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Omar S’habou : Cher si Béji, dites la vérité aux Tunisiens !
05/09/2014 | 16:34
6 min
Omar S’habou : Cher si Béji, dites la vérité aux Tunisiens !
Par Omar S’habou

Cette lettre a été adressée par Omar S’habou, membre de Nidaa Tounes, à Béji Caïd Essebsi qui en est le président, le 4 septembre 2014. Il y étaye son opposition à une candidature à la présidentielle d’un candidat partisan, malade et entouré d’une cour qui rappelle celles qu’ont eues Bourguiba et Ben Ali, selon lui. Nous publions la lettre dans son intégralité telle que Business News a pu se la procurer. Et nous publions également, la réponse de Ridha Belhaj, autre dirigeant du parti.

Cher Si Béji,

Votre décision de présenter votre candidature à la présidence de la République ne me parait pas répondre aux exigences politiques de la prochaine étape de notre histoire nationale ni au profil souhaité du prochain président de la République. Votre candidature serait même, à mon avis, porteuse de difficultés pour la République.

Primo : Je pense que la Tunisie et les Tunisiens ont besoin pour le prochain mandat présidentiel d’un chef d’état au-dessus des partis. Si le prochain premier ministre, en vertu du texte constitutionnel et de par la nature même de la compétition démocratique, ne peut être que le dépositaire d’orientations politiques forcément partisanes, il serait dangereux, pour un fonctionnement fluide et équilibré de nos institutions, que le président de la République le soit aussi. Notre pays ne saurait souffrir d’une guerre larvée – et cette hypothèse n’est pas absurde – entre un président et un chef du gouvernement issus de partis politiques aux doctrines antagonistes. La désastreuse expérience en cours le montre amplement. Il est aisé en effet de faire l’inventaire de toutes les tensions et dissensions parfois graves, comme celles qui ont affecté la politique sécuritaire du pays, qu’a fait endurer à notre pays la cohabitation entre Marzouki – pourtant aux attributions limitées – et les chefs de gouvernement successifs avec lesquels il a été amené à travailler. La sagesse plaiderait à mon sens en faveur d’une cohabitation soft voire d’une entente entre un chef de gouvernement partisan et un président non partisan. En n’étant l’otage d’aucun parti politique, le chef de l’Etat peut déployer une vision consensuelle de la chose publique. Dans tous les cas, il ne sera pas comptable de ses actes et décisions devant les instances d’un quelconque parti politique mais uniquement devant les Tunisiens dont il tire directement sa légitimité. Il disposera de ce fait d’un pouvoir moral et institutionnel fort et salutaire propre à assurer la stabilité des institutions en cas de crise.

Secundo : J’ai compris à la lumière de ce que vous ne cessez d’affirmer vous-même, qu‘une alliance gouvernementale avec Ennahdha serait envisageable si l’intérêt du pays l’exigeait. Je suis personnellement farouchement opposé à cette éventualité fût-elle simplement virtuelle. A mon sens, l’intérêt du pays voudrait qu’Ennahdha soit exclue de tout exercice du pouvoir. Il est à peine imaginable qu’on puisse proposer un partage du pouvoir exécutif à un parti et un groupe de personnes qui ont, avec prédétermination, détruit ce que les Tunisiens ont construit depuis des décennies. A moins qu’un préaccord tacite n’ait été conclu à l’insu des Tunisiens dans ce sens. Chose à laquelle personnellement j’ai toujours refusé de croire même si certains indices le confirment. Comme notamment cette idée de Conseil d’Etat (majless eddawla) que vous avez défendue au lendemain d’une de vos rencontres avec Ghanouchi et que ce dernier a implicitement soutenue allant jusqu’à envisager le départ prématuré de Marzouki comme quelque chose de possible et de réalisable. Cette idée de Conseil d’Etat ne pouvant avoir d’autre traduction politique qu’un partage du pouvoir vous conduisant au palais de Carthage. Ma crainte est réelle si Béji quant à une perpétuation de cet esprit de partage au lendemain des élections législatives. Et sur ce plan, pourquoi le cacher, j’ai du mal à vous faire confiance.

Tertio : les choses sont désormais claires dans mon esprit et dans l’esprit de plus d’un dirigeant de Nidaa. Il nous est désormais difficile de croire que vous êtes maître de vos décisions au sein du parti. Je ne vais pas personnellement jusqu’à dire que vous êtes devenu, comme le pensent plus d’un, l’otage d’un entourage fermé où s’entremêlent les intérêts familiaux et financiers. Mais l’esprit de cour est finalement venu à bout de toutes les vertus et valeurs fondatrices de Nidaa Tounes conçu au départ comme un projet alternatif aussi bien culturel (hadhari) que politique. Résultat : presque toutes les bonnes volontés et compétences issues de la majorité silencieuse, de la société civile et des milieux universitaires qui ont rejoint et cru en ce projet font aujourd’hui les frais d’une politique basée sur l’inféodation personnelle et l’alignement inconditionnel à un quarteron de personnes aux fins de mettre la main sur l’appareil du parti considéré comme un héritage de droit.
La composition désastreuse des listes de Nidaa aux législatives en fait foi. Des figures honnies du régime de Ben Ali y ont supplanté des « nidaistes » pur sang, rayonnants et crédibles. Ma crainte est que, demain, cet entourage nocif s’auto-transfère au palais de Carthage. Et les Tunisiens de se retrouver avec de nouveaux Belhassen Trabelsi, Mansour Skhiri, Leila Trabelsi et autres Saïda Sassi. Non, Si Beji, nous sommes déjà servis.

Quarto : J’ai défendu dans un article de presse votre droit à vous présenter aux présidentielles malgré l’handicap de l’âge. (Vous êtes à votre quatre vingt neuvième année, we rabbi ytawel fi omrek). Mais à condition toutefois que vous soyez dans un état de santé qui vous permet d’assumer pleinement les charges de président de la République ; charges qui sont loin d’être symboliques dans le nouveau texte constitutionnel. Votre état de santé vous le permet-il vraiment ? J’ai appris que c’est loin d’être le cas. Parce que je vous aime bien et vous le savez, je vous prie de dire la vérité aux Tunisiens quant à votre état de santé. Vous vous souvenez sans soute que j’ai demandé à Marzouki, dans une lettre publique qui avait fait du bruit en son temps, de révéler à l’opinion son état de santé qui était et reste encore sujet à plus d’une inquiétude. Comment puis-je taire la même demande au nom de l’amitié que j’ai pour vous ? Ce serait irresponsable ! Il est préférable que les Tunisiens vous élisent en toute connaissance de cause qu’être choqués par des surprises qu’ils ne vous pardonneront pas.

Mon cher président,

L’ensemble de ces raisons m’amènent, à contre cœur croyez moi, à vous demander de revenir sur votre décision de vous présenter aux élections présidentielles, de soutenir un candidat qui vous paraît idoine ou le moins mauvais et de vous contenter du statut de guide, de symbole voire de recours. Un recours dont la simple active présence rassure.
Je comprends parfaitement votre touchant et compréhensible désir de couronner votre exceptionnelle carrière par une entrée triomphale dans le bureau de notre cher Bourguiba, mais la bonne santé de la Tunisie de demain a besoin, malheureusement, d’un président autre que Si Béji Caïd Essebsi.

Avec toute mon affection et mon amitié.

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