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Si Brutus avait le choix...

Temps de lecture : 6 min
Si Brutus avait le choix...

 

Par Mehdi Kattou

 

Il y a de nombreuses approches pour lutter contre les manquements éthiques. Ces derniers ne sont pas exclusivement d’ordre pécuniaire ou financier. la Suède, par exemple, a choisi la voie de la prévention plutôt que celle de la répression. Elle a opté pour la transparence tous azimuts plutôt que la criminalisation. En lieu et place d’organismes de contrôle, la Suède s’en remet aux citoyens et aux journalistes.

 

En effet, en 1766, la Suède adopte un cadre législatif rigoureux qui élève la liberté de ton, de presse et d’accès à l’information au rang de dogme. Le Suédois, qu’il soit journaliste ou simple citoyen, a le droit à tous les documents publics et ce, quelque soit l’organisme qui en est le détenteur. Et ce qui est particulier, comparativement à d’autres pays, c’est l’ananoymat dont jouit le demandeur. Les frais des élus et des employés sont passés au crible ce qui confère à tout fonctionnaire une vulnerabilité bénéfique et favorable.

 

Vivre avec une épée de Damoclès est un garde-fou qui a fait ses preuves. Les enjeux sont immenses et les carrières construites fragiles. Les journalistes suédois ont un beau palmarès puisqu’ils sont à l’origine de la plupart des scandales qui ont abouti à des procès et des démissions de premier ordre.

Le monde se rappelle encore, vingt-cinq ans plus tard, de « L’affaire Toblerone ». La coqueluche de la scène politique de l’époque, Mona Sahlin, alors vice-Premiere ministre, et qui était pressentie pour prendre les rênes du pouvoir, est épinglée pour un réglement de dépenses privées par le biais de sa carte de crédit de fonction.

L’equivalent de 4.700 euros au total dépensés en frais divers dont … une barre de chocolat Toblerone. La somme peut sembler minime au vu des proportions que prend le scandale. Le remboursement des frais n’a pas calmé l’opinion publique. En fin de compte, Sahlin ne s’est pas contentée de démissionner mais elle a quitté la scéne politique, pour y revenir quelques années apres. La question morale a pris le pas sur la portée juridique.

Une année plus tard, le Procureur a innocenté Sahlin de toute accusation d’infraction criminelle. Plus récemment, Aida Hadzialic, ministre de l’Enseignement secondaire et de la Formation, a également démissionné après avoir été contrôlée à 0.2% de taux d’alcoolemie, un taux qui n’est pas sanctionné mais qui represénte le seuil critique. Le souci d’exemplarité devient obssessionnel porté par la sociéte qui fait la question éthique une priorité.

 

Dans d’autres environnements et écosystemes, exposer ces affaires au grand jour serait passé inapercu et les protagonistes n’auraient pas eu à capituler. Tout le système a été établi pour encourager la dénonciation. La loi ne donne pas seulement le droit aux journalistes de ne pas révéler leurs sources, mais elle l’interdit carrèment. Mieux encore, l’interdiction inclut également les fonctionnaires qui seraient tentés de mener une enquête pour découvrir le lanceur d’alerte et la source.

 

Ce cadre législatif ne couvre pas seulement le secteur public mais s’étend également au privé. La transparence prend des airs religieux et sacrés. La loi ne se contente pas de forcer les organismes publics à se plier à la demande des citoyens d’accéder à une information, mais les oblige à être proactifs, à publier toutes les factures des fonctionnaires. Les données fiscales des particuliers et des entreprises sont également disponibles. Elles ne sont pas relatives à l’année en cours mais aux quinze derniers exercices.

 

Les exemples sont multiples et touchent tous les aspects de la vie suédoise. Il est impossible de mentir sur son curriculum vitae ou son cursus scolaire car il est tres simple d’aller consulter les bulletins scolaires et les performances des uns et des autres. Toutes ces procédures et ces manœuvres ont une philosophie commune. Renforcer la probité collective au service de la justice est un imperatif pour la communauté. La gestion préventive permet non seulement d’atténuer, voire annuler, la corruption chez les décideurs mais verra son rayonnement atteindre la population, donnant une place prepondérante à l’éthique dans l’entente sociale.

