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Néjib Chebbi, une vie politique
07/03/2022 | 17:21
9 min
Néjib Chebbi, une vie politique


Par Hamadi Redissi

Ahmed Néjib Chebbi, Al-Massira wal Massar (Ma vie, mon itinéraire), Tunis, Kalimât ‘abira, 2022  

 

Une envie de politique anime Al-Massira wal Massar. Son auteur Néjib Chebbi n’aura eu qu’une vie, entièrement consacrée à la politique. Il dit lui-même la gêne qu’il éprouve à parler d’autre chose, de sa vie privée et de sa famille. Bios politikos est le mot grec pour dire une vie politique. Elle a deux volets, la praxis (ou l’action) et la lexis, la parole (ou l’énoncé théorique), justement les deux parties du livre : « Ma vie » (hayâti) et « Approches » théoriques (muqarabat). L’ouvrage est une mine d’informations. Il foisonne de prises de position. Des centaines de noms figurent dans ce texte dense qui a pour toile de fond l’histoire contemporaine de la Tunisie, des années soixante du XXe siècle à nos jours. Le récit est captivant, une véritable épopée quand le curriculum vitae de la plupart des acteurs politiques est insignifiant.  

 

Bios politikos

 

Salah ben Youssef assiste à la cérémonie de sa circoncision et de ses deux frères et leur offre des bagues en or. Sa mère lui raconte les malheurs des Palestiniens. Son père fait partie des notables de la « Commission des quarante », créée par le néo-destour après la seconde guerre mondiale. A onze ans, le premier juin 1955, le gosse rebrousse chemin à la moitié du parcours qui le mène de l’Ariana (lieu de résidence), à la Goulette en liesse dans l’attente du retour de Bourguiba. L’été 1956, il assiste en Libye (où son père yousséfiste avait trouvé refuge), à des manifestations de rue en soutien à la nationalisation du canal de Suez. « La voix de l’Algérie » lui donne des nouvelles du front, de 11 à 17 ans. Des événements qui nourrissent en lui l’amour « de la patrie, de la liberté » et des valeurs de « courage et de sacrifice », dit-il. Du courage il n’en a jamais manqué. En 1962, il connaît son baptême de feu. Il se fait contrôler à 18 ans par la police alors qu’il scandait des mots d’ordre nationalistes arabes lors de la venue de Nasser à Bizerte, suite à l’évacuation par les soldats français de la ville. Néjib débarque à Paris en 1963. De sensibilité nassériste, il fréquente les cercles marxistes, perspectivistes mais finit par adhérer au parti Baath.  Il fait la connaissance de Khmaïs Chammari à l’Association des Etudiants Musulmans de l’Afrique du Nord » (AEMNA, une organisation anticoloniale créée en 1927 par Messali Haj). Trop pris par le combat pour se consacrer aux études, Il retourne à Tunis. Il est arrêté le 15 décembre 1966 lors des premières manifestations estudiantines (avec Chammari, Salah Zghidi, Aziz Krichène…) ; et puis encore le 23 mars 1968 dans la foulée du « procès Ben Janet » (du nom du militant de gauche arrêté lors des protestations contre la défaite des armées arabes en 1967).  Il fait sa première expérience de la torture. Il écope en 1969 de 11 ans de prison, dans le grand procès des marxistes et des perspectivistes. Du fond de sa cellule, il apprend le coup d’Etat militaire baathiste en Irak. Il refuse de le cautionner. Il quitte le parti. Néjib Chebbi se sent libre. A la suite de l’éviction d’Ahmed Ben Salah par Bourguiba, une grâce présidentielle est prononcée, le 20 mars 1970. Assigné à résidence à Béja, il se fait aider pour traverser clandestinement les frontières algériennes (1971). C’est l’année du fameux congrès de Korba (où les destouriens minoritaires imposent une direction inféodée au PSD, le Parti Socialiste Destourien). Radicalisé, Néjib rejoint le groupe marxiste al-Amel Tounsi, une excroissance du mouvement Perspectives. Le débat : révolution prolétarienne ou révolution nationale et démocratique ? Une nation arabe ou des nations particularisées ? Néjib fera partie de l’instance dirigeante jusqu’en 1980. Il va jusqu’au bout. Il visite la Chine (1974) et il apprend à manier les armes sous le commandement du Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP). Il retourne sous une fausse identité en Tunisie en 1977. Il vit dans la clandestinité jusqu’en 1981. Il revient à Paris. Et juste après, il retourne légalement au pays le 27 juillet 1981, à la faveur d’une « ouverture politique », décidée par Bourguiba début avril lors du congrès extraordinaire du PSD. De procès en procès, Il aura cumulé plus de 32 années de prison. Mais le guerrier n’est pas prêt de déposer les armes. Il quitte le parti d’extrême gauche, al-Amel Tounsi. Après moult négociations, il crée le PDP (le Parti Démocrate Progressiste). Et il reçoit l’autorisation de publier le magazine Al-Mawqef. C’est un tournant. Néjib est un homme nouveau, un social-démocrate, disposé au compris, prêt à servir son pays. Il reprend tête baissée des études de droit. Mais il n’est pas au bout de ses peines. Il est de nouveau déféré en justice pour « constitution d’une association illégale », suite à la condamnation par le PDP des premières arrestations des islamistes en 1986. C’est la confrontation. Il fait le récit du procès des islamistes et de la libération de Chammari et de Habib Achour incarcérés durant trois jours. Ben Ali prend le pouvoir.

