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Amdoun – Un drame de trop, des responsabilités multiples

Temps de lecture : 6 min
Amdoun – Un drame de trop, des responsabilités multiples

 

1er décembre 2019, un dimanche noir pour la Tunisie. 26 jeunes gens ont été fauchés à la fleur de l’âge au détour d’un virage du Nord-Ouest. L’excursion s’est soldée par un drame, ressenti par les Tunisiens comme une catastrophe nationale. Le deuil le disputait à la colère chez l’opinion publique. Un deuil pour ces vies brisées, pour ces familles décimées et une colère contre les défaillances systémiques d’un Etat qui recule pour mieux chuter.   

 

A mesure que parvenaient les informations et que les photos des victimes inondaient la toile, l’ampleur du drame se ressentait. En état de choc, les Tunisiens suivaient les détails du triste accident jusqu’à tard dans la soirée.

43 personnes, dont l’âge variait entre 20 et 30 ans, était à bord du bus. Les jeunes, férus des réseaux sociaux, partageaient les images de leur excursion. Des sourires, de la complicité, des étoiles plein les yeux en prévision de cette journée d’escapade dans une région prisée pour sa nature et ses paysages. Vers midi, c’est la catastrophe. Au détour d’un virage, le bus fait une sortie de route. Plusieurs tonneaux, le véhicule fait une chute de 70 mètres avant de s’écraser dans un ravin. A Business News nous avons fait le choix de ne pas publier les images choquantes qui ont circulé sur Facebook et des médias de la place. Elles montrent la violence de l’impact, un bus complétement déchiqueté, des sièges éjectés et des corps jonchant le fond du ravin.

 

Arrivés sur place, dans cette région escarpée, les secours ont mis du temps pour extirper les corps des victimes et les transférer dans les hôpitaux. Plusieurs jeunes étaient décédés sur le coup. D’autres, dans un état critique, devaient recevoir des soins au plus vite. Sauf qu’on est au Nord-Ouest tunisien et que les hôpitaux manquent drastiquement d’équipement et de personnel médical. Certains survivants seront acheminés vers des cliniques privées de la région, d’autres seront transférés à Tunis, à des centaines de kilomètres du lieu de l’accident.

Les deux chefs de l’exécutif, Kaïs Saïed et Youssef Chahed se déplacent sur place. La mine déconfite, les bras ballants, ils constatent les dégâts.

Sur les réseaux, ça bouillonne de colère. On parle de crime d’Etat. Les premières accusations se tournent vers les autorités  qui continuent à marginaliser ces régions intérieures. On cherche un coupable.    

 

Ce n’est pas le destin qui en a voulu ainsi, le président de la République Kaïs Saïed nous avait gratifiés hier par cette dialectique religieuse. C’est un enchevêtrement de causes et de circonstances tout autant ubuesques que rageantes. Les responsabilités sont multiples, partant d’une incivilité du chauffeur (qui reste à prouver), de l’état du bus ou de l’infrastructure, en passant par l’absence de structures hospitalières dignes de ce nom.   

Aujourd’hui, le gouverneur de Béja a présenté sa démission. Il ne s’est pas prononcé sur les raisons, mais quand on sait que plusieurs autres accidents mortels avaient eu lieu au même endroit et que rien n’a été fait pour y remédier, le lien est vite établi. La démission d’un responsable est-elle la solution ? L’infrastructure déficiente dans cette région n’est un secret pour personne. En 2017, pratiquement au même endroit, un bus a fait une chute pour s’écraser au fond du ravin. Une commission d’enquête avait été mise en place, aucun suivi depuis. Pourtant, les conducteurs continuent à emprunter cette route de la mort.

 

Le ministère de l’Equipement a publié tard dans la soirée d’hier un communiqué, où il s’est déchargé de toute responsabilité. Le département affirme qu’il a installé tout au long de cette route des barrières et des panneaux signalant le virage. Le plus, c’est une accusation explicite qu’il lance contre le conducteur du bus et l’agence de voyage propriétaire du véhicule. Photos à l’appui, le ministère de l’Equipement a bien voulu nous montrer la plaque minéralogique pour dire que le véhicule a pris de l’âge et qu’il y a eu forcément un problème de ce côté.

