alexametrics
vendredi 22 octobre 2021
Heure de Tunis : 16:00
Tribunes
Où va l'école publique tunisienne ? Jalons pour un diagnostic stratégique du système éducatif tunisien
05/02/2014 | 1
min
{legende_image}
Par Professeur Karim Ben Kahla

« Le système éducatif peut être défini comme le lieu où l'on enseigne et où l'on pratique l'art de la rencontre. » Albert Jacquard, Mon utopie, p.163, Stock, 2006


Après les scandaleux résultats de la Tunisie au classement PISA , l’UNESCO vient de publier son rapport mondial sur l’éducation pour tous . Le constat est amer, le paradoxe est grand : la Tunisie est l’un des pays qui consacre le plus de ressources à l‘éducation de ses enfants, mais elle reste en queue de peloton, avec des résultats d’une médiocrité affligeante, un des plus mauvais élèves à l’école de l’éducation. Cela s’appelle un énorme gâchis. Un gaspillage incommensurable des ressources publiques. Cela s’appelle surtout une dilapidation des ressources humaines voire de l’humanité de nos jeunes condamnés à l’impuissance intellectuelle, à l’exclusion économique et sociale, aux dérives et aux complexes de l’incompétence dans ses formes les plus perverses, celles de l’illusion de la connaissance et de la sacralisation de l’ignorance .

Le gouvernement qui vient remplacer celui qui s’est longtemps présenté comme étant « le meilleur de l’histoire de la Tunisie » doit-il essayer d’y changer quelque chose ? Aura-t-il le temps de le faire ? Assurément et sans la moindre hésitation, oui. Cela n’est pas un choix. C’est un devoir ou plutôt une dette envers les jeunes auxquels l’école n’a pas su donner de l’espoir et qui ont préféré payer de leur sang pour que l’avenir soit autre chose qu’une impasse. Cette révolution n’aura réellement des chances de réussir que si elle accouche d’une nouvelle école : Une école républicaine, méritocratique, inclusive, transparente qui porterait nos enfants et l’ensemble de notre société sur ses épaules pour leur redonner espoir, amour du savoir, goût de l’excellence, soif de liberté et d’esprit critique, des ailes pour s’élever, comprendre le monde et le changer. Bref, retrouver une petite place dans l’histoire, s’arrimer à la modernité, à la dynamique et au progrès des sciences et de l’humanité.

Cette contribution vise à réfléchir aux « mauvaises leçons » de notre école. Ces ratés qui se sont lentement accumulés faisant de beaucoup de nos jeunes des têtes mal faites et assez vides, des proies faciles à l’endoctrinement. Une école qui vit par et pour le diplôme, devenu alibi pour la reproduction et l’aggravation des inégalités sociales, une caserne qui se rêve en usine efficace de production d’autre chose que de chômeurs et qui passe à côté de son rôle d’institution centrale de la République et de préparation à la citoyenneté.

Établir un diagnostic exhaustif de la situation de notre système éducatif aboutirait à déconstruire l’ensemble des maux dont souffre notre société. En effet, l’école produit la société mais elle en est également le miroir et le fidèle reflet. Face à la complexité du système éducatif, plusieurs paradigmes, « écoles » et instruments d’analyses des organisations devraient être mobilisés. Ces instruments et ces méthodologies bien connues de n’importe quel spécialiste de théories et de stratégies des organisations pourraient fournir un éclairage fort utile sur la situation et les enjeux actuels de notre éducation. Mais cela dépasserait le cadre d’un article de presse et pourrait rebuter le simple lecteur. En effet, cette réflexion n’est ni un rapport d’expertise ni un article proprement scientifique. Elle se veut une modeste contribution au débat public sur l’avenir de notre école et sur les possibilités de (re)faire de celle-ci la locomotive pour la modernité de notre société et la réalisation des « objectifs de la révolution ». Nous privilégierons donc l’instrument le plus simple et le plus basique de l’analyse stratégique à savoir l’outil SWOT. Appliquée au système éducatif tunisien, cette grille d’analyse nous permet de dégager les principales caractéristiques suivantes:

Forces

 

Ø  Surinvestissement social

Ø  Priorité nationale

Faiblesses

 

Ø  Gouvernance et mauvaise gestion des ressources humaines

Ø  Les méthodes et la pédagogie

Ø  Les cursus et filières

Ø  Qualité et rendement

Opportunités

 

Ø  Nouvelles technologies de l’information et de l’éducation

Ø  Evolution démographique

Ø  Démocratie naissante

Ø  Contexte international

Menaces

 

