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Interview de Ahmed Néjib Chebbi : Ma vision pour la Tunisie
05/09/2014 | 1
min
Interview de Ahmed Néjib Chebbi : Ma vision pour la Tunisie
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Ahmed Néjib Chebbi qui s'est déclaré candidat à la présidentielle le 3 août à Kasserine, nous a reçus le 1er septembre 2014 à son bureau. Il a accordé une interview à Business News pour exposer son programme électoral mais également pour revenir sur d'autres thèmes de la vie politique tunisienne.

C'est la première d'une série d'interviews qui paraîtront chaque vendredi et que Business News effectuera avec différents candidats à la présidentielle.

Business News : Où en est votre campagne aujourd'hui?

Ahmed Néjib Chebbi : Là elle n'est pas encore commencée. La campagne officielle commencera 21 jours avant le 23 novembre. Aujourd'hui, nous sommes dans une précampagne. Une période où je multiplie les déplacements à l'intérieur du pays et je vais à la rencontre des citoyens. J'ai été à Tabarka, Jendouba, Kairouan et je m'apprête à aller à Monastir.

Comment sera financée votre campagne?
En 2011, il n'y avait aucun plafonnement des sommes investies dans la campagne, la seule obligation était celle de ne pas avoir de financement étranger. Une obligation que nous avons respectée. Nous avons été financés par des donateurs tunisiens de toutes conditions y compris des hommes d'affaires et nous avons fait une campagne assez coûteuse.

Aujourd'hui, il existe un plafonnement de l'ensemble des dépenses de campagne. C'est un plafonnement qui concerne toutes les sources de financement à savoir les fonds propres du candidat, ceux du parti et ceux venant de donateurs. Premièrement, je vais respecter la loi étant un légaliste. Deuxièmement, nos moyens financiers sont limités et je compte surtout sur les ressources humaines et l'action des militants dans les quartiers en plus de l'organisation de meetings moyens. En 2011, nous avions organisé des meetings de 9.000 personnes et ça n'a pas été concluant. Ce sera une campagne de proximité, essentiellement. Je n'ai pas encore budgétisé la campagne mais je peux vous dire que cela va se compter en dizaines de milliers de dinars.

Quelles sont les erreurs commises par le PDP que vous n'allez pas réitérer aujourd'hui?
Je me suis exprimé à plusieurs reprises sur cette question et je considère qu'elle fait partie du passé. On ne va pas dire à quelqu'un qui passe le bac quelles sont les erreurs qu'il a commises lors du dernier examen passé il y a un an. Mais pour ne pas refuser de répondre, je dirai qu'on a commis des erreurs de communication. Nous n'avons pas su procéder. Nous avons dit des vérités révélées plus tard mais qui, sur le moment, n'ont pas été comprises par les citoyens et qui ne nous ont pas suivis. Nous avons appris que dans la communication, avant l'heure c'est pas l'heure et après l'heure, ce n'est pas l'heure non plus. Nous avions engagé des combats auxquels nous croyons jusqu'à aujourd'hui mais qui politiquement étaient erronés comme notre conflit avec l'ISIE de l'époque à propos de la publicité. Ce conflit a permis à nos adversaires de nous diaboliser et de nous présenter comme un parti rebelle qui ne respecte pas la loi. L'ISIE actuelle a pris en considération notre argumentaire de l'époque et a établi la précampagne qui n'existait pas alors.

Pouvez-vous nous donner une idée sur le nombre d'adhérents du parti Al Joumhouri?
Etant donné que j'ai démissionné de toutes mes responsabilités politiques je n'ai pas d'idée précise à ce sujet. C'est une question que vous pouvez poser à Maya (NDLR : Maya Jeribi, secrétaire générale du parti) parce que je n'avais pas de responsabilité organisationnelle. Ce que je peux vous dire c'est qu'au moment de la fondation d'Al Joumhouri on a recensé près de 50.000 adhérents que nous avons réduits à 30.000 car il y avait des données manquantes dans les dossiers d'adhésion.

Concernant vos parrainages pour l'élection présidentielle, allez-vous tenter d'avoir dix signatures d'élus à l'ANC ou plutôt les 10.000 signatures de citoyens?
En fait, je compte suivre les deux méthodes. Avoir trois ou quatre parrainages supplémentaires de mes pairs à l'assemblée (A ajouter aux huit parrainages des élus Al Joumhouri) ne semble pas poser grand problème bien que le sectarisme sévisse au sein de l'ANC et parfois l'intéressement matériel n'est pas exclu. En même temps, par précaution, le parti compte lancer une campagne pour collecter les signatures nécessaires auprès des citoyens.

