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Chroniques
L’islam politique en Tunisie : chassé par la porte il revient par la fenêtre !
Par Marouen Achouri
22/06/2022 | 15:59
5 min
L’islam politique en Tunisie : chassé par la porte il revient par la fenêtre !

 

Le président de la République, Kaïs Saïed, a daigné répondre à quelques questions des journalistes présents à l’aéroport Tunis-Carthage à l’aube du mardi 21 juin 2022 pour le premier voyage de pèlerins en direction de l’Arabie Saoudite. Ce fut l’occasion pour entrevoir plus précisément la place qu’occupera la religion au sein de la nouvelle constitution qui sera proposée au référendum. Résultat : l’islam politique a encore de beaux jours devant lui.

 

« Seules les personnes physiques ont une religion… L’État sera-t-il concerné par le jour du jugement ? L’État doit œuvrer pour l’accomplissement des objectifs de l’Islam et de la "Chariâa"… La règle juridique, les procédures de l’accomplissement des rites du Hajj, ainsi que les cultes ont une fin… Ce qui importe le plus est de ne pas associer d'autres entités à Allah. Malheureusement, ceci a lieu au sein des régimes dictatoriaux. Ils créent les idoles et les vénèrent. Il s’agit d’une forme de blasphème ! Ils créent des idoles. Ils créent Al-Lat et Al-Uzza (anciennes divinités de l’époque préislamique) du 21ème siècle puis les vénèrent ! Il s’agit de blasphème… La prochaine constitution parlera d’une nation musulmane ! ». Voilà ce qu’a déclaré le président de la République, Kaïs Saïed mardi 21 juin 2022. Le chef de l’Etat fait ainsi appel à un référentiel religieux qu’il connait bien et dont il avait fait usage auparavant pour régler des comptes politiques. Il avait même assimilé ses opposants aux apostats que les musulmans et les califes avaient combattus à l’aube de l’islam.

 

Devant la religion, la notion d’Etat perd de son importance dans le raisonnement de Kaïs Saïed et l’on parle plutôt de « Oumma » ou de nation. Certains peuvent carrément y voir un appel à un vocabulaire salafiste encourageant le communautarisme et la division. D’après les dires du président de la République, l’Etat doit se mobiliser et consacrer ses moyens à « l’accomplissement des objectifs de l’Islam et de la Chariâa ». Une telle phrase, surtout si elle est mentionnée dans la constitution comme semble vouloir le faire Kaïs Saïed, ouvre la porte grande à toutes les interprétations et surtout à tous les abus. Le chef de l’Etat et son scribe Sadok Belaïd auront beau claironner que l’Etat n’a pas de religion, mais si l’Etat veille à la bonne application d’une religion donnée, cela lui confère un rôle qu’il ne doit pas avoir. Il est certain que les quelques heures de discussion entre les valets du président ne pouvaient pas trancher sur des questions aussi délicates et aussi complexes que celle de la place de la religion dans l’Etat tunisien au 21ème siècle. Le temps manquait assurément, sans parler du défaut de compétence.

 

Le président de la République, Kaïs Saïed exploite cette fibre religieuse pour créer un pseudo-débat autour de la question. L’objectif premier est de gagner du temps pour que les débats se concentrent là-dessus d’ici au référendum, mais c’est aussi une manière pour lui de mettre son empreinte personnelle sur cette constitution qu’il veut historique. L’islam politique n’est pas toléré s’il est utilisé par d’autres partis comme Ennahdha, mais il devient extrêmement pratique quand il est à l’avantage du pouvoir.

Mais comme pour plusieurs autres questions, l’aspect pratique échappe totalement aux lectures constitutionnelles des professeurs de droit qui officient au destin de ce pays. La mention de la religion dans les précédentes constitutions avait une traduction pratique : les mosquées sont sous la supervision directe de l’Etat aussi bien au niveau de leur financement, de leur entretien mais aussi et surtout dans la teneur des propos qui sont prononcés depuis le Minbar de chaque mosquée. Ceci a nécessité la création d’un ministère des Affaires religieuses qui est en réalité un ministère des affaires islamiques. Si l’on suppose que l’Etat n’a plus de religion et que l’on parle seulement d’une oumma musulmane, cela voudrait dire, par exemple, que chacun pourra construire une mosquée où il voudra et prêcher ce qu’il voudra, tant que la oumma est d’accord. Et puis, dans cette configuration de oumma musulmane, quels seront les droits des chrétiens, juifs ou athées ? Seront-ils des citoyens de seconde zone ?

 

Intervenant sur les ondes de IFM, le chroniqueur Mourad Zeghidi a posé une remarque intéressante : « Imaginez que Rached Ghannouchi soit allé à l’aéroport et ait dit exactement les mêmes mots que le président de la République, le scandale aurait été énorme ! ». Cette analogie est malheureusement vraie pour le traitement réservé aux juges, pour la dissolution du conseil supérieur de la magistrature, pour la dissolution de l’Isie et son remplacement par une instance nommée etc. Mais finalement, le train Kaïs Saïed poursuit son chemin en ne donnant aucune importance aux aspects qui se trouvent en dehors de son propre plan.