La lutte contre les dépassements n’est plus un fait de justice ou de criminalité, mais un acte social. Le socle commun de tous les pays pris en exemple est cette culture qui n’émane pas de slogans et de bonnes volontés, mais d’actions concrètes entreprises depuis des lustres. L’importance accordée à la prévention permet d’alléger l’arsenal de contrôle intra-gouvernemental. L’experience a montré que ces outils sont facilement corruptibles dans un environnement perverti.

 

En somme, l’anticipation et la prévention sont plus efficients que la sanction. La liberté et la transparence permettent d’édifier un modèle social qui sera le meilleur bouclier face aux dérapages. La Suède a entrepris ses reformes au XVIIIème siecle certes, mais d’autres nations arrivent à rattraper un héritage récent pourtant sombre. Les avancées de certains pays postsovietiques sont conséquentes bien qu’insuffisantes. La Georgie avait, par exemple, instauré un système cyclique de reformes qui ont permis de refonder les structures gouvernementales totalement decimées notamment sous Edouard Chevardnadzé. Cela s’est repercuté directement sur la vie politique et surtout sur le rendement économique. La Georgie se retrouve aujourdhui septième dans le monde et première dans sa région dans l’incontournable classement de l’indice de la facilité de faire des affaires (Ease of doing business index) instauré par la Banque Mondiale pour comparer 190 milieux d’affaires et économies. Elle devance des pays comme le Royaume-Uni, la Suède ou l’Allemagne.

 

Beaucoup de chemin reste à parcourir en Tunisie, véritable cancre en la matière. Ce dernier épisode, illustré par Mongi Marzouk en est le parfait exemple. On défend le ministre au titre d’une intégrité reconnue et d’une morale averée. Mais que doit on faire des actes en ce cas? Je fais partie de ceux qui respectent énormement Mongi Marzouk, de ceux qui l’apprécient mais j’ai appris à occulter les personnes face aux actes.

Dame justice arbore un bandeau sur les yeux, sir citoyen devrait en faire autant face à ses dirigeants, nonobstant leur personne. L’éthique et la morale sont l’affaire de tous. Marzouk a failli et doit assumer. Deux volets sont affligeants dans le comportement du ministre. D’abord, en cette conjoncture, il n y a pas de vols commerciaux et les vols de rapatriement sont une urgence ultime à aller simple. Le fait d’user de deux passeports pour assurer un hypothétique aller-retour est en soi une entourloupe morale. Ensuite, mardi à 8 heures du matin, monsieur le ministre n’était pas à son poste sans motif valable relevant de la maladie ou de l’incapacité de remplir sa tâche. Et cela est une faute professionnelle grave. Beaucoup ont été virés pour moins que cela au privé. Ne pas voir la prémeditation, la planification et l’erreur est soit de la cécité ou de la mauvaise foi. On est à la croisée des chemins, on a le choix entre hisser l’exigence morale de tout un peuple ou continuer à composer avec les passe-droits.

 

Au dela de l’envergure des actes, le sens de la justice ne devrait souffrir d’aucune exception ou concession. L’histoire rappelle tristement et injustement que Brutus est l’assassin de César mais il était tellement plus que cela. Il avait donné à la justice une indépendance et une cecité jamais atteinte en condamnant sa propre chaire au pire des châtiments pour avoir conspiré pour le rétablissement de la monarchie. Il a cesse d’etre père pour être un dirigeant juste. La justice est le moyen ultime pour contrebalancer les tendances inégalitaires et différentialistes … même avec les amis et les proches …

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Commentaires (16)

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BOB
| 03-06-2020 19:46
Brutus, républicain convaincu et héros selon votre solennelle sentence, peut être, pourtant vos dires défient beaucoup d'auteurs et penseurs pour ne citer que Dante qui dans la Divine comédie décrit Lucifer/Satan broyant éternellement dans sa gueule 3 traîtres Judas (ayant trahis Jésus) et Cassisus avec le fameux Brutus pour avoir trahis Jules Cèsar, son protecteur en politique (et non son père adoptif comme le veut la légende) en ayant donné le dernier coup de poignard . Quoiqu'il en soit défendre votre vision de la justice et le combat contre la corruption en se référant au final à un meurtre commis en plein sénat par des comploteurs (quelque en soit la motivation cela reste un meurtre) ne me parait pas très opportun pour défendre l'idée d'une justice dans le sens noble du terme . Au fait joli costume..