Vous insinuez que des parrainages d'élus à l'assemblée peuvent se vendre?

Je n'ai pas insinué, j'ai dit que l'intéressement matériel n'est pas tout à fait étranger à l'assemblée mais je n'ai aucune information là-dessus.  Ça me peinerait que les députés de la nation soient vénaux mais on sait que c'est arrivé et que certains partis se sont constitués avec ces moyens.

Que pensez-vous du fait que les deux présidents, à savoir Mustapha Ben Jaâfar et Moncef Marzouki, ne semblent pas disposés à démissionner?
D'abord, il n'existe aucune disposition légale qui obligerait l'un ou l'autre à démissionner avant de s'engager dans une campagne électorale. Le fait que nous soyons dans une démocratie en construction peut engendrer une certaine peur de l'utilisation des deniers de l'Etat ou de son autorité au profit d'une campagne électorale. Cela ne serait pas légal ni légitime, il faudrait que la société civile et les concurrents politiques soient vigilants par rapport à cela.

Ressentez-vous de l'amitié, aujourd'hui, vis-à-vis de Mustapha Ben Jaâfar et de Moncef Marzouki?

Avec Moncef Marzouki je suis parvenu à préserver des relations correctes et c'est lui qui en a pris l'initiative. Après avoir été élu, il m'a invité avec l'ensemble des forces politiques et il a proposé d'établir des relations d'Etat à partis politiques en nous réunissant une fois par mois pour échanger. J'ai essayé de tenir jusqu'au jour où il nous a insultés et déclaré au Koweït que l'on mangeait à sa table pour l'insulter après. C'était inacceptable.
Avec Mustapha Ben Jaâfar, j'estime qu'il n'a pas pris en considération toute l'histoire qui nous a unis, notre âge, notre statut, et il a eu un comportement cavalier à mon égard. Tout en maintenant le respect des formes, je ne ressens pas d'amitié envers lui.

Quel regard portez-vous sur les candidatures aux législatives de l'ancien ministre de la Justice, Nadhir Ben Ammou, et de certains hommes d'affaires?
Personnellement, je ne peux pas imaginer un capitaine d'industrie en tant que député car ce sont deux métiers radicalement différents. Ayant été député, je sais ce que cela coûte en termes de participation aux commissions, de présence…Je ne vois pas comment un capitaine d'industrie pourrait faire. J'ai beaucoup de respect pour certaines personnalités comme Mohamed Frikha et Moncef Sellami. C'est un respect qu'ils tiennent de leur œuvre. J'aurais vu Moncef Sellami par exemple en tant que président du conseil régional de Sfax. Cela lui aurait donné toutes les prérogatives pour veiller au développement de la région qui a été marginalisée pendant 50 ans. Je lui souhaite le succès le plus total et je respecte son choix mais il aurait été plus judicieux qu'il occupe un poste régional dans une réelle politique de décentralisation.
Concernant Nadhir Ben Ammou, j'ai toujours été critique par rapport à son passage au ministère de la Justice. Aujourd'hui, il a fait un choix politique. Je n'ai pas à me prononcer dessus en tant que choix individuel mais cela montre la limite de l'indépendance de certaines personnalités.