 

Un intellectuel politique

 

Néjib est l’un des rares intellectuels politiques de ce pays. Il connaît ses classiques. Il a lu les penseurs de gauche Marx, Franz Fanon, Guevara et Castro, les philosophes, Sartre et Simone de Beauvoir. Les théoriciens de l’islam radical (de Mawdoudi à Ghannouchi) n’ont pour lui aucun mystère. La pensée nationaliste arabe, il l’a apprise très jeune. Il en connaît personnellement les hérauts. Il a aimé découvrir l’histoire de la Tunisie. Je l’ai vu à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (l’IRMC) durant des années lire les théoriciens de la transition démocratique, à un moment où la perspective d’un changement politique était une chimère. A chaque fois qu’il est défait, l’intellectuel contrarié revient à la lecture, la dernière fois entre 2014 et 2019, suite à la victoire du clan Béji Caïd Essebsi aux élections. Il dresse la liste de ses lectures.  Son rapport à Bourguiba est des plus compliqués. Il en discute longuement dans la deuxième partie. Néjib est un adversaire loyal. Il reconnaît la valeur de l’homme, le libérateur, le réformateur et le modernisateur. Au décès du zaïm, il lui rend un dernier hommage. Il avoue être bourguibiste par la « méthode [d’action] et non par allégeance [à la personne] ». Le chapitre deux de la deuxième partie sur la « question arabe » est très riche. L’auteur maîtrise son sujet. Il en reprend l’histoire, de la Nahdha syro-libanaise au XIXe siècle à l’idéologie nationaliste arabe, en passant par la « révolte des Arabes » (1916) et par l’effet colonial. Il en tire l’enseignement qui s’impose : seule la démocratie est à même de réaliser le rêve d’un monde arabe uni. Le troisième chapitre de la deuxième partie sur l’islam politique est aussi laborieux. Néjib fréquente assidument les islamistes. L’auteur admet que l’islam politique a évolué, sans « rompre clairement » avec son élan initial et sa vision dogmatique. Il a toujours refusé avec force l’option éradicatrice (se débarrasser des islamistes par tous les moyens). Et il ne voit d’autre choix que la pression que doit exercer constamment le courant séculariste pour forcer l’islam politique à plus de concessions. Il n’exclut pas de s’allier à eux. C’est fait. Et on a parfaitement le droit de le lui reprocher, vigoureusement.

 

L’incompris

 

