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Tribunes

Où est la politique dans tout cela?

Où est la politique dans tout cela?

Par Habib Karaouli

 

 

Après le galop d’essai des élections de 2014, qui ont été de l’avis de tous transparentes et incontestées, nous sommes nombreux à avoir crû, naïvement il est vrai ou parce que nous voulions absolument y croire en dépit de toutes les dénégations et de tous les signaux, que les élections de 2019 seraient l’occasion idéale pour débattre des vrais problèmes des citoyens et comment y répondre, des enjeux stratégiques pour notre pays et de notre avenir.

 

Bien avant l’annonce des dates pour les élections, très vite, et en ce domaine on est capable d’anticipation, tous les leviers de la manipulation de masses, Money, Ideology, Compromise and  Ego (« MICE ») sont entrés en action  et commencé à déterminer le positionnement et les mouvements des joueurs.

 

Ce à quoi on a droit, depuis, est aux antipodes des règles élémentaires de la compétition politique. En même  temps que l’on a une pléthore de candidatures fantaisistes, inoffensives somme toute et inévitables dans un système ouvert comme le nôtre, nous sommes en rupture de stock en termes d’offre politique. Ce qui est proposé est indigent, rassis et indigeste. Point de programmes suffisamment maturés qui, sur la base de bons diagnostics, proposent des solutions crédibles et des sorties de crise. Disposer d’un programme est tellement rare que l’on a vu, dans une première mondiale je pense, une candidate s’empresser d’aller enregistrer la propriété de  son ersatz de programme de crainte que la concurrence n’y puise allègrement sans copyright et encore moins de royalties  bien évidement. Les autres partis sont ils en panne d’imagination à ce point qu’ils en soient réduits à se plagier mutuellement  de manière éhontée ? À se limiter à se faire les défenseurs d’intérêts régionaux, catégoriels, voire consanguins sans ambition véritable pour le pays.  Les attaques d’une violence souvent punissable par la loi, la personnalisation du débat, les calomnies et autres rumeurs tiennent lieu de programmes et de plan d’actions.  La question est : Comment éliminer les adversaires avant d’engager le combat en les disqualifiant ?

 

Hystérisation du débat politique : vigilance renforcée

 

Le quantum de fiel régionaliste, sexiste, raciste, xénophobe, homophobe, éradicateur, liberticide, attentatoire à la vie privée des gens dont certaines cibles et leurs familles ne sortiront pas indemnes [« Il n’est pas de vertu que la calomnie ne sache atteindre » dixit Shakespeare ], … est tout simplement ahurissant et donne froid dans le dos. J’entends bien que les médias sociaux soient propices à ce déversement de haine, de ragots fétides, d’appels à la curée et d’attaques ad hominem, mais à ce point !  Aucune aptitude ni disposition à écouter l’autre, à dialoguer, à accepter un avis ou un choix différent du sien. C’est immédiatement l’invective, l’anathème, le procès en sorcellerie et autre théorie du complot. Comment peut-on argumenter et installer un débat d’idées, de programme et d’orientation dans cet environnement  là?

 

De mon point de vue, les politiques ont une responsabilité directe. Ils ont manqué d’exemplarité et ont failli à leur devoir de leaders d’opinion qui sont tenus d’éduquer leurs troupes. Au lieu de caresser dans le sens du poil un peuple majoritairement sensible à la gloriole, aux fanfaronnades, aux discours verbeux et aux promesses mirifiques comme le font les candidats populistes de tous acabits, les candidats sérieux porteurs d’une vision et d’un projet pour le pays devraient, très vite, se distinguer en tenant un discours de raison et appeler aux remises en question indispensables pour redresser la situation de crise persistante que nous vivons. 

 

La proposition de l’Ugtt de mettre en place un code de bonne conduite est restée lettre morte. Il est à craindre que, la campagne montant en intensité, l’on assiste à des dérapages qui ne feront que renforcer davantage la désaffection des tunisiens pour la politique et grossirait le camp de l’abstention. Il n’est pas trop tard. Il est encore temps de signer une charte de bonne conduite et de désigner une personnalité indépendante pour veiller à son respect. Cela ne va, bien évidemment pas, stopper le phénomène mais initierait, de mon point de vue, une démarche vertueuse qu’il faudra consolider progressivement.

