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Constitution d’un gouvernement de coalition: le problème des huit dames !

Temps de lecture : 4 min
Constitution d’un gouvernement de coalition: le problème des huit dames !

 

 Par Hédi Sraieb

 

Tous les amateurs des jeux d’échecs connaissent le but du problème des huit dames qui est de placer huit dames d'un jeu d'échecs sur un échiquier de 8 × 8 cases sans que les dames ne puissent se menacer mutuellement, conformément aux règles du jeu d'échecs. Ce problème sert souvent d'exemple pour illustrer des techniques de programmation au sens de priorisation et hiérarchisation sous contrainte de cohérence et d’équilibre. La résolution du problème des 8 dames débouche sur 92 solutions distinctes, mais seulement 12 solutions d’entre-elles satisfont à des règles prédéterminées de transformation (le mouvement de l’une implique le mouvement des 7 autres dans le respect des règles).

 

Si le problème des 8 dames est éminemment mathématique, il trouve une possible illustration dans la configuration de la nouvelle assemblée nationale où 8 expressions politiques (reflet plus ou moins adéquat de formations politiques) devraient s’accorder en vue de satisfaire les impératifs du moment concomitamment avec leurs arrière-pensées stratégiques et cela dans le respect de règles du jeu explicites ou tacites. Les impératifs sont la gouvernabilité au plan de l’exécutif (cohérence minimale de l’équipe ministérielle) et la gouvernabilité au plan législatif (assurance de pouvoir trouver une majorité, fût-ce, à géométrie variable, au cas par cas, mais disposant d’un noyau actif capable de forcer la décision). 7 des 8 dames sont connues. Ce sont celles qui ont obtenu d’emblée la possibilité de constituer un groupe parlementaire : Ennahdha (52), Qalb Tounes (38), Tayar (22), Karama (21), PDL (17), Chaab (16), Taya tounes (14) auxquelles il faudrait ajouter désormais la dernière-née « la réforme nationale » (doté de 15 membres). Ces 8 dames totalisent 195 des 217 sièges soit près de 90% de l’hémicycle. Tout le jeu politique devrait donc s’organiser autour de ces 8 formations, sachant qu’aucune d’elle ne prendra le risque, -en rapprochement avec d’autres-, d’un blocage institutionnel et par là à une paralysie totale du gouvernement débouchant irrémédiablement vers une dissolution de l’assemblée. Chacune d’elles sait la volatilité et la fluidité extrême de l’électorat, chacune d’elles aurait beaucoup à perdre et peu à gagner (y compris pour chacun des parlementaires).

 

Nul besoin de préciser que la toute première séquence du jeu s’organise autour de l’élue des 8 dames, en l’occurrence la formation islamiste. Si le premier mouvement (exigences contre concessions) appartient à Ennahdha, celle-ci doit ménager les attentes fortes et les points durs (deal breakers) de ses possibles « alliés de circonstance ». A l’évidence ses marges de manœuvre sont réduites, bien plus étroites qu’elles ne l’ont été par le passé (2011 & 2014). Elle est susceptible d’avancer deux cartes qui la préservent d’un discrédit préjudiciable tant au niveau de ses propres troupes que de l’opinion: celle d’une reconduite sous des formes renouvelées et aménagées « d’union nationale », ou bien encore celle dite d’un « gouvernement de compétences » à dominante nationaliste. La formation islamiste se sait ne pas pouvoir passer en force, du coup la solution hybride mixant les deux options évoquées, présenterait l’avantage d’épouser les lignes de moindre résistance des autres dames, comme de celle de la Choura.

 

A l’exception du PDL qui semble avoir choisi d’emblée une posture d’opposition, les 6 autres formations sont forcées et amenées à soupeser les avantages et inconvénients à avoir « un pied dedans et un pied dehors » tout en acceptant un minimum de cohérence gouvernementale et de discipline de vote. La formation islamiste semble faire le pari qu’une nouvelle fois les enjeux décisifs se situeront encore du côté « sociétal » bien plus que du côté proprement « social et économique ». Ennahdha est donc prédisposée à faire des concessions dans les domaines de la moralisation de la vie politique, voire aussi d’un raidissement de la législation en matière de mœurs quitte à en limiter la portée, ou bien encore à concéder des postures plus nationalistes comme la renégociation d’accords internationaux (cf. ALECA). Des abandons circonscrits contrebalancés par l’adhésion des prétendants à la coalition, à la poursuite de la politique économique dans ses grandes lignes quitte à concéder encore quelques aménagements, notamment en matière de lutte contre la pauvreté (fond Zakat, banque pour les régions).

 

Le parti islamiste propose donc de « gérer » et non de « transformer » la structure économique et sociale. Un plus petit dénominateur commun que l’on pourrait qualifier « d’orthodoxie économique » qui convient aux 6 autres dames ombrageuses dont au moins 4 d’entre-elles vont devoir se faire violence. Telle est l’équation la plus plausible. Il reste encore nombre d’inconnues à résoudre permettant de ménager les susceptibilités des unes comme des autres. Rien ne doit être négligé, car comme le dit Nietzche, le diable se cache dans les détails.