Il s’est dépensé sans compter. Pragmatique, il a souvent changé de positions. Il n’a pas cessé de discuter, de se disputer à tort ou à raison sur l’essentiel et même sur des choses futiles. Ce qui lui a valu des inimitiés tenaces, aussi nombreuses que des amitiés indéfectibles. Durant l’ère Ben Ali, Néjib Chebbi n’est plus un paria. Il signe le pacte national (7 novembre 1988). Il a des contacts avec Ben Ali. Gentleman, il garde un grand respect (du reste réciproque) pour Mohamed Charfi en dépit de son opposition farouche à la réforme entreprise par le ministre (1989). Et je me rappelle avoir été sévère avec lui. Ben Ali a réconcilié tous les opposants dans le combat. En 1992, Néjib Chebbi entame une traversée du désert. Elle dure vingt ans. Après avoir réprimé les islamistes, Ben Ali s’en prend aux défenseurs des droits de l’homme, aux avocats et aux magistrats. En guise de représailles, le parti de Néjib Chebbi sera privé de parlement, contrairement aux partis satellisés auxquels Ben Ali concède généreusement quelques sièges (en 1994, en 1999 en 2004 et en 2009). Et Néjib lui-même sera interdit de prendre part à l’élection présidentielle par des artifices juridiques qui le visaient personnellement. C’était sans effet sur sa détermination. De 2005 à 2007, des islamistes et des sécularistes se réunissent pour prendre une série de prises de position communes sur les questions politiques et de société, à l’initiative de Néjib. En 2008, le bassin minier se révolte. L’homme ne pouvait manquer à l’appel. Soudain la révolution, pour reprendre le titre du livre de Fethi Benslama (Denoël, 2011). Et là, une grande partie va se jouer entre les rationalistes et les intuitifs, les réformistes et les révolutionnaires. Néjib est un cérébral et un réformiste. Il a lu Transition from Authoritarian rule d‘Odonnel et Schmitter, la Bible des transitions post-autoritaires. Il sait que la transition se joue au sein du pouvoir entre les « hard liners » (les partisans de la répression) et les « soft liners », disposés au compris. Néjib accepte la main tendue. Il rejoint le gouvernement Ghannouchi. Durant son court passage, il n’a pas démérité. Mais la ruse de l’histoire en décida autrement : le peuple ne veut pas d’une transition négociée. Il fait la révolution. Néjib entame une nouvelle étape de sa carrière. Il participe à toutes les séquences, des élections de 2011 à 2019. Il crée le Parti républicain qui part en vrille. Il en démissionne en 2014. Il se remet à la lecture, l’ultime refuge. Mais l’envie de politique est plus forte. Néjib échoue au parti Amal. Perplexe, il se demande s’il n’est pas ce Sisyphe, commis à faire remonter le rocher jusqu’au sommet de la montagne, pour l’éternité. Mais si le drame est individuel, la tragédie est collective : elle est celle de tout un pays condamné à lutter continûment contre la dictature, avec les mêmes protagonistes, qui plus est ! La version épique d’Albert Camus sied au personnage : décider de vivre le châtiment infligé par la fatalité comme un acte libre : choisir de faire monter le rocher sans perspective de salut rend l’homme maître de sa propre destinée.

 

07/03/2022 | 17:21
9 min
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Commentaires
Mohamed Obey
Bios Politicos: un pur fiasco !
a posté le 05-04-2022 à 21:34
Le résume de l'?uvre de l'homme, praxis et lexis, exposé par l'éminent intellectuel et critique Hamadi Redissi ne peut aucunement servir à améliorer l'image qu'on a a de ce 'militant' politique: Quand un avocat s'arrange du coté des messagers démagogiques du désastre et des collabos de l'impérialisme, on gagne le statut d'avocat du diable. Et les diables sont légion en cette Tunisie qui peine à cause de ces pseudo-militants_ même si leur vie s'est confondue avec de longs segments du temps d'une histoire humaine tourmentée...
Charai
réponse
a posté le 23-03-2022 à 06:39
Des intellectuels tunisiens qui avaient 'touché' à tout, il y en a des milliers, mais ils ne sont pas connus. Néjib Echebbi a profité de son statut social de priviligié avec des études à l'étranger et des rencontres entre amis et autres pour que l'homme devienne aussi connu. Néjib Echebbi est intellectuel, politicien, écrivain, et tout ce que vous voulez, mais c'est un raté et il ne le reconnait pas parce que son cercle intime ne le lui fait pas entendre sincèrement ! Un aussi grand intellectuel qui finit dans le cercle nahdhaoui, c'est simplement MALHEUREUX !
Bribèche
Baratinou baratinou
a posté le 14-03-2022 à 13:52
Yè Si Hamadi, je me demande si vous l'avez fait sciemment ou vous avez écrit votre texte sur votre téléphone portable qui vous a, par deux fois, changé le terme "compromis" par le terme "compris"... Relisez-vous bon dieu ! Ce témoignage, qui se veut critique et objectif, n'est en fait qu'un récit hagiographique qui encense la momie !
walii eddine
les drogués de la politique
a posté le 07-03-2022 à 18:27
La politique agit sur ceux qui s'y adonnent comme une véritable drogue. Le plus accro des politiciens tunisiens fut, incontestablement, le président Bourguiba; s'il a refusé à maintes reprises de suivre le conseil de ceux qui le pressait de se retirer en pleine gloire comme l'avait fait le président sénégalais, Léopold Sédar Senghor, c'est tout simplement parce qu'il en était arrivé à ne plus pouvoir se passer de cette drogue qu'était devenu, pour lui, l'exercice de la politique. On sait où cela l'a mené. le cas de Nejib Chebbi est encore plus désespéré dans la mesure où il n'a enregistré que des échecs en près de soixante années d'activisme politique.