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Les Tunisiens, des marionnettes entre des mains expertes
14/06/2012 | 1
min
Les Tunisiens, des marionnettes entre des mains expertes
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Le 10 juin 2012, Mohamed Ali Bouaziz, huissier notaire et ex-membre du RCD dissous, accompagnait un groupe de salafistes au Palais Abdellia pour rendre compte du contenu des œuvres exposées lors du Printemps des Arts ; des œuvres qu’il a jugées contraires aux bonnes mœurs et portant atteinte au sacré.
Dans une déclaration, le mercredi 13 juin 2012, Mohamed-Ali Bouaziz confirme les faits et déclare : « En tant que citoyen tunisien, et désireux de défendre ma religion, je me suis non seulement déplacé dans le cadre de ma profession, mais j’avais également décidé d’organiser une manifestation devant le Palais. J’étais donc allé dans les mosquées pour montrer à mes concitoyens les photos que j’avais prises ».

Rcdiste reconverti au nahdhaouisme radical, Mohamed-Ali Bouaziz, à l’image de son quasi homonyme, Mohamed Bouazizi, a allumé une étincelle entraînant un regain de violences. Si la première étincelle a donné lieu à la chute de la dictature de Ben Ali, la deuxième, autrement plus complexe, risque, au contraire, de laisser place à une nouvelle dictature, qui pourrait prendre différents aspects.
L’exposition du Palais Abdellia a été utilisée, en effet, à des fins politiques, par des courants divers, contraires, voire opposés.
Si des salafistes, après avoir eu connaissance approximative des œuvres qui y sont exposées, ont été coupables d’actes de vandalisme, violence ou intimidation, ces violences ne peuvent être imputées à ce seul courant. Une fois n’est pas coutume, le leader du Mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi et celui du PCOT, Hamma Hammami, sont d’accord sur un point. Ce sont, selon eux, des « résidus » de l’ancien régime qui manipulent des personnes apparentées à la mouvance salafiste, ainsi que de jeunes délinquants, afin de semer le chaos. C’est ainsi que, dans cette cacophonie politico-artistico-religieuse, en plus de détériorer les œuvres présentes au Palais Abdellia et d’en taguer les murs, le Tribunal de première instance de Tunis 2 à Sijoumi sera incendié et plusieurs postes de police ou de locaux de partis politiques mis à sac.
Pour ajouter à cet entremêlement de complots et alors que la Tunisie se réveillait de son premier couvre-feu, et pendant que Moncef Marzouki fêtait ses six mois au Palais de Carthage, Ahmed Mansour, chef du Parti du Néo Destour, trouve le moment idéal pour lancer son appel à un coup d’Etat militaire qui ne dit pas son nom. Il demandera ainsi à Rachid Ammar de prendre les rênes du pays et de nommer au pouvoir les personnes que M. Mansour juge adéquates pour sauver les Tunisiens de la « somalisation » !

Suite à la nuit mouvementée du 11 au 12 juin, dans la banlieue Nord de Tunis, mais aussi dans les quartiers populaires de la Cité Intilaka, Ettadhamen, El Omrane ou encore à Sousse, à Jendouba, etc., les ténors du gouvernement font les déclarations d’usage et organisent une conférence de presse.
En plus de la thèse du complot Rcdiste assez vendeuse auprès d’une population faiblement politisée, Ennahdha aura à cœur de placer le débat sur les questions religieuses en mettant sur le même pied d’égalité une supposée atteinte au sacré avec les violences perpétrées.
Du ministre des Affaires religieuses au ministre de la Culture, en passant par l’Intérieur, la Kasbah et même le ministère des Affaires étrangères, tous condamneront l’atteinte au sacré contenue dans certaines œuvres du Printemps des Arts.
Si Lotfi Zitoun n’évoquera que des œuvres jugées vulgaires (des sous-vêtements, des femmes dénudées, etc.), le ministre de la Culture, quant à lui s’emmêlera les pinceaux et ne saura distinguer la campagne de désinformation qui a eu lieu sur les réseaux sociaux et dans les mosquées, avec les œuvres réellement présentes au Palais Abdellia. Une méconnaissance qui ne l’empêchera pas de porter plainte contre les organisateurs de l’exposition et de fermer carrément l’espace !

De complot contrerévolutionnaire visant à affaiblir l’Etat « légitime », on revient donc au sempiternel refrain, électoralement juteux, de l’identité et de la question religieuse. Au milieu des violences, le groupe parlementaire d’Ennahdha, avec à sa tête Sahbi Atig, décide de proposer une loi sur le blasphème visant à incriminer les « atteintes au sacré » et, tout en parlant de manipulation des résidus de l’ancien régime, Rached Ghannouchi appelle, à l’image des chefs salafistes, à manifester vendredi pour « défendre la révolution » et les « valeurs sacrées ».

Ainsi, le porte-parole officieux d’Ennahdha et relégué aux plateaux télévisés, Lotfi Zitoun, officiellement conseiller politique de Hamadi Jebali, aura à cœur de raviver les sensibilités des Tunisiens sur les questions de bonnes mœurs et du sacré, les préférant aux questions sécuritaire et s’improvisant, par la même occasion, critique d’art.
Avec une moue de dégoût, Lotfi Zitoun décrira à plusieurs reprises les œuvres qu’il considère contraires aux valeurs tunisiennes, évoquant même les propos diffamatoires de Jalel Brick, qu’il assimilera à l’opposition et mettant dos à dos les Marsois et les couches populaires afin de susciter un sentiment de rivalité entre différentes franges de la société tunisienne. Il affirmera ainsi que les premiers se réjouissent du malheur des seconds.
Sur le même plateau, Ahmed Nejib Chebbi s’indigne : « Cette fitna [NDLR : discorde] est montée de toutes pièces et Ennahdha jette de l’huile sur le feu », affirme-t-il. « Comme vous ne trouvez pas de solutions pour les questions sécuritaires et les problèmes économiques que connaît le pays, vous endormez les gens avec ces questions identitaires », ajoute Samir Bettaieb, en substance. Le fait est que les Marsois et autres élites que Lotfi Zitoun dénigre allègrement ne font pas partie de l’électorat du parti islamiste qui a une occasion rêvée de faire naître un nouvel effet Persépolis, en sa faveur.
« Vous vous moquez des gens ! », lancera, à ce sujet, Samir Bettaïeb. « Ces violences n’ont pas commencé dimanche, elles n’ont rien à voir avec un tableau ou une exposition et encore moins avec le fait que Monsieur Chebbi ait participé au gouvernement Ghannouchi ! Vous avez fait une Loi de finances qui ne règlera pas les difficultés économiques que connaissent particulièrement les régions défavorisées, alors vous vendez du virtuel ! ».

Entre les salafistes, les Rcdistes, les laïcards, les islamistes, les militaires, les policiers et… les artistes (que Ridha Bel Haj accuse de privilégier, par leurs œuvres, un retour à la dictature), en ajoutant l’influence étrangère d’Al Qaïda, du Qatar et autres pays « amis », chacune de ces parties comploterait donc contre l’autre pour donner le choix à des Tunisiens tiraillés (intentionnellement) entre une dictature religieuse, une dictature militaire ou une dictature policière !

Photo d'illustration
Monia Ben Hamadi
14/06/2012 | 1
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