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Chroniques
L'ennemi public numéro 1 n'est pas celui qu'on nous désigne
11/11/2012 | 1
min
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Par Nizar BAHLOUL

Le CPR a publié hier un communiqué dans lequel il soutient la famille de l’avocat Chérif Jebali. Juste avant, Samia Abbou députée de la nation, leur a rendu visite.
C’est qui Chérif Jebali ? Il est entre autres l’avocat de l’homme d’affaires Chafik Jarraya. M. Jarraya étant versé dans les affaires depuis un bon bout de temps, mais aussi dans le lobbying. Il ne s’en cache pas et il est libre de faire ce qu’il veut de son argent et de son carnet d’adresses.
Me Jebali a délaissé, durant ces quinze derniers jours, son étude pour faire le tour des plateaux télévisés et des radios.
En apparence, il ne parle que d’une sordide affaire touchant à la sûreté de l’Etat dans laquelle serait impliqué un autre lobbyiste notoire, Kamel Letaïef. Kamel Letaïef étant l’ennemi juré et déclaré de Chafik Jarraya, leur bataille se faisait par journaux interposés. Maintenant, elle se fait par médias et via le juge d’instruction, sous couvert de suspicion d’atteinte à la sûreté de l’Etat.
Depuis hier, un parti politique est entré dans l’arène et une nouvelle saison de ce feuilleton de série B s’annonce. Elle devrait être encore plus chaude que la précédente.

J’accepterai volontiers l’idée que M. Letaïef soit le méchant loup et l’instigateur de toutes les basses manœuvres dans le pays. Qu’il soit considéré comme l’ennemi public numéro 1 qu’il faudrait abattre de suite, le scénario tient la route. Qu’un parti au pouvoir participe à cet effort collectif pour traquer ces lobbyistes, l’idée n’est pas mauvaise.
Mais que le scénario soit parfait et faisons le travail au complet. Qu’on rende publics tous les listings de M. Letaïef, notamment ses échanges téléphoniques avec les membres actuels du gouvernement et des partis au pouvoir. Qu’on rende publics les listings des appels téléphoniques de Cherif Jebali, de Chafik Jarraya, de Nasr Chakroun et différents autres lobbyistes proches du pouvoir… Quelque chose me dit qu’en rajoutant ces éléments, le scénario ne peut que gagner en suspense et en rebondissements… Plus on colle à la réalité, plus le feuilleton accroche et attire les masses.

Le marché des scénarios de feuilletons de série B semble être juteux, un autre avocat s’est mis en tête d’en rédiger un, lui aussi. Celui-là, il s’appelle Fethi Laâyouni. Il a toujours cherché à se placer sous les feux des projecteurs ce Laâyouni. On l’a connu à Hannibal TV dans une émission animée par Imen Bahroun. C’était l’époque où l’on chantait matin, midi et soir et même le dimanche, les louanges de Ben Ali. Mais chuuuut, on a oublié cette période.
Au lendemain de la révolution, Fethi Laâyouni s’est essayé à la politique en fondant le parti Al Amana. Aux élections, il a reçu une claque.
Courageux et tenace, il ne désespère pas d’obtenir un strapontin dans le prochain gouvernement islamiste.
Quelqu’un lui a soufflé l’idée que s’il devient scénariste, il pourrait atteindre ses objectifs. Il s’est jeté sur l’os et a imaginé son propre feuilleton en s’attaquant aux députés qui ont délaissé leurs partis.
Mais vu que le feuilleton ne s’adresse pas à l’ensemble des citoyens, l’avocat n’a ciblé que les dix députés ayant rejoint Nidaa Tounes, la principale force de l’opposition. Les dizaines d’autres députés peuvent dormir tranquilles, tant qu’ils ne pèsent pas, personne ne les dérangera. Allez, encore un petit effort Me Laâyouni et on vous appellera bientôt Monsieur le secrétaire d’Etat.

En parallèle de ces feuilletons, et pour mieux amuser la galerie, on propose quelques séries. Un salafiste par-ci, un linceul par-là. Une attaque d’ambassade par-ci, une invasion d’une galerie d’art par-là. Un niqab par-ci, un Abou Iyadh par-là. Le jihad en Syrie par-ci, la constitutionnalisation de l’anti-sionisme par-là. Le gaz de schiste par-ci, l’indemnisation des anciens prisonniers par-là.
Entre séries et feuilletons, on propose (toujours pour amuser la galerie) quelques sketches. Un président de parti qui égorge son mouton ; un ministre qui vous propose 120.000 emplois ; un autre qui nous fait part de sa documentation facebookienne, etc.

Pendant que les médias, les réseaux sociaux et le CPR sont occupés par les différents feuilletons et séries concoctés par les avocats métamorphosés en scénaristes, le gouvernement et la Troïka s’occupent, seuls, de l’essentiel : l’avenir du pays et ses urgences.
Nous sommes à la mi-novembre et, normalement, on devrait tous plancher sur la loi de finances 2013 avec des débats télévisés pointus. Mais il paraît que Kamel Letaïef est plus important.
Nous sommes à neuf mois des élections et, normalement, on devrait tous plancher sur la loi relative à l’Instance supérieure indépendante des élections. Mais il paraît que les élucubrations de Me Jebali sont plus importantes.
Nous avons besoin d’urgence d’une Instance supérieure chargée de la régulation des médias. Mais il paraît que la supposée agression contre l’épouse de Me Jebali soit plus importante.
L’urgence des urgences est la mise en place d’une instance supérieure indépendante de la magistrature. Mais il paraît que le nomadisme de dix députés soit plus important.
Le Tunisien a besoin de mesures claires et concrètes face à l’inflation, les pénuries, le manque d’investissements, la chute des réserves en devises, la sécurité. Mais il paraît que la montée en puissance de Nidaa Tounes soit plus préoccupante.

Quelques lobbyistes, avocats mercenaires, administrateurs de réseaux sociaux et médias sont pour beaucoup dans ces diversions que la scène médiatico-politique observe au quotidien.
Aujourd’hui, l’attention de l’opinion publique est détournée de l’essentiel pour s’occuper des futilités.
Par ces diversions, le gouvernement et la Troïka ont réussi leur objectif de court terme : faire réduire la pression autour d’eux, de telle sorte qu’ils fassent passer toutes les lois et toutes les mesures qu’ils désirent. L’objectif de moyen terme étant de remporter les prochaines élections.
Ensuite, on en finira avec les scénarios de feuilletons et de sketches pour passer aux drames et aux tragédies.
Pour rendre ce scénario impossible, il faudrait que l’opinion publique cesse de regarder ailleurs… L’ennemi public numéro 1 n’est pas celui qu’on nous désigne…


N.B : Pensée à Sami Fehri, Nabil Chettaoui et beaucoup d’autres, sous les verrous depuis des mois, en attente de leurs procès...
11/11/2012 | 1
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