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Chroniques
Les monologues de la passion
Par Synda Tajine
08/02/2022 | 15:59
5 min
Les monologues de la passion


« J’aurais aimé faire autrement mais j’ai été contraint. Je n’ai recouru à cette solution que lorsqu’elle est devenue nécessaire ».

Voilà ce qu’a dit le président de la République hier, dans son monologue de 18 minutes.

 

Pourquoi ces mots sont-ils importants ? Car tout dirigeant qui se respecte utilise une rhétorique bien particulière dans ses discours. Que ce soit minutieusement préparé par des équipes de com’ chevronnées ou le fruit d’un discours spontané et n’obéissant qu’au propre chef de celui qui le prononce, ces mots ont une signification et un sens.

 

Le chef de l’Etat nous dit ici qu’il s’est vu « contraint » de recourir à des solutions dictées par la situation. Qu’il n’aurait pas agi de la sorte en temps normal et qu’ « aux grands maux, s’imposent les grands remèdes ».

« Le devoir et la responsabilité historique m’ont obligé à mettre fin à ces mascarades ».

 

Pourquoi ces propos ont-ils plus de sens qu’on le croit ? Car le chef de l’Etat emploie à chacun de ses discours la même rhétorique et les mêmes figures pour parler au peuple. Il mise ici sur les émotions pour faire passer son message et susciter une réaction. Laquelle au juste ? Celle de la colère, de l’incompréhension et de l’injustice qui justifient un immédiat passage à l’acte. SON passage à l’acte. En utilisant les émotions de ses interlocuteurs, il justifie des agissements qui pourraient leur paraitre injustifiables en temps normal.

« J’ai été contraint de faire ce que j’ai fait », entendez par là, contraint de dépasser les limites qu’il s’est lui-même fixées.  « Je veux une constitution, mais je ne veux pas de cette constitution sur-mesure qu’ils ont rédigée ». « Je veux garantir une justice équitable, mais pas cette justice-là qu’ils ont instaurée ». Ainsi, Kaïs Saïed justifie les décisions difficiles - et à la limite de l’illégalité - qu’il prend « afin de servir le peuple ». « Je veux rassurer tout le monde, ici et à l’extérieur du pays ».

 

Geler le Parlement, la constitution, le CSM, organiser une consultation nationale, tenir des élections anticipées… Tout ceci peut être justifiable et justifié à condition qu’on y mette le ton.

« Il est du droit du peuple tunisien de savoir d’où vient cet argent ». Kaïs Saïed raconte ici une histoire. Celle des « valises remplies d’argent qui sortent du pays sans aucun contrôle, au nom d’une impunité dont ils jouissent encore ».  

Celle de ces autres qui « refusent de délivrer des dossiers pour faire toute la lumière et donner les preuves incriminant ceux qui se cachent derrière les assassinats de Chokri Belaïd, Mohamed Brahmi et des nombreux sécuritaires mais aussi d’autres crimes (dont il ne dit pas plus) ».

 

Pas de détails, ni de précisions. Aucun acte, mais des promesses. L’information à elle seule suffit à susciter une émotion. Tristesse, honte, colère et,  donc, passage à l’action.

« Le peuple a exprimé le souhait de purger le pays ». Et qui saurait mieux servir ce peuple que celui qui lui parle avec ses propres émotions.

 

Mais toute utilisation des émotions dans un discours serait-elle forcément manipulatoire ? Pas nécessairement. Car Kaïs Saïed croit vraiment ce qu’il dit. Lui-même parle avec ses propres émotions, c’est la raison pour laquelle elles sont si communicatives à son auditoire, et elles suscitent une réaction. C’est un orateur qui parvient à vous faire accepter des choses que vous n’auriez pas acceptées dans un contexte différent. Et quel meilleur auditoire que celui d’une Najla Bouden buvant complètement les paroles du président ?

Le chef de l’Etat nous donne là l’image d’un dirigeant qui agit seul, sans qu’aucune contestation ne soit exprimée, mais qui le fait pour le bien de tous. Car il ressent ce que vous ressentez et il agit par émotion. Tout comme vous.

 

Mais il faut qu’il s’agisse de passions communes sur lesquelles Kaïs Saïed base son discours. Le sentiment d’injustice, l’omerta, la déception de la classe politique, la liberté et l’espoir .  « Les Tunisiens aspirent à la justice et à la liberté. Le moment est historique ».

 

En matière de rhétorique politique, Kaïs Saïed n’a rien inventé. Que des classiques, expliqués par ce bon vieil Aristote. Utiliser le pathos – ou discours basé sur l’émotion - afin de susciter une réaction chez son auditoire et donc obtenir son aval quant à des annonces qu’il ne pourrait justifier en temps normal. Lui raconter une histoire pour justifier des décisions déjà prises ou celles à prendre et dont il faut préparer le terrain.

