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La route vers Carthage et la diplomatie

La route vers Carthage et la diplomatie

Par Moncef Hajeri


Pour n’en donner qu’une définition succincte, la diplomatie est l’art et la pratique de la conduite de relations sur le plan international par la négociation d’alliances, de traités, d’accords, bilatéraux ou multilatéraux, entre les États et avec les institutions internationales. La diplomatie appréhende de nombreux domaines, principalement, politique, culturel, social, sécuritaire et économique. La promotion économique ne constitue, de ce fait, que l’un des secteurs d’activité d’une représentation diplomatique.

La diplomatie économique est donc loin d’être une idée nouvelle. Il s’agit d’un processus qui impose aux représentations diplomatiques et consulaires la mission de soutenir les efforts de relance économique du gouvernement et des organismes publics de promotion en servant d’interface entre les opérateurs privés et publics nationaux et ceux des espaces d’accréditation afin de trouver de nouveaux débouchés pour les biens et services, et de mobiliser les investissements directs étrangers.

 

Cependant, à entendre certains candidats à la magistrature suprême se promouvoir en dissertant sur la notion de politique étrangère, nous avons le sentiment que la diplomatie économique est un concept nouveau qui vient d’envahir la planète.

Chacun y va de sa théorie, de son idée, de sa vision. Nous y repérons de l’approximativement sérieux, du moins sérieux et, permettez-moi l’expression,  du fantaisiste.

Il m’importe de rapporter que chaque passage de l’un des candidats sur un plateau de télévision qui aborde ce sujet engendre auprès des diplomates au sein du Ministère et ceux en poste à l’étranger, des réactions qui vont du « ce n’était pas mal, mais encore incomplet » pour ce qui est des prétendants les mieux éclairés, au « il n’a rien compris » pour ce qui à trait aux moins avertis.

A se demander si parmi les vingt-six candidats, certains, dans un élan de professionnalisme, ont-ils eu un jour l’idée d’arpenter les couloirs du Ministère des Affaires Etrangères, de s’imprégner de l’atmosphère du Département, de discuter avec les diplomates, les jeunes et les moins jeunes, de percevoir leur ressenti, d’appréhender leurs projets et de deviser sur leurs idées ? On parle beaucoup d’Afrique, combien de candidats ont-ils eu des échanges sérieux avec des diplomates ayant fait leurs armes dans des pays africains et donc imbus de leurs rouages et de leur subtilité ? Combien se sont-ils intéressés au fonctionnement d’une Ambassade en y sacrifiant quelques heures de leur temps ?

Sans doute, ici, me parait-il utile d’apporter quelques précisions terminologiques et constitutionnelles afin de dissiper quelques confusions. Conformément à l’article 77 de la Constitution, le Chef de l’Etat détermine la politique générale en matière de relations avec l’étranger. Il trace donc les grandes lignes, les choix stratégiques de notre politique étrangère et en dessine les contours dans le projet d’optimiser les intérêts de la Tunisie tant sur le plan bilatéral que multilatéral au cœur d’une mouvance que l’on appelle les relations internationales. La diplomatie, quant à elle, est la mise en œuvre de cette politique par le biais des diplomates.

Il est aujourd’hui une réalité à laquelle il est difficile de se soustraire. Depuis une vingtaine d’années notre diplomatie a progressivement perdu de ces qualités qui lui autorisaient un certain rayonnement à l’échelle internationale. Au lendemain de la Révolution, la situation s’en est allée périclitant.

En effet, depuis les événements de janvier 2011, la majorité des activités et des innombrables voyages des Ministres qui se sont succédés à la tête du Ministère des Affaires Etrangères n’a eu que peu d’influence sur la situation économique et sociale de la Tunisie. A titre d’exemple, les commissions mixtes bilatérales ont connu une teneur quasi essentiellement axée sur des déclarations d’intention. Elles ont davantage constitué un espace de rencontres de prestige qu’une démarche structurante allant vers une contribution réelle au processus de développement du pays.

Est-ce la faute des diplomates ?

Lorsqu’en matière de football, l’entraineur place le gardien de but en attaque, l’ailier droit à sa place et l’arrière central comme relayeur, est-il possible de concevoir une victoire de l’équipe ?

Cela se traduit au sein du Ministère des Affaires Etrangères par l’exemple d’une fonctionnaire ne maitrisant que faiblement les langues étrangères, sans jamais avoir mis les pieds dans une Ambassade, et qui est parachutée Ambassadrice. Alors que, dans le même temps, sa collègue réunissant toutes les conditions pour satisfaire aux exigences d’un tel poste n’est nommée que Consule. Cela est préjudiciable aux intérêts de la Tunisie et donne du grain à moudre aux détracteurs de la gent féminine alors que le Département regorge de jeunes femmes de très grande qualité. De nombreux cas similaires sont également à déplorer.

