application aveugle de directives interdisant les rassemblements ou était-ce une volonté délibérée d’entrer en confrontation avec la population ? Dans les deux cas l’Etat a réagi bêtement. Heureusement que deux ministres, dont celui de l’Intérieur, avaient été dépêchés sur place pour prendre soin de la famille.

La troisième réaction a été celle du président de la République, Kaïs Saïed. Dans la soirée du 13 octobre, la présidence a publié un communiqué relatif à une rencontre entre Kaïs Saïed et Hichem Mechichi. Un communiqué pétri de haine, de division et qui sonne comme la plupart des discours présidentiels : creux. Le président recommande dans ce communiqué au chef du gouvernement de ne pas faire appliquer la loi sur une partie de la population. « Les crimes commis par ceux qui ont spolié l’argent du peuple pendant des décennies restent dans les tiroirs des tribunaux sans poursuites efficaces ni peine, plus que cela, celui dont la place est en prison défie l’Etat et ses symboles ». Voilà un discours d’apaisement et de responsabilité ! Quand le pays est en proie à un accident terrible qui soulève toute la population, le président de la République vient en rajouter une couche en ciblant ses ennemis politiques et en exploitant la mort du pauvre Abderrazak. En fait, Kaïs Saïed est un franc-tireur qui ne reculera devant aucune occasion pour régler ses comptes, lui qui s’estime floué par Rached Ghannouchi et Nabil Karoui. Encore une fois, il n’a pas agi en tant que président de tous les Tunisiens et il a préféré sa personne et ses petits règlements de compte. Il n’a pas été en mesure de se hisser à la hauteur de cette catastrophe et produire un message de paix et de rassemblement. Tous ses efforts sont consacrés à plus de haine et plus de division. Comme si cela ne suffisait pas, le même communiqué évoque la situation sanitaire : « la nécessité de privilégier les avis des spécialistes honnêtes au lieu de laisser le champ médiatique libre à ceux qui souhaitent investir dans cette situation alarmante et dans la détresse de la plupart des Tunisiens ». Donc après s’être érigé en tribunal à lui tout seul en d’autres occasions, voilà que le président de la République se pose en expert scientifique capable de distinguer les spécialistes honnêtes des charlatans. Réussira-t-il à créer de la division même dans le cadre d’une pandémie mondiale ? Cela semble en tout cas être l’objectif.

 

Avec un Etat dissonant et incapable d’uniformiser ses réponses, il est logique que d’un côté, on écrase un homme sous le poids de son kiosque, et que de l’autre côté, on négocie avec les représentants du Kamour pour récupérer un semblant de richesse. Il n’y a aucune ligne directrice, aucun cap établi, outre celui de l’improvisation et de l’amateurisme. Nous continuerons à en payer le prix.

 

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Commentaires (9)

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RF
| 15-10-2020 12:46
Ce disfonctionnement et tous ces incidents sont dus à quoi ? Est ce qu on est entrain de chercher des fantômes ? Est ce qu on peut avoir confiance à ce système ? Par où commencer ? S adresser à qui ? Qui fait quoi ? L '?TAT existe depuis des décennies mais ébranlé par les hommes surtout les politiques. C est avant tout un problème de structure faite par les hommes mais cette structure devrait être là plus forte.
Les hommes s envent. Commençons par Mr Le Président qui devrait être le président de tout le peuple Un Président rassembleur. Qand le courant passe mal vous aurez la verticale qui ossllle d où ces querelles et incidents répétés.
L éternel guerre entre le bien et le mal a pris des dimensions disproportionnés , un concours où chacun prétend avoir raison et l autre a tort.
Des chantiers partout, de multiples fractures, des politiques inconscients des moyens insuffisants et une administration qui vacille. Malgré ça la vie continue grâce à Dieu et à tous ces responsables , fonctionnaires, travailleurs qui assurent leurs missions malgré toutes les conditions ceux là ils ne faut pas les oublier il faut les remercier. Alors après toutes ces constations une question fendamentale s impose : les solutions c est quoi ?
Passer par la case politique et parlement ne fera qu empirer la situation et ce n est pas seulement mon avis personnel. Donc c est dans le calme et la serinité qu il faut établir une réflexion une remise en question , analyser et proposer des remèdes . Nous avons assez de compétences pour s en sortir, et c'est aux médias intègres de mettre en place un débat national sur la question avec la participation de nos valeureux penseurs, de neutres citoyens et nos compétents technocrates. Nous avons un beau pays pourquoi tout ce gâchis ?