Ø  Evolutions de la société

Ø  Evolutions des savoirs scientifiques

Ø  Evolutions de la gouvernance du système éducatif

Ø  Evolutions de l’école

Analyse SWOT du système éducatif (primaire et secondaire) Tunisien

Revenons de façon très sommaire sur ces différentes dimensions de l’analyse SWOT :

I- Les principales forces du système éducatif tunisien

Force 1 : Le surinvestissement social
  •   L’éducation constitue la priorité nationale absolue pour l’Etat, les familles et la société civile.
  •   Jusqu’à une époque très récente, les intervenants dans ce système jouissaient d’un statut social de premier ordre et opéraient par passion plutôt que par simple calcul d’utilité.
  •   Quasi parité des sexes dans les différents cycles
Force 2 : L’éducation : une priorité nationale
  •   L’enseignement est généralisé et est quasi gratuit : La scolarisation primaire est, depuis 2002, quasi universelle, avoisinant les 100% pour les deux sexes
  •   Le budget du ministère de l'Éducation a augmenté de 112%, passant de 1,41 milliard de dinars tunisiens en 2001 à 3 milliards en 2011, soit 4,3% du PIB. Les dépenses budgétaires consacrées à l’enseignement de base et à l’enseignement secondaire (en 2012) atteignent près de 15% du budget de l’Etat et plus que 5% du PIB. (niveau proche de celui de la moyenne des pays de l’OCDE).
  •   Dépense moyenne par élève estimée à 1648 dinars en 2012
  •   Système unifié de formation à la citoyenneté
  •  
II- Les principales faiblesses du système éducatif tunisien

Faiblesse 1 : Gouvernance et mauvaise gestion des ressources humaines
  •   Gouvernance caractérisée par faible autonomie, faible transparence et faible redevabilité (problèmes des évaluations institutionnelles du système, des organisations (écoles, lycées, etc.) et des intervenants)
  •   Manque de confiance et démotivation des acteurs : problèmes de recrutement, d’évaluation, de formation et de gestion des enseignants ainsi que des autres intervenants dans le système (inspecteurs, surveillants, administratifs, etc.)
  •   Bureaucratie et faibles capacités institutionnelles de l’autorité de tutelle.
  •   Corruption et soupçons de corruption qui accentuent la crise de confiance

Faiblesse 2 : Les méthodes et la pédagogie

  •   Bourrage de crane plutôt que créativité et esprit critique (lié à la conception de la formation mais également aux conditions de celle-ci)
  •   Matières scientifiques enseignées en arabe durant les neuf années d’école primaire et en français dans le secondaire
  •   Instabilité des programmes, faiblesses de la didactique et caducité des méthodes

Faiblesse 3 : Les cursus et les filières

  • L’éducation préscolaire est réservée aux plus aisés et est peu ou pas contrôlée. L’effectif scolarisé dans le pré-primaire (4-5 ans) est de 48% (ce taux n’a pas varié depuis 1999)
  •   La filière Lettres est prépondérante (sections Economie-Gestion et Technique ont connu une évolution remarquable du nombre de diplômés du bac).
  •   Proportion d’élèves de la 7ème année ayant rejoint l’enseignement technique = 6,1% (2009), 4,5% (2010), 5,8% (2011), 4,4% (2012) (objectifs fixés : 10% en 2011 et 15% en 2012).
  •   Faiblesse de la formation en alternance des élèves (dans les centres de formation professionnelle et dans les entreprises économiques)

Faiblesse 4 : Qualité et rendement de l’éducation

  •   Faible rendement interne : taux de promotion intra et inter - cycles diminue entre 2002 et 2011 dans tous les cycles d’enseignement, alors que les taux de redoublement et d’abandon augmentent.
  •   Abandons sans les compétences fondamentales requises pour s’insérer dans la société. ces abandons interviennent surtout au niveau du bac et de la première année après le passage d’un cycle à l’autre.
  •   Nombre probable d’années dans l’enseignement formel, du primaire au supérieur : 14,9 en 2011, 13 en 1999 (taux le plus élevé du monde arabe) mais le nombre moyen d’années de scolarisation de la population âgée de 15 ans est de 7,32 (en 2010) bien derrière des pays comme la Corée (11,85) ou l’Allemagne (11,82)
  •   Détérioration du pourcentage d’admis au Bac
  • Faiblesses des performances dans les langues, les mathématiques et les sciences

Résultats des élèves tunisiens selon les évaluations PISA

III- Les principales opportunités offertes au système éducatif tunisien

Opportunité 1 : Les nouvelles technologies de l’information et de l’éducation

  • Possibilités de développer l’administration électronique dans et du système éducatif
  •  e-learning et m-learning
  •  Diversification des approches
  • Accès facile (gratuit ?) à des ressources pédagogiques
  •  Mises en réseaux et travaux collaboratifs
Opportunité 2 : Evolution démographique
  •  Baisse du nombre d’élève en premier et en deuxième cycle de l’enseignement de base général de l’éducation secondaire (baisse du rapport élèves/enseignant)
  •  Taille moyenne des classes a diminué dans tous les cycles d’enseignement.
  •  Taux d’encadrement : 17,2 élèves au moins/enseignant. (16 élèves dans les pays de l’OCDE). 12,7 élèves/enseignant dans l’enseignement secondaire (14 élèves par enseignant dans les pays de l’OCDE).

