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Tunisie - Affaire Mourou et Hannibal TV : malentendus, maladresses et amalgames
05/08/2011 | 1
min
Tunisie - Affaire Mourou et Hannibal TV : malentendus, maladresses et amalgames
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C’est l’histoire d’un prêche ramadanesque qui est devenue une affaire politique nationale, pas pour le contenu du prêche lui-même mais compte tenu du profil de celui qui le dit. Comme toutes les chaînes de télévisions arabes et musulmanes, Hannibal TV a programmé une émission religieuse avant la rupture de jeun. Mais cette année, sa direction a eu la lumineuse idée de la confier à Abdelfattah Mourou, figure islamiste très connue qui passe pour être l’un des plus populaires parmi les leaders islamistes du moment.

Cette initiative d’Hannibal TV, très intelligente sur le plan marketing a soulevé un tollé général de la part de certains partis et acteurs politiques, de l’Instance pour la réforme de l’information et de la communication et du syndicat des journalistes.

De leur côté, la direction de la chaîne et M. Mourou ont répliqué avec une virulence rare et remarquée. Ces réactions et ces contre-réactions sont la quintessence de l’incompréhension, des maladresses et des amalgames qui sévissent dans le paysage politique et médiatique national.
Les contradicteurs de Mourou, qui ont signé des pétitions appelant purement et simplement à la suspension de l’émission animée par lui, mettent en avance le profil politique très marqué de l’animateur. En aucun moment ils ne se sont attaqués au contenu du prêche lui-même.
Ce qu’ils décrient, c’est l’amalgame qui résulte en accaparant la parole religieuse par un personnage politique. Seulement, leur critique ne repose, pour le moment, que sur des craintes qui ne trouvent pas de justifications matérielles dans le contenu de l’émission de Mourou. Elle pose surtout la problématique de fond qui consiste à savoir si un personnage politique a le droit d’avoir des activités non professionnelles autres que les activités strictement politiques.

Dans ce cas, l’actuel ministre des Finances peut-il continuer à jouer de la musique. En fait, c’est la question de la délimitation du champ politique et les moyens d’éviter les interférences possibles avec les autres champs qui est posée.
Comment d’ailleurs contourner cette question et occulter la question du double discours des islamistes et l’imbrication du politique et du religieux dans les messages du mouvement Ennahdha dont Mourou est co-fondateur.
Les prêches de Mourou lui-même dans les mosquées, ne sont-elles pas plus radicales et moins consensuelles que ses interventions sur les plateaux télévisés, aidé en cela bien entendu par un public différent qui est complètement acquis à sa cause ? Dans une réaction radiophonique récente, il s’est lui-même placé dans le champ politique en qualifiant ses détracteurs d’adversaires politiques.

En tant que personnage politique, il aurait dû éviter tout amalgame donc. Mais d’un autre côté, l’homme de religion qu’il est, peut-il refuser l’opportunité qui s’est présentée à lui à travers Hannibal TV de s’exprimer librement après des décennies de censure et de frustration. Une frustration telle que les vendredis, il mettait ses plus beaux habits et donnait son prêche devant les chaises et la table vides et inertes de son salon sous le regard médusé de sa propre famille.

Toute la question aujourd’hui est de savoir si on peut faire confiance à Mourou qui se présente désormais comme un indépendant et qui nie toute appartenance au mouvement Ennahdha. Si c’est le cas, son émission quotidienne sur Hannibal TV ne pose aucun problème et les critiques formulées contre lui sont totalement infondées. Sinon, nous sommes devant un cas évident de déficit éthique et d’une déontologie politique approximative. On ne tardera pas à le savoir le 23 octobre prochain.
Par contre, la réaction de la direction de la chaîne est plus problématique. Larbi Nasra, fondateur d’Hannibal TV, s’est montré en effet très agressif en répondant à ses détracteurs. Bien sûr qu’il est dans son droit de choisir la programmation qu’il souhaite et qui sert le mieux ses intérêts. Bien sûr qu’il doit choisir les meilleures émissions et les meilleurs profils pour se tailler la meilleure part de marché, vitale pour la survie économique et financière d’une chaîne privée qui dépend totalement de la publicité contrairement aux chaînes publiques financées par le contribuable.
M. Nasra se montre même courageux quand il annonce sa détermination, contre vents et marées, de s’attacher les services de Mourou durant tout le mois de ramadan et qu’il diffusera les trente épisodes de son émission religieuse. Ce courage a été rendu aisé, soit dit en passant, par l’absence de lois qui régissent le paysage audiovisuel ou d’instance de régulation comme le conseil supérieur de l’audiovisuel.

Mais là où le fondateur de la chaîne dérape, c’est quand il clame haut et fort que la chaîne lui appartient et qu’il en fait ce qu’il veut. Cette attitude qui a été traduite dans la pratique télévisuelle de la chaîne et qui a provoqué la raillerie d’une frange de Tunisiens, dénote d’une méconnaissance, sinon d’un mépris des règles élémentaires de la gestion économique moderne.
L’entreprise économique, même dans une économie libérale, est considérée en effet comme étant un bien public dont les propriétaires ne peuvent en aucun cas disposer à leur guise. C’est le seuil qui sépare la bonne de la mauvaise gestion. Dans le cas d’une chaîne de télévision, c’est encore plus délicat compte tenu des spécificités du champ d’intervention de l’entreprise médiatique.

L’instance de la réforme de l’information et de la communication, aurait pu éviter les réactions violentes de Mourou et de son patron de circonstance si elle s’était limitée strictement à son rôle d’instance consultative, du moins provisoirement. Au contraire, elle s’est crue, dans son communiqué rendu public, investie des prérogatives d’une direction des programmes et d’un conseil supérieur de l’audiovisuel ce qui n’est évidement pas le cas, facilitant du coup les attaques contre elle.

D’un autre côté, le choix d’un communiqué public est très contestable si on veut réellement jouer un rôle de régulation. Un communiqué annonce en effet l’échec d’une médiation à l’amiable et prend à témoin l’opinion publique. Or, aucun contact préalable au communiqué n’a été entrepris entre l’instance, Mourou et la direction d’Hannibal TV.

Quant à la position du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), autant elle est justifiée s’agissant du plagiat incriminé au quotidien Essarih, le plagiat étant un viol de toutes les règles éthiques et déontologiques, autant elle est inappropriée concernant le quotidien Assabah et la chaîne Hannibal TV.
En effet, un syndicat des journalistes n’a pas à interférer dans la ligne éditoriale et rédactionnelle des médias même si cette ligne est critiquable sur d’autres plans. Un syndicat doit se limiter à défendre les intérêts matériels et professionnels de ses adhérents dans un souci unique d’efficacité. Or, l’efficacité ne se mesure pas par le nombre de communiqués publiés.

Par les remous qu’elle a suscités, l’affaire Mourou est enrichissante. Elle devait arriver pour montrer les lacunes actuelles du système médiatique, aiguiser l’expérience des uns et des autres dans le domaine de la gestion des crises, et faire prendre conscience à tous de la nécessité d’une véritable instance de régulation des médias.
Au lieu de la voir comme une énième manifestation d’une compétition politique malsaine, il faudrait l’interpréter comme étant l’un des balbutiements d’une démocratie naissante.
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