 

 

Hédi Sraieb

Docteur d’Etat en économie du Développement

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Commentaires (6)

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Dr. Jamel Tazarki
| 07-11-2019 21:24
Introduction: J'ai beaucoup aimé lire l'article ci-dessus qui a un esprit mathématique mais qui se laisse aussi se résoudre avec la méthode purement informatique du backtracking.

Moi je dirais plutôt: comment placer huit reines sur un échiquier sans qu'aucune ne puisse être "bouffée" par une autre?

Certes, il y a exactement 12 solutions où il est impossible qu'une reine 'bouffe' d'autres reines, mais ceci à condition que toutes les reines respectent les règles du jeu: une reine ne peut "bouffer" que d'autres reines situées sur la ligne, la colonne et les deux diagonales qui contiennent la case sur laquelle elle est posée.
==>
Et comme vous savez, Cher Mr. Hédi Sraieb, certains partis politiques risquent comme d'habitude de ne pas respecter les règles du jeu et vont essayer de bouffer tous les autres partis politiques de façon irrégulière.
Exemple: Tahya Tounes a bouffé Nidaa Tounes:((


Je rappelle que le parlement est par l'élection législative une projection des différentes tendances socio-économiques de la Tunisie. Et ainsi il faut définir/chercher tous les problèmes clés qui touchent la majorité des Tunisiens par la représentation parlementaire ou même directement par des enquêtes, ce que l'on appelle en sociologie "un noyau de problèmes clés commun à tous les citoyens". Et c'est ce noyau de problèmes clés qu'il faudrait réaliser prioritairement...

Exemple de problèmes clés de la Tunisie :
a) la question de la paix sociale,
b) la lutte contre la corruption,
c) la question environnementale,
d) l'inégalité sociale,
e) l'autodétermination
f) Participation
g) la solidarité
h) l'optimisation de l'enseignement primaire, secondaire, professionnel et supérieur.
i) le chômage
etc.


Fazit: Il faut faire expliquer à nos partis politiques qu'ils ont intérêt à respecter les règles du jeu et de tenir un langage de vérité et de respect mutuel... Et ceci en évitant les hypothèses sans fondement et les mots blessants.


Puis, je voudrais insister qu'il est temps de parler de la protection de l'environnement. Les quantités de pollutions produites en Tunisie depuis les années 80 sont largement supérieures aux capacités de la nature à se régénérer. Il faut absolument se libérer de cette idée absurde que la mer est immense et serait capable d'absorber toutes nos pollutions et nos eaux usées (la pollution fécale). Notre mer est dévastée, polluée, vidée de ses ressources. On ne peut pas rester indifférent à ce genre de dégâts. Les citoyens tunisiens doivent apprendre à manier la vertu du respect non seulement des pauvres, des femmes, des enfants et des vieux mais aussi des arbres, de la terre, de l'eau et des animaux...

Nos hommes d'affaires et tous nos politiciens sont en train de réduire les capacités des générations futures à répondre à leurs besoins au nom de l'augmentation des exportations et la rentrée de devises étrangères.


Le parti politique Ennahdha, qui se dit musulman, n'a pas écrit un seul mot concernant la protection de l'environnement dans son dernier fascicule "Contrat de gouvernement" ... Où allons nous avec ces politiciens irresponsables...

Très Cordialement
Jamel Tazarki, Mathématicien

makgech
| 07-11-2019 14:48
idem comme autres conjectures à la tunisienne à résoudre :
- la quadrature du cercle :
- le théorème de Fermat ;
- la conjecture de Syracuse, etc, etc.

aux armes (du labeur) , Citoyens !

J.trad
| 07-11-2019 12:46
Supposant que vous êtes champions en jeu d'échecs ,je laisse à "Deep Bleu" le soin de vous répondre :( alif l'âme mïm +7a mïm+7a. Mïm +Kaf hàe yâa 3ayn sâad #!!! Deep Bleu ,jette l'éponge ,jusqu'à yawm El faza3 Al akbar . Fin du tournois . Les chantages de Tayyar ,de 3abir ,et tkoull attaabir ,iront Ila 9âa3 El bïr .ta7ta attasfïr wassoukhriyati wattanbir.

Youssef kraiem
| 07-11-2019 12:06
Tous les députés sont conscients de l'impérieuse nécessité d'éviter le recours à de nouvelles élections soit par souci de veiller à l'intérêt national soit par souci de préserver l'immunité chèrement acquise.Annahdha en est sûrement consciente et cherchera à faire le moins de concessions.N'empêche qui' elle a tout intérêt à s'assurer un minimum de sympathie auprès d'un électorat qui lui est franchement de plus en plus hostile.Elle devra se plier bon gré mal gré à l'exigence de choisir le CDG en dehors du mouvement.Une telle concession serait déterminante pour aplanir la situation et rallier les récalcitrants dont certaines conditions sont pour le moins irréalistes. Une personnalité à haute teneur économique est à mon sens toute indiquée pour sortir le pays du marasme actuel.

aziz aziz
| 07-11-2019 11:07
'?'.Dame Nahdha à d'autres projets : corrompre les autres dames puis les transformer en fous errants avec multitudes de pions bien acquis à sa cause. Quant au roi, lui il fera bien la belle au bois dormant là haut à Carthage.
Malheureusement, Pour la Tunisie c'est déjà ECHEC ET MAT.

DHEJ
| 07-11-2019 10:30
Rien ne vaut un encens efficace...

C'est la ROQYA!

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