La question de la religiosité de l’Etat est certes compliquée, mais les Tunisiens ont trouvé un compromis acceptable sur cette question et l’ont dépassée depuis longtemps. L’un des reproches faits, après coup, à Ennahdha est qu’ils avaient basé leurs campagnes sur la question religieuse tandis que le pouvoir d’achat et les conditions de vie dégringolaient vertigineusement. Comme le Tunisien fait la même erreur des dizaines de fois pour être sûr, nous nous retrouvons aujourd’hui dans la même configuration : un président de la République qui parle d’islam et de religion alors que tous les voyants économiques et sociaux sont au rouge vif. Il est également utile de rappeler que l’un des grands défauts de la constitution de 2014 est qu’elle n’a jamais été traduite dans les textes de loi qui régissent le quotidien des Tunisiens. La constitution de 2022 pourrait connaitre le même sort.

 

Le projet de constitution, élaboré par les scribes Sadok Belaid et Amine Mahfoudh et auquel nous n’aurons pas l’honneur d’accéder, reste pour l’instant confidentiel. Apparemment, l’opinion publique tunisienne n’a pas les capacités nécessaires pour prendre part à ce débat qui concerne pourtant l’avenir du pays. Et dire qu’il reproche à ses adversaires d’avoir peur de confronter le peuple et qu’il les accuse de « concevoir des textes de loi sur-mesure dans des chambres noires »…

Par Marouen Achouri
22/06/2022 | 15:59
5 min
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Commentaires
Hassen
Disons plutot
a posté le 23-06-2022 à 13:38
Disons plutot que c est le projet de denaturation de
l histoire arabo musulmane du peuple tunisien par le colonialisme francais, chasse par la porte en 1956 que les auxiliaires indigenes de neo colonial et supremaciste Occident essayent de faire revenir par la fenetre en abusant de la tolerance du peuple tunisien et de la a Revolution du 17 decembre.
H . HAMDI
ISLAM PO
a posté le 23-06-2022 à 13:28
Quel est le pendant d'un Islam politique ? Il n'y en a pas car l'Islam est politique d'essence ou il n'est pas !... Depuis sa création cette religion s'est imposée en tant qu'un mode de pensée et de vie ! Tout est politique en Islam et le fidèle n'a qu'un seul choix celui de la soumission à des lois et des rites qui jalonnent son existence et toute déviation ou tout écart sont sanctionnés ici-bas et à l'au- delà !...Même les pires des extrémistes ne font qu'appliquer les recommandations et les injonctions divines et prophétiques avec plus ou moins de zèle ! Il n'y a pas d'Islam politique mais une politique islamisée et tous les mouvements et organisations islamiques , des frères jusqu'aux Daéchiens nous avaient prouvé par les actes et les mots qu'ils étaient des politiques avant d'être des religieux !....L'expression " Islam politique " est à bannir , car ce n'est qu'un pléonasme ! ...
riri
n'importe quoi
a posté le à 16:52
Alors pourquoi nous ne légalisons pas l'esclavage qui est dans le Coran?
#humaintrophumain
T. Chaibi
Le contraire
a posté le 23-06-2022 à 11:20
Plutôt :chassé par la fenêtre, revient par la grande porte
cesarios
ils retournent même par les lucarnes, d'où alors. il faut...................
a posté le 23-06-2022 à 09:47
Les partis à obédience religieuse sont connus par leur démesurée obstination à ne jamais reculer ou abandonner,ils sont des affamés de pouvoir et de pognon jusqu'à l'éternité, s'ils sont chassés par les portes ou par les fenêtres,ils reviennent par tous les moyens à retourner par les lucarnes, seule l'application de la loi par la force de l' ETAT et la volonté inébranlable des élus pour l'applique de ce qui a été décidé par la majorité du peuple par leurs urnes sera démocratiquement pris en considération,exécuter sans mains tremblantes et sans aucune hésitation
nazou de la chameliere
Bajbouj
a posté le 22-06-2022 à 20:20
'?tait en avance sur son époque.
Il était profondément démocrate.
Il avait respecté la constitution.
Il avait respecté la démocratie parlementaire.
Il avait respecté le choix des urnes.
Bajbouj et Ghannouchi avaient passé un accord, et tous les deux l'avaient respecté.
Mais des pseudos modernistes avaient préféré le traiter de traître !!!
Hé bien...dansez maintenant.
Tunisino
Un barbotage
a posté le 22-06-2022 à 18:48
Un barbotage sans fin tant que le développement du pays n'est pas la priorité, et tant que les médiocres se croient des génies. Pourtant la solution est désormais évidente:
1. Etablir un plan stratégique qui permet à la Tunisie de devenir un pays développé dans quelques dizaines d'années.
2. '?tablir une constitution et des lois qui vont avec le plan national stratégique.
3. Autoriser uniquement trois partis (gauche, centre, droite) et veuillez à ce que les lois écrites et non écrites ne sont pas en conflit avec la culture du pays.
C'est l'autoroute qui permettra à la Tunisie un pays développé en premier temps, et un pays avancé plus tard. Les solutions pratiques sont banales sauf que les littéraires politisés sont des imbéciles.
Kays
Tout à fait d'accord, Bourguiba avait vu juste
a posté le 22-06-2022 à 18:37
Oui c'est exactement cela. Enfin une excellente analyse.
zozo Zohra
La pensée binaire
a posté le 22-06-2022 à 18:00
Cette situation en Tunisie, qui nous montre à quel point la pensée binaire est en grande partie la cause pour laquelle le pays peine à sortir de cette situation. Cette pensée binaire pousse à voir le monde selon la loi de « tout ou rien » à être 'bon ou mauvais'?', 'beau ou laid'?', 'facile ou difficile'?', 'heureux ou triste'?', « traître ou héros », "musulman ou athé", "arabe ou berbère"

C'est vraiment d'une tristesse ce délire collectif depuis quelques années