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Chroniques

La bombe à retardement des entreprises publiques

Temps de lecture : 6 min
La bombe à retardement des entreprises publiques

 

 

Il est vraiment frustrant de constater que l’actualité du moment est exclusivement tournée vers tout ce qui se rapporte à la gestion médicale et sanitaire de l’épidémie laissant de côté la gestion financière de cette épidémie et de son impact socioéconomique. Ce n’est pas seulement le ministère de la Santé et ses structures affiliées qui sont au four et au moulin. Le ministère des Finances est lui aussi au four et au moulin, ne sachant presque plus par quel bout commencer tant la situation des finances publiques est difficile, au bord de la rupture.

 

Le redressement du pays va coûter cher, très cher, après le passage de l’épidémie du coronavirus. Et les options du gouvernement ne sont pas nombreuses. Disons-le carrément, elles se compteraient au plus sur les doigts d’une main. De plus, l’arbitrage entre ces diverses options reviendrait pour le gouvernement à marcher sur des œufs.

Dans la tourmente, il convient de savoir gré au ministère des Finances d’avoir engagé le bon cap qui est de soutenir les entreprises en mobilisant toute les ressources et les instruments disponibles tout en satisfaisant les contingences budgétaires habituelles. Dans l’immédiat, son seul recours fut l’endettement. Faut-il l’en blâmer, compte tenu du niveau d’endettement atteint et que la charge de son remboursement commencera à être de plus en plus lourde à partir de 202 ? En tout cas, il a réussi à obtenir d’appréciable rallonge de crédit auprès des bailleurs de fonds traditionnels du pays alors que rien n’y prédestinait avant le déclenchement de l’épidémie. Il est vrai que le gouvernement a dû présenter de solides engagements. La lettre de cadrage budgétaire qui fixe les objectifs de dépenses du budget général de l’Etat pour 2021 en est le plus récent révélateur. Une lettre de cadrage qui a la singularité, cette fois-ci, non seulement de fixer les objectifs de dépenses pour l’année prochaine mais dans le même temps de modifier les orientations budgétaires de 2020 au niveau du budget des rémunérations et du budget d’investissement, notamment. A ces réaménagements plutôt techniques, on tente aussi d’opérer des économies de dépenses plus durables. L’introduction de la nouvelle formule de fixation du prix des carburants participe de cette démarche dont la dynamique tendrait vers l’instauration d’une vérité des prix en la matière.

 

La mise en œuvre de l’« identifiant unique » s’inscrit dans cette perspective. Un projet qui n’a que trop dormi dans les tiroirs du ministère des Affaires sociales avant qu’il n’atterrisse aujourd’hui sur les bureaux du ministère des Collectivités locales et de l’Environnement. A ce propos, il faut bien rappeler qu’en 2013, lorsque le projet fut présenté au gouvernement, Elyes Fakhfakh était ministre des Finances et Lobna Jeribi, la cheville ouvrière de la commission des Finances au sein de l’Assemblée nationale constituante (ANC). A l’époque, le ministre des Affaires sociales n’était autre que Khalil Zaouia, leur ami d’Ettakatol.  Curieusement, le projet fut envoyé aux oubliettes.  Faute de financement, a-t-on argué, alors que par ailleurs on dépensait des millions de dinars de compensation dont on savait que 80% allaient aux plus riches et seulement 20% aux plus pauvres, alors que par ailleurs, on distribuait des enveloppes financières dans le cadre du PNAFN (Programme national d’aide aux familles nécessiteuses) à des ménages dont le revenu n’exigeait nullement un tel soutien. L’affaire des 200 dinars indument servi à des fonctionnaires publics en est la plus éloquente et plus récente illustration. Depuis ce temps, on a préféré cette option de dépense au lieu d’investir quelques millions de dinars pour un instrument-clé qui rend la gestion de la politique sociale du pays plus efficace outre qu’il simplifie grandement les rapports entre le citoyen et l’administration publique.

Et ce n’est pas tout. Le gouvernement semble avoir pris des engagements fermes sur deux dossiers, l’un est récurrent et l’autre carrément explosive : la fiscalité et les entreprises publiques. Le ministre des Finances, Nizar Yaïch, l’a clairement affirmé lors d’un entretien accordé à la radio Express Fm, l’évasion fiscale est devenue un sport national. Quant à la situation des entreprises publiques, elle donne déjà froid dans le dos.

 

En tout cas, ce n’est nullement un hasard si le ministère des Finances vient de publier un « Rapport sur la situation des entreprises et établissements publics », destiné initialement aux députés. Un document qui en vertu de la nouvelle loi organique du budget aurait dû leur être distribué lors de la discussion du projet de loi de finances 2020. Les données qu’il fournit sont proprement effrayantes. Il ne faut pas être un génie pour comprendre que la publication d’un tel rapport est destinée avant tout à l’UGTT (Union générale des travailleurs de Tunisie) qui a fait des entreprises publiques et des Epic (Etablissement public à caractère industriel et commercial) une « ligne rouge ». La situation économique, financière et d’emploi d’un échantillon de 31 entreprises et établissements publics y est présenté.