 

On était en droit de s’attendre à un peu plus de sérénité. Car, dans les régimes parlementaires ou semi-présidentiels, les partis ont une  culture de coalition et de consensus ce qui les incite, bien souvent, à modérer et moduler la critique de leurs adversaires qui sont de potentiels alliés et partenaires après les élections. Or, ce n’est pas ce que nous constatons, à l’exception notable de l’attitude d’Ennahdha vis-à-vis du candidat Chahed. Certains n’hésitent pas à brûler leurs vaisseaux sans penser aux lendemains des élections où il faudra bien négocier avec les adversaires d’hier pour former la coalition qui gouvernera ou s’opposera.  

 

Judiciarisation de la pratique politique

 

L’autre trait qui caractérise la vie politique, c’est sa judiciarisation. La sur-représentation des juristes dans le personnel politique a conduit à cette dérive préjudiciable à une vie démocratique qui est le recours systématique à la justice et aux tribunaux pour délibérer et trancher sur des questions politiques, sociétales, partisanes pour arbitrer entre courants, de légitimité, … et qui devraient avoir des réponses politiques et non judiciaires. L’occupation de l’espace public par des juristes, majoritairement de médiocre qualité, plus enclins à reproduire et rappeler la doctrine plutôt que de trouver des solutions et préconiser des approches originales. Ces juristes oublient que le droit est un instrument, un outil au service d’une cause. Il est là pour dénouer et non pour nouer, pour simplifier et non complexifier, pour débloquer et non pour bloquer, pour désinhiber et non pour inhiber. Le recours en justice ne devrait concerner que les questions réglementaires, cela évitera de mêler la justice aux tiraillements politiques et les déchargera pour s’occuper des affaires des justiciables.

 

Les temps d’une campagne présidentielle

 

Dans une élection à la magistrature suprême, il y’a deux temps et qui ne font pas appel aux mêmes outils et instruments opératoires.


Il y’a un paradoxe en politique qui est un véritable dilemme pour celles et  ceux qui aspirent à conduire les affaires de la cité. Les qualités requises pour conquérir le pouvoir ne sont pas celles qu’il faut pour l’exercer.

 

Le temps de la conquête. En effet, les qualités requises pour obtenir les suffrages du plus grand nombre et conquérir le pouvoir, ténacité, pugnacité, ambition sans limites, ego surdimensionné, habileté tactique voire fourberie, mystification, ambiguïté (qui paie en politique contrairement à ce qu’en dit le Cardinal de Retz), mésalliances, … Dans cette phase,  le(a) candidat(e) est en phase de déploiement, d’affirmation, de différentiation, de conviction voire de séduction. Il (elle) a besoin, à des degrés divers, d’agilité, d’agressivité, de mouvements clivants, de promesses à foison, de dénigrement et de diabolisation de l’adversaire, de manipulation de l’opinion.

 

Certains des candidats y excellent déjà et ont une longueur d’avance forts de ce qu’ils savent parfaitement : aucune élection n’est gagnée d’avance.  Certains s’interdiront, et c’est à leur honneur, de recourir à certaines de ces pratiques. Ils  seront désavantagés. Parce qu’ils seront les seuls à respecter les règles dans une compétition où l’arbitre est en incapacité de sanctionner les défaillants. Une règle n’est valable que si elle est respectée par tout le monde. Ils auront à faire beaucoup plus pour convaincre et rallier.

 

Les favoris des sondages et  celles et ceux qui ont la faveur de la vox populi doivent se méfier des retournements et des remontées des autres concurrents à mesure que se rapproche la date des élections.

 

Pire nous avons le cas d’un candidat qui serait un « président malgré lui » parce que peu motivé, ne demandant rien à personne, que l’on est venu chercher en jouant sur sa fibre patriotique, proclamant et assumant son peu de goût pour la chose politique voire son mépris pour les politiques synonymes pour lui de menteurs invétérés. Comme si l’on pouvait gouverner sans dissimuler [dixit De Gaulle]. Comme si l’on pouvait exercer la magistrature suprême sans en être habité tous les instants avec une grande ambition pour son pays. L’honnêteté et la propreté sont nécessaires mais insuffisants pour faire un bon président. A défaut d’avoir la flamboyance, le charisme, la verve et la transgression de feu Béji Caïd Essebssi, nous aurons un Habib Essid bis qui se contentera de gérer les affaires courantes sans nous enchanter mais assurément dans le total respect des institutions. C’est peut-être ce dont le pays a besoin en ces temps incertains. Quelqu’un(e) qui rassure.

