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La démocratie face à ses ennemis de l’intérieur : quelques leçons de l’Histoire

Temps de lecture : 4 min
La démocratie face à ses ennemis de l’intérieur : quelques leçons de l’Histoire

 

Nombreux sont les observateurs qui ont relevé ce qu’a de paradoxal la situation créée par le récent triomphe de la démocratie en Tunisie. Jamais elle n’a été aussi solidement installée ; jamais, simultanément, elle n’a paru aussi menacée par le populisme. Son empire s’étend sans plus rencontrer d’opposition, ses règles et ses procédures prévalent avec une rigueur sans cesse accrue, son esprit entre les rapports sociaux et modèle l’identité des êtres avec toujours plus d’ampleur et de profondeur. Et, pourtant, un mal mystérieux ronge ce progrès euphorique. Quelque chose comme une anémie galopante dessèche ces formes qui s’élèvent à l’irréprochable. L’indéniable avancée dans la réalité se solde par une non moins incontestable perte d’effectivité. La puissance réelle déserte la machinerie à mesure que se rouages se perfectionnent.

J’ai proposé l’expression de « démocratie face à ses ennemis de l’intérieur » pour rendre compte de cet obscur écartèlement. La formule cherche à pointer l’originalité de la situation actuelle par rapport au cas de figure classique des contradictions de la liberté : la fatale liberté laissée aux ennemis de la liberté de la détruire, Hitler arrivant au pouvoir par la voie légale, en 1933, pour abolir aussitôt la légalité. Nous sommes aux antipodes, ici, d’une telle opposition frontale et déclarée. L’antagonisme dont il s’agit est tout interne et il s’ignore ; il procède des valeurs les plus certaines de la démocratie et il opère en secret. C’est le zèle des amis de la liberté qui se révèle autodestructeur, sans qu’un instant l’existence de la liberté soit remise en question. L’affaiblissement marche avec l’approfondissement.

À première vue, la démocratie n’a plus d’ennemis et c’est à partir de cette disparition qu’il faut approcher ce trouble étrange qui la consume du dedans. Ainsi, depuis le début du cheminement de la Demos Kratos dans l’Agora, elle n’avait cessé d’être en butte à des adversaires farouches sur ses deux flancs, arc-boutés, les uns, sur l’autorité de la tradition et de la nation, et les autres, juchés sur les promesses de la révolution. Une adversité qui, loin de reculer au fur et à mesure de son enracinement, y avait continûment trouvé de quoi se renouveler et s’amplifier. Ses efforts auront culminé ces dernières années, au point d’avoir pu paraître un moment bien près de l’emporter. Cette situation n’est pas pourtant nouvelle ! Qui, en 1939, en Europe, eût parié sur les chances des pitoyables régimes parlementaires et bourgeois ? Ces formidables armées de la servitude ne sont plus qu’un souvenir. Nous avons vu s’évanouir, en peu d’années, tant les nombres subsistantes des « prophètes » du passé que la magie, elle bien vivante, des sorciers de l’avenir. Leurs causes ont brutalement cessé d’être soutenables. Il n’y a plus eu personne, tout d’un coup, pour rêver du retour de l’ordre organique et hiérarchique, ou pour croire au miraculeux avènement de la liberté substantielle, grâce au sacrifice des égoïstes indépendances individuelles. Entre 1974, quand la « révolution des œillets » abat à Lisbonne l’un des derniers vestiges de la réaction triomphante de l’entre-deux-guerres, et 1989, quand s’ouvre à Berlin une brèche décisive dans la citadelle communiste, la liberté sans restriction ni déplacement s’impose comme l’unique politique concevable. La démocratie devient l’horizon indépassable de notre temps.

C’est du sein de cette conversion générale qu’a surgi une adversité que l’on n’attendait pas, une adversité intime, sans porteurs déclarés ni visage identifiable, logée dans le fonctionnement même de ce régime dorénavant incontesté. La démocratie a changé autant qu’elle a gagné. Elle l’a emporté, jusque dans l’esprit de ses contradicteurs les plus rebelles, moyennant une métaphore de sa compréhension d’elle-même qui l’a ramenée à son principe originel. Elle a retrouvé le sens de son fondement en droit, l’égale liberté de ses membres, et elle s’est remise à son école. C’est en renouant de la sorte avec les droits de l’homme qu’elle s’est vouée à la contradiction insaisissable qui la travaille du dedans. En même temps que cette réconciliation unanimiste lui a permis d’absorber ses anciens adversaires dans l’évidence communielle d’une norme avouée de tous, elle l’a disjointe d’elle-même, elle l’a installée dans le partage entre ses bases ce qu’elle veut être et ce qui lui vaut d’exister.