Les pertes cumulées sont abyssales et l’endettement stratosphérique. On connaissait ceux de la Cnss et la Cnrps. Pour la seule année 2018, elles affichaient une perte de plus de 1,3 milliards de dinars et un endettement de 4,5 milliards de dinars. Pour les seules sociétés Tunisair, Transtu et Sncft, les pertes cumulées sont de l’ordre de 2 200 MD et l’endettement d’environ 4 700 MD. Ne parlons pas de la Steg dont les pertes cumulées atteignent les 1 900 MD et son endettement de …8,3 milliards de dinars environ. La Compagnie des phosphates de Gafsa, cette vache à lait depuis 2011, affiche des pertes cumulées de plus de 300 MD et le Groupe chimique un déficit cumulé de 500 MD.

La liste est encore longue. En 2018, la Stir affichait des pertes cumulées de 430 MD et un endettement de 1,7 milliards de dinars. Son activité de raffinage était presque à l’arrêt depuis fevrier 2019. Elle n’a redémarré que récemment. Quant au principaux Offices (Office des céréales, Office de l’huile et Officie des terres domaniales), ils devraient afficher, selon les prévisions 2020,  un résultat reporté négatif de près de 1 400 MD et un endettement de 2,4 milliards de dinars. El Fouledh, c’est 270 MD de déficit cumulé et 480 MD de dette. ….

Face à ce gouffre sans fin, certaines données sur la situation de ces entreprises et établissements publics donnent carrément le tournis. Les salaires, par exemple,  risquent de faire tomber à la renverse plus d’un. Rares sont les salaires moyens inférieurs à 1 700 DT par mois. A la Cnss, il est de 2 100 DT et à la Cnrps de 2 800 DT environ.  La moyenne du salaire mensuel à la Stir est d’environ 4 400 DT par mois. La moyenne de salaires de la Sndp-Agil est de près de 3 900 DT par mois.  Celle d’El Fouledh est de 3 500 DT par mois. A la Steg, le salaire mensuel moyen est de l’ordre de 3 200 dinars. Il est d’environ 2 400 DT à la Sonede. Pour l’Office de l’huile, il est de 2 000 DT. A Tunisair, c’est totalement féérique dans la mesure où le salaire mensuel moyen tourne aux alentours de 5 500 DT. La Transtu n’est pas en reste puisque le salaire moyen mensuel est d’environ 2 800 DT. Au sein de la CPG, il dépasse les 3 200 DT et au Groupe chimique plus de 3 800 DT. Arrêtons là l’énumération.

 

C’est face à des situations aussi ubuesques que le gouvernement est obligé de faire et de trouver des solutions.

Et si pour l’heure, la priorité du gouvernement est orientée vers le soutien des entreprises du secteur privé. L’heure des comptes va inéluctablement sonner pour les entreprises publiques. Un énorme bras de fer sera engagé…avec l’UGTT.

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Commentaires (4)

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IB1966
| 22-05-2020 17:39
Imputer les déficits de ces entreprises publiques à la masse salariale et autres avantages accordés au personnel est une vision réductrice et biaisée. Tout d'abord ces salaires ont été fixés en vertu d'accords syndicaux entérinés par l'Etat, ensuite si on examine les situations de la Steg et des caisses de sécurité sociale, il en ressortira que ces entreprises qui se trouvent en situation monopolistique, ont des règles de gestion fixées par l'Etat, qui conduisent naturellement à des déficits.
Pour finir, je prendrais l'exemple de la Cnrps, dont les frais généraux annuels -masse salariale comprise- ne dépassent que légèrement les 2% de l'ensemble des cotisations. Ce taux très faible renseigne parfaitement du peu d'incidence de la masse salariale sur le déficit de cette caisse.
Cet article ne vise qu'à induire l'opinion publique en erreur.

DHEJ
| 22-05-2020 14:06
Expliquez nous comment une société commerciale à l'instar de la pharmacie centrale soit sous la tutelle du ministère de la santé ?

TOUNSI
| 22-05-2020 12:58
Je suis vraiment désolé mais la moindre des choses et de préciser dans votre article si les salaires sont en net ou Brut ?
Pour le cas de Tunisair ,la moyenne que vous avez présenté est celle d'une catégorie bien précise à savoir le personnel navigant.Pour le personnel au sol le salaire d'un Directeur est de 2000 dinars,d'un DGA est de 2500 dinars et le PDG 4300 dinars donc arrêter de donner de fausse informations.

Observateur
| 22-05-2020 07:39
Excellent article.
Merci pour le journaliste.
C'est le vrai sujet .
Il est maintenant débattu par presque tout le monde .
Il faut instaurer un dialogue national.
Absence de l'exécutif .

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