Une majorité de diplomates vous dira : « donnez-nous l’environnement de travail adéquat, et un bon entraineur, et nous vous offrirons de grandes victoires ».

Aujourd’hui, en cette délicate période de transition, mais aussi pour se mettre au diapason de l’évolution effrénée des mutations internationales où le poids des multinationales et les regroupements régionaux, notamment, ont transformé l’environnement économique mondial et fait surgir une concurrence internationale féroce, il devient impérieux de reconsidérer notre approche classique pour un projet plus ambitieux, une vision prospective, un ciblage précis de nos priorités et donc d’accorder à la diplomatie économique la qualité de priorité d’Etat, au même titre que la lutte contre le terrorisme et d’y consacrer l’indispensable et nécessaire budget sans lequel l’on se cantonnera dans de vaines promesses électoralistes.

Aussi, décider de la mise en œuvre de la diplomatie économique c’est tout d’abord commencer par mettre de l’ordre dans l’environnement des affaires de la maison Tunisie et, en particulier :

1/Admettre, afin d’y apporter solution, que la bureaucratie excessive, la fraude fiscale, les problèmes douaniers, la sclérose du système bancaire, la corruption et un code qui interdit plus qu’il n’incite, sont autant de freins à l’investissement étranger.

2/Procéder à la distribution à nos Ambassades de listes de produits exportables ; listes établies judicieusement en fonction du pays d’accréditation. A titre d’exemple, évitons de proposer à la Grèce de l’huile d’olive en bouteille.

3/S’agissant des services, armer nos Ambassades d’informations précises sur les entreprises, leurs produits et leur réelle capacité de coopération internationale. Pourquoi ne pas renouveler l’expérience du salon africain des services qui avait eu lieu en 2005 en Tunisie et qui avait grandement servi les intérêts de nos opérateurs ?

Pour ce qui est des diplomates :

1/Hâter, parce que les fonds sont disponibles,  la réalisation du projet de l’académie diplomatique afin de procéder aux formations nécessaires, au recyclage, au perfectionnement des langues, à l’enseignement des usages protocolaires, etc.

2/Stopper toutes les affectations de complaisance et, sur la base d’un profilage aussi affiné que possible, aller vers l’optimisation : le diplomate qu’il faut au poste approprié.

3/Repenser les critères d’évaluation annuelle des Chefs de poste et des diplomates qui datent du siècle dernier et qui sont de nos jours totalement inopérant.

Pour réaliser cette optimisation et servir efficacement les intérêts de la Tunisie, il s’agira, à mon sens :

-Dans un premier temps, de renforcer certaines représentations par des éléments imprégnés des questions économiques, notamment en Afrique où la politique de la nomination d’un Ambassadeur accompagné seulement d’un ou de deux diplomates n’est plus viable. Rappelons que dans ce continent un Ambassadeur peut couvrir de nombreux pays.   

-Dans un second temps, de programmer l’établissement d’Ambassades dans certains pays d’Asie (Malaisie, Vietnam), pétroliers de l’ex bloc soviétique (Azerbaïdjan, Kazakhstan), d’Afrique (Angola, Niger, Botswana), ainsi que des Consulats à vocation économique (Bavière, dont le PIB est supérieur à celui de 22 des 28 pays de l’Union Européenne,  Catalogne, dont le PIB est six fois plus élevé que celui de la Tunisie).

-D’aboutir à une troisième phase où il s’agira d’engager une réflexion sérieuse vers un redéploiement diplomatique en fonction de nos intérêts économiques allant jusqu’à, si nécessaire, fermer des représentations diplomatiques non rentables.

Pour conclure ce commentaire non exhaustif relatif à la diplomatie et à sa dimension économique, il devient impérieux de redorer le blason de la Tunisie sur le plan international en étoffant sa présence (aujourd’hui chétive) au sein des institutions internationales et régionales et, particulièrement, celles financières telles que la Banque Mondiale, le Fond Monétaire International, la Banque Africaine de Développement, la Banque des Règlements Internationaux, la Banque Islamique de Développement, la Banque Arabe pour le Développement Economique en Afrique, pour ne citer que les plus en vue.

Il est grandement temps que les dirigeants de demain s’attachent à rendre à notre pays son rayonnement international d’antant.

 

* Moncef Hajeri, ancien Ambassadeur

 

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Commentaires (2)

Commenter

MH
| 11-09-2019 08:40
Il faut regarder vers l'avant et pas en arrière. Il faut innover et chercher des nouvelles méthodes.

uno
| 11-09-2019 06:24
Pourquoi les diplomates tunisiens se bousculent pour des postes a l'étranges
Réponse: parce que ils sont très mal payé quand ils sont en poste en tunisie, aller prendre des leçons chez nos frères marocains ,après on peux discuter sur la diplomatie économique

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