On comprend donc que le département de l’Equipement a bien fait son travail. Alors, pourquoi monsieur le ministre a-t-il avoué, au lendemain du drame, que certaines régions du pays étaient marginalisées, dont le Nord-Ouest ? Pourquoi a-t-il attendu une telle tragédie afin de nous annoncer qu’il a donné des instructions « pour qu’une étude soit lancée en vue de construire un pont au niveau du dangereux virage » ?

 

Du côté de l’agence de voyage propriétaire du bus, on pointe plusieurs manquements et on soupçonne que le véhicule loué aux jeunes était dans un état délabré. Imed Brahem, porte-parole du syndicat des agences de voyage a exprimé hier son étonnement qu’un bus ayant dépassé les 20 ans puisse encore être autorisé à circuler. Dans une déclaration à IFm, il affirme que la tragédie a été causée par un ensemble de facteurs dont le fait que l’Agence technique des transports terrestres permette à des bus touristiques de plus de 10 ans d’âges de circuler, ce qui est interdit selon lui. Le responsable de l’agence a été placé en garde à vue ce lundi sur décision du juge d’instruction du Tribunal de Béja. Le juge soupçonne un manquement qui serait à l’origine de l’accident.

 

D’après les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la mortalité routière en Tunisie est l’une des plus élevée en Afrique du Nord. La Tunisie vient en seconde place après la Libye avec un taux de 24,4 décès pour 100 mille habitants, soit 2679 morts (rapport 2015). En plus des manquements de l’Etat et de la marginalisation de zones entières du pays ou encore la vétusté du parc automobile, s’ajoute le problème des incivilités sur la route. Les excès de vitesse, le non-respect généralisé des normes de la sécurité routière et du code de la route font partie du problème.

 

Pour toutes ces raisons et tant d’autres, une nouvelle tragédie a ébranlé la Tunisie. A chaque nouveau drame, les autorités mettent en place des commissions, des enquêtes sont menées, des directeurs sont limogés, des gouverneurs mettent le voile. Au bout d’un moment, l’opinion publique passe forcément à autre chose et les mesures tardent à être prises ou sont reléguées aux oubliettes. Jusqu’à la prochaine catastrophe, l’immobilisme et l’inaction reprendront le dessus. Aucune partie n’assumera ses responsabilités et un bouc émissaire sera désigné. Un tableau beaucoup trop noir ? Non, c’est la réalité des choses aujourd’hui en Tunisie.

 

Que les jeunes victimes reposent en paix. Condoléances aux familles endeuillées.

 

Ikhlas latif

 

 

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Commentaires (7)

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veritas
| 03-12-2019 12:03
Les tunisiens toutes couches sociales confondu est dans un état psychologique catastrophique c'est le résultat de la torture psychologique pratiquée par les khwanjias depuis 2011 pour se venger des tunisiens de la manière la plus ignoble qui est utilisée par la cia pour torturer les prisonniers accusés de terrorisme.
La vie d'officiels de tout les jours a atteint le cerveau des gens qui est sous tension permanente ce qui résulte des conducteurs de bus de taxis où tout autres moyens de transports de perdre de leur capacités mentales pour conduire correctement et avec beaucoup d'attentions,le peuple tunisien en général est malade mentalement psychologiquement et physiquement il a un mal de vivre ,tout cela ça se répercuter sur le pays d'une manière très grave ,on est entrain de tuer les tunisiens nerfs après nerfs et sur feu doux .

Observateur1
| 03-12-2019 11:58
Derrière tous les maux de ce pays, c'est la corruption qui sévit partout. Ce drame est l'illustration de cette corruption au niveau de tous les services publics & de l'état! Des papiers de bus falsifiés, une visite technique falsifiée, un permis de conduire de bus falsifié, une autorisation d'exercer falsifiée, contrôles routiers hermétiques.... & j'en passe! UN SEUL & UNIQUE Programme à suivre par le nouveau gouvernement pour ce mandat de 5 ans: COMBATTRE LA CORRUPTION au sein de l'administration.

Gg
| 03-12-2019 09:18
...n'est pas vieux, s'il est bien entretenu.
A l'inverse, un bus de 10 ans n'est plus sûr s'il n'est pas entretenu.