Pouvez-vous exposer les grandes lignes de votre programme?
D'abord, je regrette qu'aucune place ne soit faite aux programmes dans le débat national. On ne dégage pas de dénominateurs communs pour fonder cette unité nationale que tout le monde appelle de ses vœux.
Pour moi, un programme c'est d'abord une vision, ensuite elle peut se décliner en un programme, puis en un plan de développement économique et social. Je tiens ma vision d'un contact permanent que j'ai établi et maintenu avec la population tunisienne dans tous les secteurs, dans toutes les régions et de toutes conditions sociales.
La Tunisie ne pourra pas s'en sortir sans réaliser trois conditions interdépendantes. D'abord, la stabilité politique, sans elle on ne peut avoir une sécurité performante. Par conséquent, sans stabilité et sans sécurité, il est impensable de voir l'activité économique reprendre. La Tunisie a connu une révolution à cause de deux facteurs majeurs lors de la précédente expérience : son incapacité à intégrer les jeunes dans le circuit économique et son incapacité à intégrer les régions dans ce même circuit. Je ne vois pas la Tunisie reprendre le chemin du progrès sans résoudre ces deux problèmes. Pour remettre le pays au travail il faut deux choses : des investissements publics massifs dans l'infrastructure et dans les équipements collectifs : Cela prendra peut-être plus que 5 ans mais il faut faire deux lignes de TGV, celle de l'ouest qui part de Tunis jusqu'à Tozeur à travers le Kef, Kasserine et Gafsa, et une deuxième ligne Tunis-Ben Guerdane en attendant qu'elle devienne Tunis-Tripoli. Ces deux lignes vont faire fusionner le marché local! Un professeur de médecine pourrait aller à Jendouba en une demi heure et un habitant de Kasserine pourrait être à Tunis en une heure. Le tourisme saharien ne connaîtrait pas cette situation de sinistre. Je suis allé à Tabarka et je n'y ai trouvé que 200 ou 300 baigneurs, c'est parce que c'est une région enclavée, le train Tunis-Tabarka est arrêté depuis 1980!
Les équipements collectifs, c'est l'école.
La Tunisie ne pourra pas se relever sans réformer son école. Il faut réhabiliter l'enseignement technique et trouver des ponts entre cet enseignement et celui général. Ensuite, donner à cette approche par compétences les moyens nécessaires, faire en sorte que l'école prenne en charge l'enfant de 8h du matin jusqu'à 16h30, bâtir des réfectoires, il faudra un personnel suffisant en enseignants et en surveillants.
La santé est aussi un enjeu central. A Jendouba, par exemple, le scanner est en panne depuis mars 2013. Il y a un scanner privé mais les gens n'en ont pas les moyens. Une femme doit attendre prés de six mois avant de faire une mammographie. A Kasserine, quand il y a un accidenté de la route, ils appellent Gafsa, Sidi Bouzid ou Kairouan pour voir s'il y a une place. Comment voulez vous que des investisseurs viennent s'installer dans des régions dans cette situation?

Pour soutenir l'emploi, il faudrait booster les PME tunisiennes créatrices d'emploi. Pour cela, j'envisage la création de fonds de développement régional qui viennent à l'aide de ces promoteurs. Ce sont de petites banques de développement : Une pour le nord-ouest, une pour le centre-ouest, une pour le sud-ouest et une pour le sud-est. La priorité pour le quinquennat prochain est le développement régional accompagné de réformes nationales concernant la santé, l'éducation...

Comment alimenter les caisses de l'Etat pour financer tout cela?
Pour moi, il n'y a que trois moyens possibles. Tout Etat au monde a deux sources de financement : soit la fiscalité qui permet de prélever une partie de la richesse et de la transférer à l'Etat ou bien l'emprunt local ou international. Moi j'ajouterais un troisième moyen : opter ardemment pour les PPP (partenariats public-privé). La propriété restera celle de l'Etat mais intéresser les entreprises nationales ou étrangères à une participation accrue.
L'un des obstacles fondamentaux au progrès de la Tunisie pourrait être la domination du populisme dans la prochaine assemblée. Si c'est le cas, nous aurons les plus grandes difficultés à entreprendre les réformes qui nous attendent.

Que comptez-vous faire, plus précisément, en ce qui concerne la fiscalité? Est-ce que vous allez alléger les impôts sur les entreprises pour relancer la croissance ou allez-vous augmenter les taxes et les impôts?
Dans notre programme électoral de 2011, on prévoyait déjà l'allégement des impôts sur les entreprises à 20% et on peut même envisager de le rabaisser à 15% pour les petites et moyennes entreprises. Réduire l'impôt prudemment est la meilleure manière pour renflouer les caisses de l'Etat car vous encouragez les gens à payer. Si vous mettez la barre trop haut, vous risquez d'encourager l'évasion fiscale. Envisager la baisse de l'impôt de manière à augmenter les ressources de l'Etat est une voie que j'ai vu expérimentée dans beaucoup de pays en donnant de bons résultats.

Comment accorder tout cela avec la contrainte de la caisse de compensation?

La caisse de compensation est un legs historique dont il est difficile de se défaire. Il y a eu une mauvaise politique de gel des salaires et de gel des prix des produits agricoles et aujourd'hui nous avons presque 50 ans d'expérience dans cette politique de gestion des prix. Il faudrait se défaire de cette caisse de compensation mais sans oublier de relever le niveau de revenus des pauvres gens pour lesquels cette caisse de compensation a été créée au départ. Aujourd'hui, le Tunisien manque de protéines, il ne mange plus de viande. Quand il paye l'électricité et le gaz, il n'a plus de quoi se nourrir. Cela doit être programmé sur les cinq années prochaines, même si cela ne suffit pas, cette démarche devra être poursuivie par celui qui prendra les rennes. Pour ce qui est de la caisse de compensation, je pense que l'on peut s'en débarrasser dans le prochain quinquennat. Il faut arriver à la vérité des prix mais avec des salaires correspondants.