Cette rhétorique des passions permet à Kaïs Saïed de faire croire qu’il agit car il se sent concerné, impliqué, touché par les mêmes tourments que chacun d’entre vous. Mais est-ce réellement ce qu’on lui demande ? Un bon dirigeant est-il un dirigeant passionné qui justifie l’injustifiable par le contexte dans lequel il évolue ?

 

S’il utilise l’article 80 et la menace d’un péril imminent pour geler des institutions démocratiques. S’il suspend la constitution car elle comporte des failles. Qu’il fait main-basse sur le gouvernement car il a échoué. Qu’il se base sur les dépassements de juges véreux pour bloquer la justice. Que fera-t-il de ces médias qui « tentent de manipuler le peuple », de ces hommes d’affaires « qui pillent les richesses des citoyens » et de ces politiques, membres de la société civile, activistes ou citoyens qui « collaborent avec l’ennemi ». Faut-il faire table rase et tout jeter aux poubelles ? Faut-il tout gérer par l’émotion ? Le pathos n’est-il pas un trait indissociable du discours politique totalitaire et hégémonique ? L’histoire le prouve en tout cas…

 

 

Par Synda Tajine
08/02/2022 | 15:59
5 min
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Commentaires
VRAI
@Mon.: lesez svp le commentaire d´observator..
a posté le 09-02-2022 à 15:18
https://www.businessnews.com.tn/le-meilleur-gouvernement-au-monde,523,112991,3
Bechir
Decembre
a posté le 09-02-2022 à 09:15
La passion aussi que le pretendu totalitarisme sont bienfaisants jusqu a decembre prochain, apres on pourra juger.
MH
Le Pere Noel
a posté le à 11:21
Mais il n'existe pas!!
nazou de la chameliere
Siiii Mr Mh
a posté le à 11:55
Il existe le père Noël !!
Même qu'il a la tronche d'un croque-mort !!
Qu'il parle comme un revenant !!!
Et qu'il leur promets des bonbons !!!
KEF
Institution
a posté le 08-02-2022 à 18:41
A lire votre éditoriale je suis d'accord avec vous à 99% sauf pour la dernière phrase.
A votre place j'aurais mis " l'histoire nous le prouvera.. ".
Autrement dit, le Président n'avait pas d'autres choix vu la situation dans laquelle il se trouve, et au vu des virus qui sont encore dans les rouages de toute l'administration.
On a beau dire que K.S est ceci ou celà, quelqu'un d'autre aurait fait pareil ou pire.
Souvenons nous du Président Trump, quant il a déchiré un texte de loi d'Obama aux yeux de l'ensemble de toute l'Amérique et du monde entier.
Cela dit la constitution de 2014 ira dans les poubelles, afin qu'elle soit remplacé par celle de 1956 en rectifiant une dizaine d'articles à commencer par celui qui stipule la présidence à vie.
Pour le CSM il faudrait le dépoussiérer et rénover sa manière de composition et pourquoi pas ne pas l'appliquer à la manière Française.
Nous tous tunisiens nous souhaitons que notre pays puisse s'en sortir la tête haute de cette crise politique, économique et sociale, et de retrouver vite fait la joie de vivre et de bien être.
jilani
Institutions démocratiques !!!
a posté le 08-02-2022 à 17:23
Elles n'ont de démocratique que le nom, une image de copier coller pour montrer aux étrangers que nous vivons dans un pays démocratique avec toutes les institutions à l'instar des pays occidentaux. Mais la réalité est tout autre, elles sont gérées par des opportunistes, des lèches bottes du gourou, désignés pour servir le parti islamiste et les mafieux. Mais pour les américains et français, tant que cela ne touche pas leurs intérêts, ils s'en foutent, sinon ils agiront pour changer de force le régime comme ils l'ont fait dans d'autres pays Iran Irak Guatemala Congo Indochine Lybie Mali ... Heureusement que la Tunisie n'a rien de stratégique ni pétrole, ni gaz, ni cobalt ou terres rares ...
Mon.
Comment
a posté le 08-02-2022 à 17:22
'?motions ou pas, j'aurai fait la même chose que lui, vu la déliquescence du pays, l'infiltration des institutions du pays par la secte islamiste, par contre, j'aurais fait un débat national avec les partis politiques et l'UGTT pour débattre de l'avenir du pays sans Ennahda évidemment, responsable de l'appauvrissement du pays, c'est son seul tort de vouloir tout décider tout seul ou presque et probablement le conduire à une impasse qui causerait sa chute s'il ne se ressaisit pas.