Maldivera
| 02-06-2020 00:47
Je ne partage pas certains avis et les critiques sur cet article (@himar, @rodomont, etc.). Au contraire, l'article est très riche en enseignements. Les références historiques de la Suède et l'exemple plus récent de la Géorgie ne sont pas anodins. Ils nous rappellent que tout est possible moyennant une réelle volonté de réformes. La Suède avant de devenir ce qu'elle est aujourd'hui, a eu également des périodes troubles marquées par la corruption et la tyrannie (roi Gustave III) au cours du XVIIIème siècle. Certes, nous vivons en Tunisie une période noire où les corrompus, les fourbes et autres malotrus arborent avec fierté leurs actes, alors qu'ailleurs, ces mêmes personnes baisseraient la tête, meurtries par la honte. Mais de nombreux événements de l'Histoire lointaine ou récente prouvent qu'il est possible pour la Tunisie d'inverser la tendance et de créer un environnement politique et économique plus juste et plus probe.

Nephentes
| 01-06-2020 21:23
Waw
Vous ne commentez pas beaucoup mais lorsque vous le faites ca arrache

sami
| 01-06-2020 21:16
ces Suédois ont développé ensemble un esprit qui abhorre la corruption et érige la probité en valeur partagée .nous avons fait totalement le contraire! qui de nous n'a pas cherché un passe-droit pour fuir une contravention routière;qui de nous n'a pas fraudé pour éviter la queue ,qui de nous n'a pas usé d'une fausse copie aux examens;qui de nous n'a pas abusé des certificats médicaux .....pour vous dire que le fossé qui nous sépare de ces pays où la vertu est l'esprit de leur régime, est long et les embûches qui y sont semées risquent d'être infranchissables .

himar
| 01-06-2020 19:30
après les posts de l'actionnaires, ceux de papa hédi, en voilà un autre où l'on ne n'apprend rien de plus de ce que l'on sait dajà ... analyses sommaires, généralisations hasardeuses, opportunisme de salon, etc...

MH
| 01-06-2020 12:24
L'exemplarité et le sens de responsabilité, ce qui nous manque cruellement dans notre culture.

Justinia
| 01-06-2020 12:00
C'est bon de rappeler à M. Kattou que Brutus était juriste et philosophe.Il était le fils de Servilla,maîtresse de César.
En donnant le coup de grâce à Jules César,Brutus est devenu traître et vertueux.
PS: Stockholm est très loin de Tunis...

St Just!
| 01-06-2020 11:49
Contrairement à la Suède et à une multitude de pays riches, en Tunisie les ministres jouissent d'une multitude de privilèges et surtout d'une deuxième voiture...... Pourquoi?!
Notre pays endetté a t - il le moyen? Certainement pas puisque certains hôpitaux n'ont même d'ambulances..... Pourquoi tant de privilèges?
Nos pères fondateurs de la "plus belle constitution" du monde se révèlent être de tous petits bâtisseurs qui n'ont pas su s'inspirer des exemples réussis pour construire une constitution incontestable.
.

Rodomont
| 01-06-2020 10:59
Ce style plein d'emphase, ampoulé pour au final aligner les perles est tellement révélateur de la faiblesse intellectuelle des "journalistes" et "faiseurs d'opinion". Tout un tour du monde pour étaler un semblant de culture pour au final dire que le ministre doit être sanctionné.
Je passe sur le parallèle qui n'a aucun sens avec Brutus.
Si Brutus avait le choix il ne lirait pas de telles inepties d'aBrutus.

LotfiBC
| 01-06-2020 09:56
Vous comparez la Suède à la Tunisie? et quoi encore; leurs comportements semblent bizarre; vous pouvez voir en Tunisie, un ministre aller au bureau dans un tramway? autre exemple: vous voulez qu'ils bloquent leurs activités sociales et économiques pendant la coronavirus ? , ils ne sont pas aussi fort qu'en Tunisie:

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