Que signifie « jusqu’au bout » dans la lutte anti-corruption ?

Businessnews.com.tn | publié le 01/06/2017 18:51
Par Houcine Ben Achour,

Il n’y a pas de petite corruption et de grande corruption, mais de la corruption tout court.

Depuis plus d’une semaine, l’actualité est quasi-totalement focalisée sur la vague d’interpellations effectuées parmi de gros barons de la contrebande et du trafic en tout genre. La lutte contre la corruption a pris, depuis ces derniers jours, un tournant qui pose une réelle interrogation : Jusqu’où le chef du gouvernement, Youssef Chahed,  va-t-il pousser son impressionnante croisade contre la corruption et la fraude ?

Plusieurs observateurs ont fait référence à l’opération « Mani pulite », le plus gros scandale de corruption qu’ait connu l’Italie, dévoilant un système de corruption institutionnalisé de financement occulte des partis politiques, touchant quasiment tous les partis politiques italiens, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition. Toute la classe politique fut éclaboussée et des hommes politiques de premier rang inculpés et condamnés. Les récentes inculpations préfigurent-elles un tel processus ? Répondre à cette question suppose préalablement de tenir compte d’un fait essentiel : cette opération a débuté au début des années 1990. A ce jour, elle n’est pas achevée et ne le sera probablement jamais. « Du fait de la lenteur de la justice, les cas de prescription se sont multipliés : ainsi, en 2000, sur 2.565 inculpés à Milan, quatre seulement ont été placés en détention à la suite de condamnations définitives », lit-on sur Wikipédia. D’ailleurs, les scandales de corruption n’ont jamais cessé en Italie. Pas plus tard que l’année dernière, le maire de Rome fut acculé à la démission à la suite du « loyersgate », une sombre affaire d’appartements, superbement situés, loués pour des montants dérisoires (10 ou 30 euros par mois depuis des décennies) à des associations qui se révèleront en fait des officines de sections de partis, de mouvements politiques ou de syndicats. La particularité d’un sujet comme la corruption est qu’il s’agit d’un phénomène publiquement condamné par tous, mais qui demeure récurrent dans la plupart des sociétés. A ce titre, Mani pulite demeure un référent.

 

« Mani pulite » ? Oui, mais…

Cependant, d’autres expériences devraient être également mises en avant, mériteraient d’être étudiées. Il ne s’agit pas tant de l’expérience singapourienne qui demeure un idéal, mais d’autres comme celles prévalant en Afrique, en raison déjà des similitudes affichées avec ces pays au niveau des caractéristiques de ce fléau.

Le Rwanda, par exemple. En 2006, ce pays, à peine sorti d’un terrible drame, était classé par Transparency international au 121e rang sur une échelle de 177 pays en termes de corruption. En moins d’une dizaine d’années, le Rwanda est arrivé à faire partie du top 50 des pays les plus transparents, selon la même organisation. A une moindre échelle, l’expérience du Bénin mérite aussi d’être scrutée. Selon l’indice de perception de la corruption de Transparency international, ce pays est passé du 121e rang en 2006 au 80e rang en 2014.  

A cet égard, j’invite le lecteur à lire l’intéressant mémoire de master soutenu par Laurence Bodjrenou à la faculté des Arts et des Sciences de Montréal. Intitulé : Les paradoxes de la lutte contre la corruption en Afrique : cas du Bénin et du Rwanda, l’auteur de l’ouvrage tente de « démontrer que la relation entre la nature du régime politique et l’efficacité de la lutte contre la corruption est loin d’être automatique ». Ce n’est pas parce que le régime est plus démocratique qu’il serait moins corrompu, soutient-il, en mettant en avant les indicateurs en matière de droits politiques et de libertés civiles de l’ONG, Freedom House, qui indiquent qu’ « entre 2006 et 2015, le Bénin a obtenu la note de 2 (sur une échelle de 1 à 7)  soit un statut proche de la perfection, en matière de droits politiques, tandis que le Rwanda a obtenu la note de 6 soit la situation proche de la pire envisageable ». Il en est de même des libertés civiles où la note 2 est attribuée au Bénin alors que le Rwanda obtient la note de 5 et même 6 en 2015, ce qui veut dire que la situation y a empiré.