Ennaj
| 15-10-2020 10:23
Jusqu'à quand allons nous subir ses crises d'hystérie ? Ras le bol.... Le pays a besoin de calme et de sérénité et nos gouvernants sont de très mauvais pédagogues, de piètres sociolofues et de médiocres psychologues.... On ne gère pas un pays comme un 7anout 3attar...

DHEJ
| 14-10-2020 20:25
J'ajoute ceci:

Sur le plan sociologique, l'?tat est un ensemble de personnes vivant sur un territoire déterminé et soumis à un gouvernement donné. ... La légitimité de cette autorité devant en principe reposer ' au moins pour les '?tats se disant démocratiques ' sur la souveraineté du peuple ou de la nation.

Pour conclure

Un état défaillant, un peuple défaillant !


Failed people !

Rationnel
| 14-10-2020 20:07
Définition du mot état: société politique résultant de la fixation, sur un territoire délimité par des frontières, d'un groupe humain présentant des caractères plus ou moins marqués d'homogénéité culturelle et régi par un pouvoir institutionnalisé.
Donc l'état c'est nous tous, c'est l'ensemble des citoyens. Dire que l'état est incompétent ou schizophrène sont des non-sens.
L'état change de nature et on est dans l'interregnum comme définit par Gramsci, l'ancien ordre et façon de faire ne sont pas complètement morts et le nouvel ordre peine a voire le jour.
Mechichi a commis des erreurs en renvoyant le gouverneur de Kasserine et le délégué de Sbeitla.
La réaction de Kais Saied est correcte. Kais Saied ne fait que rappeler les conditions nécessaire pour la naissance d'un nouvel ordre, la première étant de couper avec les pratiques du passe et le règne des corrompus. C'est une phrase admirable: « Les crimes commis par ceux qui ont spolié l'argent du peuple pendant des décennies restent dans les tiroirs des tribunaux sans poursuites efficaces ni peine, plus que cela, celui dont la place est en prison défie l'état et ses symboles ». Seul ceux concernés par le vol des biens de l'état (de la société) peuvent trouver offense dans cette déclaration.
Les gens ont une réaction contradictoire, d'un cote ils désirent un état fort qui applique la loi et d'un autre cote ils sont scandalises quand l'application de la loi résulte dans des erreurs tragiques.

takilas
| 14-10-2020 19:55
Pourquoi pas un livre ? Il sera plébiscité certainement.
Toujours est-il que la cause de la maladie de la Tunisie est dûe à nahdha.
N'est-ce pas ?

Mamout
| 14-10-2020 19:06
L'état est incompétent pour S.Tajine (édito d'hier). Il est Schizophrène pour vous. Il est dictateur pour N.Bahloul (édito du 13-04-2020). Pour une large frange de Tunisiens, l'état est tout cela. Dictateur, schizophrène, totalement incompétent, mais surtout corrompu jusqu'à la moelle et depuis 2010, l'état est devenu défaillant (au vrai sens de la formule anglaise "FAILED STATE".

65 ans après son indépendance, la Tunisie se trouve sans état, où plutôt avec un semblant d'état puisque les Tunisiens sont les rois du faire semblant. (C'est pour nous une seconde nature).

Voyons ce qu'il en est:

- Cela fait un an que l'actuel Président de la République est à son poste. Pouvez vous m'indiquer une seule réalisation à mettre à son crédit durant les 12 derniers mois? Que fait il exactement au palais de Carthage? Qu'a -t- Il vraiment apporté aux Tunisiens ainsi qu'à ses propres électeurs?

- Idem pour L'ARP et son Président. Idem pour les gouvernements succéssifs. Qu'ont ils accomplis exactement? Une série d'échecs, de déceptions et de déboires. L'incompétence totale, l'impuissance à son comble, l'hypocrisie, le monsonge, la triche, l'irresponsabilité, la mauvaise foi et la "meilleure constitution au monde".

Par ailleurs:

- Après 65 ans d'indépendance, notre fiscalité est elle juste et équitable? Notre justice est elle indépendante et impartiale? Notre police est elle républicaine et intègre? Notre administration est elle publique, éfficace et vertueuse? Nos rapports sociaux sont ils francs, loyaux et cordiaux? Nos médias sont ils professionnels, impartiaux et désintéressés? Notre éducation est elle adaptée aux défis des temps modernes et aux vrais besoin de notre économie? Notre système de santé est il vraiment au service des citoyens, particulièrement les plus défavorisés? Sommes nous vraiment des citoyens ou des sujets, ou alors la "poussière d'individus" dont parlait Bourguiba? Quel avenir pour notre enfance et notre jeunesse?... Je pourrais continuer encore avec les questions jusqu'à faire déborder le site BN.