Tounesse elhorra
| 03-12-2019 06:07
Il faut pas oublier les policiers corrompus au lieu de verbaliser il prennent du backchich. Il y a fort à parier que la faute commence par l'agence de voyage qui a louée un véhicule à un bas prix pour faire un maximum de bénéfice. Il faut s'y attendre au pire dans ce cas avec un chauffeur inconscient qui veut aller vite et sa peut être aussi un chauffeur qui n'est pas expérimenté de ce type de routes. Pour moi je suis désolé on sais bien tous qu'en général les routes en Tunisie ne sont pas en bon état donc on doit adapter sa vitesse en fonction de l'état de la route et d'autres critères qui se présente. Un exemple tout simple dans une autoroute qui est limitée à 110 km lorsqu'il y a un embouteillage et bain on est obligé d'adapter sa vitesse ainsi mettre les warning si aucun véhicule n'est derrière nous ainsi on évite un carambolage. Donc même s'il faut rouler à 20 km pour éviter les drames il faut rouler à 20 km. Il faut former les policiers en les sensibilisant qu'en prenant de l'argent au lieu de verbaliser il n'a pas de différence entre les meurtriers et ce que vous venez de faire, il faut aussi durcire les lois lorsque qu'on attrape un policier ou un agent du trésor public est prouvé qu'il est corrompu aussi de livrer des peines de prison. Ensuite de sensibiliser la population que chaque infraction est passible d'emprisonnement parce qu'elle met en danger autrui et il n'y a de différence entre un meurtrier et l'infraction dangereuse commis.
Ainsi l'argent économisé aidera à améliorer les routes et il faut investir massivement pour des hôpitaux dans des endroits réputés accidentogène la vie humaine n'a pas de valeur marchande.
Alla kollihal allahi yarhamhom ou ysabar hailatehom.

J.trad
| 03-12-2019 04:50
Tous les chauffeurs qui passaient par là ,sont responsables , s'ils avaient alerté les responsables ,ils les auraient avertis ,il y a aussi ceux qui sont chargés de contrôler les signaux des codes de la route ,peut être bien que des malfaiteurs avaient arraché les panneaux qui indiquent les risques de cette route tortueuse ,et la double attention et même l'exceptionnelle attention ,que l'état de cette route nécessite , une route de cette gravité ,nécessite ,à mon avis des signaux exceptionnels ,qui insistent sur la gravité du passage ,il faut s'assurer que les panneaux ,n'ont pas étés arrachés par quelques mains diaboliques , la responsabilité incombe à tous ceux qui ont traversé cette route à grands risque ne serait-ce qu'une fois , Ghannouchi ,si même une seule fois est passé par là ,il serait triplement responsable ,sinon ,c'est le député Rahwi ,qui accuse ,qui est doublement responsable ,sinon plus ,parce qu'il est de la région .

DIDON
| 02-12-2019 23:04
Même avec une infrastructure pas adaptée même avec un parc automobile vétuste, c est l anarchie des automobilistes qui tuent chaque jour ! Réveillez vous si le code de la route était respecté et si les automobilistes étaient prudents il n y aurait pas tous ces morts !! Terrible terrible!! je pleure ces jeunes innocents qui sont morts!! Et ça continuera car rien n est fait RIEN ! !!!

Nephentes
| 02-12-2019 20:35
L'obscénité érigée en système d'Etat et en norme sociétale

La corruption en premier lieu : l'agence technique du transport terrestre (le fameux centre de Ben Arous)
Des bus de plus de 500 000km qui se baladent tranquillement dans tous le pays

Actuellement des dizaines de bus de plus de 25 ans déglingués hyperdangereux mais bénéficiant miraculeusement de la visite technique ,; ils transportent quotidiennement des centaines de personnes

Allez voir du côté de la zone industrielle de Ben Arous par exemple, les risques sont bien-sûr connus
et par l'entreprise qui accepte que des tombeaux sur roues véhiculent quotidiennement leur personnel dans des conditions criminelles
Et par le "transporteur" qui graisse la patte à tout le monde (et tout le monde adore se faire graisser la patte sous nos contrees)

Irresponsabilité généraliser érigée en culture nationale
: Conduite sur route de voyous de tarés de sociopatbe

Imprévoyance et infantilisme : pas d'autorisation délivrée pour l'excursion pas de vérification de l'état du bus pas d'entretien préalable avec le chauffeur lequel ne procédait manifestement pas aux contrôles élémentaires de la sécurité du bus

L'état de certaines routes gondoliers déformées après moins de 4 mois laisse songeur....

.Des nids de poules et absence de tout traçage dans des zones hyperdangereuses.....
.
On reste pensif aussi devant la timidité des forces sécuritaires devant le passage de ces tombeaux à roues


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