Que comptez-vous entreprendre comme réformes dans l'Armée qui fait partie des prérogatives du prochain président de la République?
La Tunisie a fait un choix qui était beau. Celui de ne pas investir dans les dépenses militaires dans la mesure où on avait des relations de bon voisinage avec nos voisins immédiats, l'Algérie et la Libye, et nous n'étions pas un pays impliqué dans les conflits régionaux ou mondiaux. Cela nous a permis d'orienter le peu d'argent que nous avions vers le développement et les investissements productifs. Je considère que c'est une aubaine et un bon choix du président Bourguiba.
Aujourd'hui, nous ne sommes plus dans cette situation et nous avons un défi majeur : le terrorisme. C'est un phénomène avec lequel on ne peut pas cohabiter. Le terrorisme veut nous éliminer pour exister et donc nous avons à défendre notre propre existence en tant que société musulmane moderne.
Nous n'avons pas d'autre choix que celui de donner à la Police et à l'Armée une part beaucoup plus importante de nos finances publiques et leur accorder une place plus importante dans la coopération internationale. Au niveau international, il existe très peu de dons. Par conséquent, si je suis président, je donnerai la priorité à l'équipement de l'Armée aussi bien en hommes qu'en moyens pour leur permettre de vaincre le terrorisme. Par ailleurs, je donnerai tous les encouragements à ces hommes et j'accorderai une attention particulière à ceux d'entre eux qui sont tombés dans le champ d'honneur. Qu'ils sachent que leurs enfants et leurs familles seront totalement pris en charge par l'Etat. D'ailleurs, nous avons proposé cette loi de "pupilles de l'Etat" qui fait que l'enfant de chaque soldat tombé dans la lutte contre le terrorisme soit totalement pris en charge par l'Etat jusqu'à son premier emploi.

Pensez-vous avoir les moyens de réaliser ce programme surtout si l'on sait que tout cela ne peut se faire qu'avec l'aval du prochain chef du gouvernement?
Les prérogatives du président sont limitées mais elles ne le sont pas en même temps. Le président de la République a des domaines réservés qui sont la défense, la représentation internationale et la sécurité nationale. Les ministres concernés par ces domaines sont nommés avec l'accord du président.
Mais le président n'est pas un exilé à Carthage comme c'est le cas aujourd'hui. Il préside les conseils des ministres et donc il participe à la discussion de tous les choix qui concernent la nation. En plus, il a l'initiative des lois et ces projets de lois sont prioritaires à l'examen de la part de l'Assemblée. Donc, il a les moyens d'influencer la politique. Evidemment, il ne pourra le faire que s'il a de bonnes relations avec le chef du gouvernement et de bonne coopération avec toutes les institutions de l'Etat. Cela dépendra de la personnalité du prochain chef de l'Etat et de sa vision. En ce qui me concerne, je cherche l'unité de tous autour d'un programme. Je ne pense pas que l'on peut diverger sur l'importance de la réforme de l'école parce qu'on est communiste, islamiste ou destourien.

En une phrase : Pourquoi on voterait pour vous?
Pour moi il y a plusieurs raisons. J'ai des valeurs qui correspondent à celles des Tunisiens. Je suis un démocrate inclusif. La démocratie n'est pas pour moi et mes amis en excluant mes adversaires et je l'ai prouvé avant et après la révolution. Prenons l'exemple de l'Egypte, ce n'est pas une démocratie et je ne souhaite pas à la Tunisie de prendre le chemin égyptien. Je suis pour inclure tous les Tunisiens tant qu'ils respectent la constitution et les lois qui en découlent. Je suis un progressiste dans le sens où je suis attaché à la question sociale comme je l'ai été toute ma vie. Ensuite, je suis un patriote éclairé, je suis un Tunisien pour qui la Tunisie n'est pas un rocher sur la méditerranée, elle a une civilisation et une histoire auxquelles je suis attaché mais je suis ouvert sur le monde, comme les Tunisiens. Et puis, j'ai à mon actif le mérite de m'être opposé à l'ancien système et à ses politiques et j'ai aussi l'avantage d'avoir refusé de faire partie des calculs politiciens qui ont mené à une impasse. Donc, j'ai un crédit politique et une vision de l'avenir et je pense que c'est suffisant.

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