Tout cela amène l’auteur à affirmer que « les performances du Rwanda sont meilleures parce que la qualité des institutions de lutte contre la corruption est meilleure et la volonté politique y est plus forte », battant en brèche l’idée largement reçue qu’un régime démocratique caractérisé par la transparence et le contrôle des pouvoirs est prédisposé à mieux lutter contre la corruption qu’un régime autoritaire caractérisé par la monopolisation du pouvoir.

 

A ce stade, il faudra pour la Tunisie faire comme le Rwanda tout en étant comme le Bénin. Plus difficile à dire qu’à faire.

En tout cas, depuis la semaine dernière, des signaux se manifestent dans la foulée des interpellations. Certaines recettes des impôts ont enregistré un surcroît d’activité au niveau des régularisations de situations fiscales. Les prochaines statistiques mensuelles de recettes fiscales que publie le ministère des Finances dans le cadre de l’exécution du budget de l’Etat devraient confirmer ou infirmer la tendance.

Compte tenu de tous ces paramètres, Youssef Chahed ira-t-il jusqu’au bout ? Jusqu’au bout signifie qu’on ne s’attaque pas seulement à la grande corruption, mais aussi à la petite corruption, cette corruption dite banale car elle n’engage que de faibles montants, mais ô combien dévastatrice car elle met en scène les petits fonctionnaires et les simples citoyens, car elle constitue la négation même de l’Etat dans la seule finalité qui puisse le légitimer : la recherche de l’intérêt public.

Que signifie « jusqu’au bout » dans la lutte anti-corruption ?

Par Houcine Ben Achour, publié le 01/06/2017 18:51

Il n’y a pas de petite corruption et de grande corruption, mais de la corruption tout court.

Depuis plus d’une semaine, l’actualité est quasi-totalement focalisée sur la vague d’interpellations effectuées parmi de gros barons de la contrebande et du trafic en tout genre. La lutte contre la corruption a pris, depuis ces derniers jours, un tournant qui pose une réelle interrogation : Jusqu’où le chef du gouvernement, Youssef Chahed,  va-t-il pousser son impressionnante croisade contre la corruption et la fraude ?

Plusieurs observateurs ont fait référence à l’opération « Mani pulite », le plus gros scandale de corruption qu’ait connu l’Italie, dévoilant un système de corruption institutionnalisé de financement occulte des partis politiques, touchant quasiment tous les partis politiques italiens, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition. Toute la classe politique fut éclaboussée et des hommes politiques de premier rang inculpés et condamnés. Les récentes inculpations préfigurent-elles un tel processus ? Répondre à cette question suppose préalablement de tenir compte d’un fait essentiel : cette opération a débuté au début des années 1990. A ce jour, elle n’est pas achevée et ne le sera probablement jamais. « Du fait de la lenteur de la justice, les cas de prescription se sont multipliés : ainsi, en 2000, sur 2.565 inculpés à Milan, quatre seulement ont été placés en détention à la suite de condamnations définitives », lit-on sur Wikipédia. D’ailleurs, les scandales de corruption n’ont jamais cessé en Italie. Pas plus tard que l’année dernière, le maire de Rome fut acculé à la démission à la suite du « loyersgate », une sombre affaire d’appartements, superbement situés, loués pour des montants dérisoires (10 ou 30 euros par mois depuis des décennies) à des associations qui se révèleront en fait des officines de sections de partis, de mouvements politiques ou de syndicats. La particularité d’un sujet comme la corruption est qu’il s’agit d’un phénomène publiquement condamné par tous, mais qui demeure récurrent dans la plupart des sociétés. A ce titre, Mani pulite demeure un référent.

 

« Mani pulite » ? Oui, mais…

Cependant, d’autres expériences devraient être également mises en avant, mériteraient d’être étudiées. Il ne s’agit pas tant de l’expérience singapourienne qui demeure un idéal, mais d’autres comme celles prévalant en Afrique, en raison déjà des similitudes affichées avec ces pays au niveau des caractéristiques de ce fléau.