Opportunité 3 : Démocratie naissante

  •  La démocratie renforce l’école : Selon le dernier rapport sur l’éducation pour tous de l’UNESCO, « Partout dans le monde, les individus instruits sont souvent plus critiques du régime politique, mais aussi les plus ardents défenseurs de la démocratie ».
  •  Possibilité de sortir de la gestion sécuritaire et autoritaire de l’école
  • Possibilités de débats de société sur l’école et les formes de citoyennetés

Opportunité 4 : Contexte international
  •  La volonté des partenaires internationaux de faire réussir l’expérience démocratique tunisienne devrait les conduire à accorder encore plus d’attention à son école. A titre d’exemple, bien avant la révolution, l'Union européenne a alloué 30 millions d'euros à la réforme de l'enseignement secondaire entre 2006 et 2009, et 30 millions supplémentaires à la remise à niveau de la formation professionnelle entre 2007 et 2010.
IV- Les principales menaces qui pèsent sur le système éducatif tunisien

Menace 1 : Evolutions de la société tunisienne

  •  Crise de l’autorité (qui s’est accentué après la révolution) et effritement du respect envers l’institution éducative
  •  Panne de l’ascenseur social et enseignement à deux vitesses consacrant et reproduisant les inégalités sociales
  •  Précarité sociale et pauvreté risquent d’aggraver les abandons et l’inégalité devant l’école
  •  Disparités régionales importantes : régions intérieures défavorisées (inégalités éducatives qui accentuent les inégalités régionales)
  •  Culture de l’image et recul de la lecture
  • Valeurs de l’hédonisme, du gain facile, du droit à la réussite
  • Retour en puissance de discours et de pensée mythiques
  • Démission, incapacité ou manque de volonté de certains parents
  • Absence d’une vision claire et partagée des missions de l’école en rapport avec l’ambivalence culturelle
  • Dérive de l’enseignement vers l’endoctrinement plutôt que le développement de l’esprit critique et civique
Menace 2 : Evolution des savoirs scientifiques
  •  Explosion et évolution rapide des connaissances considérées comme essentielles (informatique, langues étrangères, etc.)
  •  Dissémination des sources du savoir « vrai »
  • Marchandisation du savoir, industrialisation de l’école, clientélisation de l’apprenant

Menace 3 : Evolution de la gouvernance du système éducatif

  •  Surpolitisation de la question, idéologisation des programmes, importation des prises de position idéologiques et politiques dans les salles de cours et les programmes d’enseignement.
  • Crise de confiance entre les différents intervenants et difficultés du dialogue social (concours, évaluations, mutations, inspections, etc.)
  •  Critères quantitatifs et considérations financières président aux réformes
Menace 4 : Evolutions de l’école
  •  Dévalorisation du métier d’enseignant, faible motivation, faible formation continue, mauvaise gestion des carrières, fuite des cerveaux et des compétences
  •  Vieillissement des infrastructures, renchérissement des équipements modernes
  •  Apparition d’un système de formation alternatif et échappant au contrôle de l’Etat
  •  Faible complémentarité et interaction entre les cycles, les cercles et les filières de l'enseignement scolaire et de la formation professionnelle
  •  Faute d’information pertinente sur le marché de l’emploi, les élèves qui réussissent à la fin de l’enseignement de base accèdent au secondaire puis au supérieur, sans réellement avoir un projet professionnel
  • Taux d’orientation vers la filière sciences diminue pour atteindre 43,1% en 2013 (peut être expliqué par l’augmentation du nombre des filles en secondaire. Celles-ci ne sont pas attirées par cette filière).
  • Recrutement d’enseignants sur des bases autres que la seule compétence (passé militant, âge, nombre d’années au chômage) et utilisation de l’école pour résoudre des considérations sociales ou partisanes de court terme.

Ce diagnostic permet d’avancer un certain nombre de réformes structurelles et d’actions stratégiques de long et de court terme (Quick Wins actions) que nous développerons dans notre prochain article .

Pr. Karim Ben Kahla

Directeur de l'Institut Supérieur de Comptabilité et d'Administration des Entreprises
05/02/2014 | 1
min
sur le fil
Tous les Articles
Suivez-nous