 

Mohamed Arbi Nsiri (Universitaire / Université Paris-Nanterre)

 

 

 

 

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Commentaires (21)

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Nady
| 26-05-2020 08:16
c'est comme quand on apprend à jouer d'un instrument de musique, on fait pleine de fausses notes au départ. Pour ce qui est de l'idée principale de cette article, mais franchement, a-ont vraiment besoin d'un regard profond pour voir que la démocratie trébuchante en Tunisie a bien des ennemis?
Des ennemis de l'intérieur certes, mais bien soutenus par des pays qui ne cachent plus leur ferme volonté de voir l'élan démocratique récent stopper nette dans son propre foyer.

hourcq
| 26-05-2020 00:31
L'auteur devrait s'inspirer de Boileau: "Ce qui se conçoit bien s'exprime clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ".
Moi, j'aime bien ce jugement de Winston Churchill disant:"La démocratie est un mauvais système mais c'est le moins mauvais". Au sens étymologique, ce mot vient du grec et signifie l'autorité exercée par le peuple. Mais quel peuple? '?taient exclus les esclaves, les femmes et les métèques (les habitants nés ailleurs et donc ne bénéficiant pas du droit du sol). Et, en évoquant Hitler, on omet de dire qu'il n'a obtenu que 33 % des voix quand il est parvenu au pouvoir et qu'il a instauré sa dictature grâce aux sbires armés SS, SA des milices qui le soutenaient et terrorisaient ses opposants en les éliminant si besoin.
Aujourd'hui, on reconnaît une vraie démocratie quand un régime politique admet et applique les Droits de l'Homme et du Citoyen, en particulier la liberté d'expression et d'association ainsi que des droits pour l'opposition et bien sûr la séparation des pouvoirs: l'exécutif, le législatif et le judiciaire qui soient réellement indépendants.
Rien ne sera jamais parfait mais les bases d'un régime démocratique seront toujours les mêmes quels que soient les lieux et les époques. Elles peuvent seulement s'affiner et se perfectionner au fil du temps.

MH
| 25-05-2020 23:06
Habituellement, je ne partage pas vos pensées et points de vu, mais là je dois admettre que je suis d'accord avec vous à 100%. Je n'ai rien retenu de ce texte et après chaque phrase je me disais je vais capter l'idée. Mais, il n'en était rien jusqu'à la dernière ligne. Je suis resté sur ma faim car le sujet est intéressant: le titre est très attrayant.

VIAN
| 25-05-2020 20:07
Merci pour votre aimable complément.

aldo
| 25-05-2020 18:57
hassilou , oulidha inaalbou hek ezzine ______ c'est combien ?

Gg
| 25-05-2020 17:59
Absolument, bien vu!

Houcine
| 25-05-2020 17:50
La démocratie ce sont des normes et des procédures pour donner corps aux lois, et une société civile en mesure de s'associer et organiser l'expression de ses intérêts dans une société qui en reconnaît le bien-fondé et la conflictualité.
On assiste à un mésusage volontiers affiché des pouvoirs distribués au sein de l'exécutif, ARP et Présidence détournant les procédures ou en les contournant, ainsi des luttes au sein de l'ARP.
Aux affrontements bruyants de l'ARP s'additionnent sur un mode feutré les rivalités de puissance entre le chef de l'Etat et celui qui chapeaute l'ARP en mobilisant au profit de ses desseins partisans le prestige et l'aura de cette assemblée pour se proclamer ministre plénipotentiaire, représentant de la Tunisie et maître absolu de cette assemblée.
Face à ces luttes de pouvoir fort éloignées des missions de l'un et de l'autre et qui en donnent une image dégradée, la société, au sens de citoyens et multitude, peine à trouver comment et par quels instruments faire entendre que le compte n'y est pas si l'on en croit les récriminations des uns et des autres.
Si démocratie il y a, par la libération de la parole, on peinerait à repérer ce qui dans nos institutions peut nous conduire à nommer ce qui se vit, se donne à voir, comme manifestation d'une démocratie.
Il ne suffit pas du bulletin de vote qui n'est que l'expression d'une liberté gagnée, certes. Jusqu'ici, cette liberté a échoué à produire ses effets attendus, justice et dignité.
Quand on bâtit un système qui bafoue, dans les faits, ces deux revendications normatives, les procédures deviennent juste le mode de perpétuation de l'établi.
Mais, parfois les insatisfactions génèrent des affects puissants capables d'emporter dans leurs vagues toutes les prétentions de ceux qui occupent le trône.
Cela s'est déjà vu. Il n'y a pas si loin.

Gg
| 25-05-2020 17:15
...je ne comprends pas le français de cet article, au style volontairement compliqué, boursouflé. Prétentieux, pour tout dire!
Jusqu'au au titre, "quelques leçons de l'historique" au lieu de "quelques leçons de l'histoire", tout simplement.
C'est une problématique -pardon, un problème- très fréquent actuellement.
Même François Mauriac, cet exégète, se lit aisément!
C'est dommage, la "démocratie face à ses ennemis de l'intérieur" est un sujet actuel et de première importance...

Welles
| 25-05-2020 16:32
Avec tous mes respects permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas votre français et du coup le contenu m'échappe totalement. J'ai bien saisi que vous réfléchissez sur la démocratie et ses ennemis de l'intérieur ; après plus rien ; par contre sachez le que contrairement à ce que vous dites la Demos Kratos n'a rien avoir avec ce que nous entendons aujourd'hui par démocratie représentative ; elle est même pour Platon qui l'a combattu avec vigueur le stade ultime qui mène droit à l'anarchie.

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