Le Rwanda, par exemple. En 2006, ce pays, à peine sorti d’un terrible drame, était classé par Transparency international au 121e rang sur une échelle de 177 pays en termes de corruption. En moins d’une dizaine d’années, le Rwanda est arrivé à faire partie du top 50 des pays les plus transparents, selon la même organisation. A une moindre échelle, l’expérience du Bénin mérite aussi d’être scrutée. Selon l’indice de perception de la corruption de Transparency international, ce pays est passé du 121e rang en 2006 au 80e rang en 2014.  

A cet égard, j’invite le lecteur à lire l’intéressant mémoire de master soutenu par Laurence Bodjrenou à la faculté des Arts et des Sciences de Montréal. Intitulé : Les paradoxes de la lutte contre la corruption en Afrique : cas du Bénin et du Rwanda, l’auteur de l’ouvrage tente de « démontrer que la relation entre la nature du régime politique et l’efficacité de la lutte contre la corruption est loin d’être automatique ». Ce n’est pas parce que le régime est plus démocratique qu’il serait moins corrompu, soutient-il, en mettant en avant les indicateurs en matière de droits politiques et de libertés civiles de l’ONG, Freedom House, qui indiquent qu’ « entre 2006 et 2015, le Bénin a obtenu la note de 2 (sur une échelle de 1 à 7)  soit un statut proche de la perfection, en matière de droits politiques, tandis que le Rwanda a obtenu la note de 6 soit la situation proche de la pire envisageable ». Il en est de même des libertés civiles où la note 2 est attribuée au Bénin alors que le Rwanda obtient la note de 5 et même 6 en 2015, ce qui veut dire que la situation y a empiré.

Tout cela amène l’auteur à affirmer que « les performances du Rwanda sont meilleures parce que la qualité des institutions de lutte contre la corruption est meilleure et la volonté politique y est plus forte », battant en brèche l’idée largement reçue qu’un régime démocratique caractérisé par la transparence et le contrôle des pouvoirs est prédisposé à mieux lutter contre la corruption qu’un régime autoritaire caractérisé par la monopolisation du pouvoir.

 

A ce stade, il faudra pour la Tunisie faire comme le Rwanda tout en étant comme le Bénin. Plus difficile à dire qu’à faire.

En tout cas, depuis la semaine dernière, des signaux se manifestent dans la foulée des interpellations. Certaines recettes des impôts ont enregistré un surcroît d’activité au niveau des régularisations de situations fiscales. Les prochaines statistiques mensuelles de recettes fiscales que publie le ministère des Finances dans le cadre de l’exécution du budget de l’Etat devraient confirmer ou infirmer la tendance.

Compte tenu de tous ces paramètres, Youssef Chahed ira-t-il jusqu’au bout ? Jusqu’au bout signifie qu’on ne s’attaque pas seulement à la grande corruption, mais aussi à la petite corruption, cette corruption dite banale car elle n’engage que de faibles montants, mais ô combien dévastatrice car elle met en scène les petits fonctionnaires et les simples citoyens, car elle constitue la négation même de l’Etat dans la seule finalité qui puisse le légitimer : la recherche de l’intérêt public.

Commentaires (6) Commenter
C'est comme dépoussiérer les étagères : de haut en bas
Prorata Temporis
| 05-06-2017 03:14
Du même acabit, notons l'efficacité du régime philippin dans sa lutte contre le trafic de drogue en "autorisant" l'assassinat des caïds ... Oui, un dictateur est capable d'éradiquer la corruption, lorsqu'elle joue en sa défaveur. Mais bon, ça reste tributaire de ce que l'intérêt lui dicte. L'idée de la "mansuétude du souverain" est un dangereux fantasme qui transforme le citoyen en sujet au passage, l'infantilisant par la même occasion. En tout cas, de ce que vous avancez commes élements, contrairement à ce que vous affirmez, le mémoire du master ne réfute pas l'idée qu'un régime démocratique est mieux prédisposé à lutter contre la corruption : l'exemple du Rwanda montre juste qu'un dictateur pourrait et saurait comment lutter contre la corruption.