 

Entendre ce même candidat affirmer, de manière puérile, à la veille du premier tour qu’il est à égal distance de tout le monde et qu’il n’est le candidat de personne est tout simplement un non-sens  politique. Un premier tour est fait pour présenter son programme, pour se différencier, pour cliver. On le fait en comparaison voire en opposition avec les autres. La neutralité, l’équidistance et le Président de tous, c’est quand l’on est élu et que vient le moment de réunir, de rapprocher et de fédérer, … mais  pas avant !

 

Le temps de l’exercice du pouvoir, qui fait appel, lui, à des qualités qui sont aux antipodes des premières : sagesse, pondération, compétence, sens de l'intérêt général, souveraineté sourcilleuse, capacité à fédérer et à se faire bien entourer, ... Ces qualités se retrouvent chez certains candidats qui n’ont aucune chance de gagner parce qu’ils ne disposent pas des premières qualités.

 

Bien évidemment, ces qualités ne serviraient à rien si ce même candidat ne sait pas où il va. N’est pas porteur d’une vision. Autrement, il serait l’otage de son entourage, partial et en incapacité d’être au-dessus de la mêlée.

 

L’affichage rapide des  programmes et des  ambitions pour le pays des différents candidats sera un élément de discrimination. Il ne faut pas hésiter à éliminer toutes celles et ceux qui ne le feraient pas dans les formats qu’il faut et qui s’en expliqueraient dans des débats contradictoires. Ceux qui ne le feraient pas ne devraient bénéficier d’aucun intérêt.

 

Alors Mesdames et Messieurs les candidats, faites que cette compétition soit loyale, sans coups bas, sans irrégularités. Faites que cela soit une occasion d’un véritable débat, d’une confrontation argument contre argument. N’oubliez pas les questions essentielles qui détermineront notre avenir.

 

Enchantez-nous ! Faites que l’on ait toujours la tête haute à regarder vers les cimes et fiers de notre pays. Faites que nos larmes continuent à couler à chaque fois que notre hymne national est entonné.

 

Vous en avez la responsabilité et notre respect est à ce prix.

 

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Commentaires (4)

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Professeur de droit
| 23-08-2019 16:36
- " Le recours à la justicie ne devrait concerner que les questions réglementaires ".Non Monsieur , Le recours à la justice devrait concerner les infractions, c.à.d. les manquements à la loi.
Les questions réglementaires devraient, idéalement, etre tranchées par l'autorité disposant du pouvoir réglementaire: L'ISIE ou la HAICA, par exemple, dans le cadre électoral.
Faire le contraire, c'est aller justement dans la judiciarisation que vous dénoncer.
Ceci dit, vous auriez fait oeuvre plus utile, en déclinant votre vision des sujets clés, pour l'économie, sur lesquels tous les candidats devraient s'exprimer, pour etre jaugés par les tunisiens ( je dis bien jaugés et non jugés).
L'analyse psychologique des candidats que vous avez servi, à la place, n'a aucun intéret. Prenez la peine de parler avec eux, et vous vous rendrez compte que meme votre chauffeur et votre jardinier le savent parfaitement.

G&G
| 23-08-2019 13:12
Karaouli était l'un des instigateurs du modèle économique qui provoqua la chute du régime de Ben Ali. Je l'avais perdit en tout cas
Je conseille Habib et tous les théoriciens de l'ancien régime de reconnaître leurs limites et de se taire

Alejri
| 23-08-2019 10:19
Moins actif sur les réseaux sociaux j'ai l immense plaisir de constater que mon ami Habib vient de faire l analyse la plus lucide. OUTSTANDING !!

bml
| 23-08-2019 07:02
La situation politique en Tunisie est catastrophique; la grande responsabilité revient surtout à Ben Ali qui a encouragé l 'affairisme et pratiqué le népotisme d'une façon insolente. Le paysage politique reflète la décadence morale de notre pays et la course effrénée pour le pouvoir et l'enrichissement par tous les moyens.Je suis pessimiste et je ne vois aucune solution à l horizon devant cette situation déplorable .

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