Sincèrement, nous devons faire face à une réalité humiliante et tout à fait affligeante. Notre pays est malheureusement loin, très loin, d'être un Etat dans le sens politique du terme. Un état juste, souverain, libre, impartial, démocratique et visionnaire...

Faire face à cette réalité, la reconnaître pleinement est la seule voie qui nous permettrai de sortir du gouffre, de combattre l'échec, la médiocrité, la déchéance et l'obscurantisme...pour cela, nous avons besoin d'une VRAIE révolution politique, économique, sociale, culturelle et surtout surtout dans nos moeurs.

Alya
| 14-10-2020 18:24
Je suis comme vous conte ces limogeages de responsables . Les pauvres ne pouvaient pas suivre en direct et je crois à Aube la démolition d un kiosque anarchique.Concernant les paroles du président,qui je vous le concède est loin d etre un bon communiquant, les choses sont plus compliquées.facebook et les stations de radio sont en train de tout foutre en l air. 2 stations se sont permises de passer en direct contre l avis du conseil de l ordre,le triste docteur Zakaria qui a promis la mort prochaine de nos concitoyens. D autres station présente en live des citoyens souvent éduqués guéris après 2 jours de symptômes et qui insultent l etat. Une dame professeur a même déclaré en direct avoir agressé la pauvre médecin.A côté une brillante et concrète intervention de Rim Abdelmalek est tournée en dérision Donc la je partage l avis du président,que les spécialistes efficaces interviennent et que ceux qui n ont rien compris se taisent

Catastrophe + Catastrophe + Catastrophe= Catastrophe à la puissance 3
| 14-10-2020 16:40
Il n'y a rien à espérer. Les tunisiens doivent naviguer comme ils peuvent en attendant 2024. Peut-être la sagesse collective produira autre chose que: "le peuple veut". Vivre ensemble, apprendre ensemble, réfléchir ensemble et prendre les décisions ensemble ne sont pas des choses faciles. Il faut laisser le temps au temps. Patience, patience et encore patience. Bonne chance à nous tous.

A4
| 14-10-2020 16:23
LE ZOO
Ecrit par A4 - Tunis, le 12 Octobre 2020

Mon pays, ce n'est plus un pays
Depuis que des étranges vipères
Débarquant en toute impunité
Ont proposé à des va-t-en-guerre
Leur venin pour traitement de santé

Mon pays, ce n'est plus un pays
Quand dans sa constitution idiote
L'Etat est un ogre à trois têtes
Ayant des mains souffrant de tremblote
Et du courage autant qu'une mauviette

Mon pays, ce n'est plus un pays
Quand les trois têtes de l'ogre débile
Passent le plus clair de leurs journées
A cogner, s'esquinter les profils
A saigner et se bouffer les nez

Mon pays, ce n'est plus un pays
Quand deux cent dix-sept stupides corbeaux
Décident pour orner leur perchoir
De mettre en haut de l'escabeau
Un ignoble vautour charognard

Mon pays, ce n'est plus un pays
Quand du fond de son isolement
Un fou caméléon enragé
Rumine dans un langage véhément
Des chansons vieilles et usagées

Mon pays, ce n'est plus un pays
Quand des chacals toujours affamés
Forment des hordes, posent des chicanes
Devant une armée de malformés
Qui ne sait pas réouvrir la vanne

Mon pays, ce n'est plus un pays
Quand les cabots noirs de la justice
Ferment à double tour tous leurs tiroirs
Pour protéger leurs odieux complices
Des assassins, voleurs et pillards

Mon pays, ce n'est plus un pays
Quand les rats de la médiocrité
Se sont emparés de ses rouages
Pour, dans un acte prémédité
Le conduire tout droit vers le naufrage

Mon pays, ce n'est plus un pays
Quand les ratés veulent faire la cigale
Quand les fourmis lasses et épuisées
Par ces fainéants qui se régalent
Choisissent de se volatiliser

Mon pays, ce n'est plus un pays
Ce n'est qu'un zoo sans porte ni mur
Où ne survivront plus que les loups
Où la parole n'est plus qu'un murmure
Et les horizons sombres et flous

Mon pays, ce n'est plus un pays !

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