Nous autres Tunisiens, savons que c'est la dictature qui a apporté la corruption, lorsque ceux qui ont eu le pouvoir entre les mains on décidé de graisser la patte de quelques fonctionnaires afin de se maintenir en place. Donc on ne va pas se mettre à jouer à l'apprenti-sorcier en pariant sur une dictature et un dictateur qui voudrait bien nous tirer du bouiboui dans lequel on s'obstine à s'enfoncer et ce, pour nos beaux yeux. Il faut se méfier de l'imitation des apparences : le Rwanda sortait d'une guerre civile et d'un génocide quand les nouveaux chefs on compris que la corruption en était un des déterminants. Ils ont beaux être méchants les dictateurs, il ne sont pas fous, ni suicidaires. Pas sûr donc qu'on veuille passer par les mêmes étapes pour parvenir au même résultat.

Enfin, nier la réalité de la "petite" et "grosse" corruption ne ferait que diluer les efforts et surtout, défausser chacun vis-à-vis de ses responsabilités en invoquant l'argument du "tous pourris donc pourquoi pas moi". Non, il y a la corruption subie et la corruption choisie. La petite corruption, c'est une question de survie pour celui qui la pratique. Pensez-vous : un modeste père de famille qui a une obligation de résultat vis-à-vis de sa famille, ne va pas jouer aux preux chevaliers face à un fonctionnaire abusif. A contrario, un richard qui use et abuse des passe-droits détient une plus large marge de manoeuvre. La corruption se combat de haut en bas, de là où la pointe de la pyramide est étroite jusqu'à la base, qui verra que de toutes les façons ça ne mènera nulle part.

Une approche simple et efficace, avec un maximum de libertés politiques qui fait primer par synthèse l'intérêt général, par définition anti-corruption.
Jusqu'où ?
A4
| 03-06-2017 23:14
Jusqu'aux imams et autres jkouamjia !!!
LUTTER CONTRE CORRUPTION
zohra
| 02-06-2017 08:01
La lutte contre la corruption nécessite des changements de fond au niveau des comportements et des institutions.

Les lois seules n'arriveront pas à éradiquer la corruption on arrive toujours à les contourner.

La 'crise des valeurs' est un des facteurs du développement de la corruption. Mais les lois seules ne pourront pas arrêter la corruption

Organiser régulièrement des campagnes de sensibilisation partout même dans les zones rurales

Encourager les citoyens à prendre conscience de leur rôle et de leur responsabilité et à ne pas être des victimes passives de la corruption
@DHEJ
Zohra
| 01-06-2017 20:31
Bonsoir saha chribitk,

Bien sûr que la corruption qu'il faudrait qu'elle se fasse en aval et amont, déjà si on arrête les gros bonnets on a fait un très grand pas, le reste c'est un travail de très grande haleine. La corruption etoussi rathou fi hlib, un enfant trois ans tkal ykhadem fi rassou. Il faudrait des années et des années pour éradiquer ce cancer qui range la société.

Chahiya taiba
Ne pas perdre espoir
Nephentes
| 01-06-2017 19:56
Enfin un article journalistique sérieux à BN. Ça nous change de l'ordinaire.

"Lorsque le soleil se couche, les étoiles apparaissent" disent les Dogons.

La corruption d'une société correspond à sa déchéance. C'est un phénomène économique, politique mais aussi psychosocial.

La lutte contre un habitus aussi enraciné que la corruption en Tunisie doit passer par un changement radical au niveau de la conception que se fait le tunisien de la Loi et de la responsabilité citoyenne.

Cela prendra plusieurs générations.

La corruption est inséparable des mentalités bédouines qui ont désormais pris le pas sur la société du mérite et du savoir édifiée par Bourguiba.

Youssef Chahed aura à minima le mérite d'avoir tenté de revenir aux basiques d'une société viable.

Mais la mal est profond, et l'intégrité morale du tunisien est faible.
J'avoue que j'aime ce chroniqueur ...
DHEJ
| 01-06-2017 19:17
Le BOUT de la corruption quoi l'aval de l'aval mais oh combien tributaire des amonts!


Tu vois @ZOHRA ma question était logique l'autre fois!


La réponse ne peut être que la suivante

Allo ATUGE j'ai besoin d'un GÉNIE DEBOUT!
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