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Open Sky : quelques vérités que certains ne veulent pas entendre

Open Sky : quelques vérités que certains ne veulent pas entendre

 

Par Hédi Hamdi*

Le tourisme tunisien se porte-t-il vraiment bien ? Un paramètre résume à lui seul l’état des lieux : les hôtels ont enregistré en 2018 un taux d’occupation absolu moyen de 31%. En d’autres termes, la destination est théoriquement capable d’héberger trois fois plus de touristes. Mais pour cela, le salut devra venir du ciel à défaut d’avoir trouvé des solutions sur terre.

 

L’Open Sky, ce terme sacré qu’il est devenu presque difficile d’exprimer dans les milieux touristiques tunisiens sans qu’il n’irrite, énerve et ne génère des débats passionnés. Les multiples reports de son application seraient la cause de tous les maux dont souffre le secteur. C’est l’avis d’une frange d’opérateurs locaux (et non des moindres) mais aussi de responsables au sein de l’administration du Tourisme. Des problèmes que l’ouverture du ciel aux compagnies aériennes internationales résoudrait, parait-il, d’un claquement de doigts.

Le chef du gouvernement l’a dit au moins deux fois publiquement et officiellement : la Tunisie est prête mais c’est l’Union européenne qui ne l’est pas. Il y a effectivement ce dossier du Brexit qui remet en question les accords aériens européens et redessine la « définition de territoire » (notion juridique régissant le transport aérien international). C’est à croire que l’UE a tellement d’autres chats à fouetter qu’elle n’a plus le temps de gérer le petit dossier tunisien.

En théorie, la libéralisation du ciel tunisien face aux compagnies aériennes étrangères, et notamment les low-cost (compagnies à bas prix), permettra d’apporter une nouvelle clientèle, différente, individuelle, ayant favorisé les formules connues sous les noms de vols secs ou de packages dynamiques, sans avoir à solliciter les services d’un tour-opérateur classique. Dans quelles proportions et avec quels volumes ? Nul n’est capable d’avancer des estimations fiables.


Nous n’avons que le modèle que nous méritons

Aux yeux de certains, c’est de l’hégémonie des T.O dont il faut se défaire à tout prix. Et le moyen le plus court, ce serait l’Open Sky. Sauf que vouloir réduire l’emprise des voyagistes européens, c’est avoir une vision très étriquée et surtout très égoïste. D’abord, c’est casser un modèle que le tourisme tunisien a lui-même construit en son âme et conscience en 4 décennies au moins. Ensuite, c’est faire part d’une ingratitude tout bonnement insolente à l’égard de partenaires avec qui on continue de faire du business dans une démarche gagnant-gagnant.

Ceux qui rêvent de limiter l’emprise des TUI, Thomas Cook et consorts semblent oublier que l’Open Sky ouvrira la porte à de nouveaux dominants non moins puissants, en l’occurrence les Booking, Expedia, Airbnb et autres qui sont aujourd’hui les nouveaux maîtres de la vente de voyages en ligne, sans parler de la déferlante des GAFA en train de se mettre en place dans le tourisme. Pour résumer, et comme le dit si bien le dicton arabe, « échapper à la goutte pour finalement se retrouver sous la gouttière ».

Que ceux qui détiennent la formule magique capable de remplacer du jour au lendemain un modèle qui correspond finalement au seul type d’offre touristique dominante dont nous disposons, à savoir le balnéaire, lèvent le doigt !


L’art de taper sur Tunisair

La responsable de la non-application de l’Open Sky a bien-sûr été toute trouvée : Tunisair, celle par qui tous les problèmes du tourisme arrivent. Certes, le transporteur national n’est pas exempt de reproches, mais dans le cas d’espèces, il faudrait nuancer les choses. La compagnie ne craint pas pour son trafic charter, elle en refuse par manque de capacités. Elle est seulement inquiète pour un segment de clientèle précise auquel elle tient : les TRE (Tunisiens résidant à l’étranger), passagers particulièrement volatiles et infidèles au pavillon national pour peu qu’ils trouvent des billets d’avion, même pour deux sous, moins chers ailleurs. Mais l’Etat veille au grain et a mis en place une soupape de sécurité qui se traduira par un délai de grâce de 5 ans sur l’aéroport Tunis-Carthage à compter de la date d’entrée en vigueur de l’Open Sky. L’honneur est sauf.


Des négociations bel et bien finies

Le secteur de l’hôtellerie tunisienne, qui espère tant de l’ouverture du ciel, semble pourtant n’avoir pas pris en considération un autre facteur et non des moindres : ces chers syndicats qui ont juré la peau de l’Open Sky et ce depuis ce fameux 11 décembre de l’an de grâce 2017. Pour la petite histoire, ce jour-là, lors d’une cérémonie-mascarade, la Tunisie et l’UE avaient signé ce qu’ils avaient désigné alors comme « la fin des négociations » en matière d’Open Sky. On pensait que c’était une question de semaines, disons de quelques mois, pour l’entrée en application de ces accords tant attendus. Mais c’était croire au Père Noël. Car malgré le consentement des uns et des autres et l’approbation des témoins présents, le mari et la mariée sont rentrés chacun de son côté pour ne plus se revoir jusqu’à ce jour. Les syndicats, eux, gardent un œil ouvert sur le dossier.

 

Le Maroc, ce mauvais exemple

A chaque fois que la question de l’Open Sky est abordée dans les milieux touristiques, l’exemple du Maroc et de « sa politique judicieuse en matière d’ouverture du ciel qui a été bénéfique au tourisme » est remis sur la table. Sauf que la Tunisie n’est pas le Maroc et qu’il est nécessaire de comparer le comparable. D’abord en matière de charter, la Tunisie a laissé la voie libre à ce type de trafic depuis les années 70. On ne le sait pas toujours mais jusqu’à aujourd’hui, toute compagnie aérienne désireuse d’opérer en charter sur la Tunisie est autorisée à le faire quelque soit son pavillon d’origine et sans restrictions de fréquences. Une politique qui est à la base du modèle touristique balnéaire qui est le nôtre, que nous avons choisi et qui s’est construit au fil du temps avec le consentement de tous. Le Maroc n’est absolument pas dans la même configuration en termes de produits touristiques. Le Royaume dispose d’une offre plus en phase avec un trafic individuel de personnes et non de touristes assuré par les low cost. Ce qui n’est pas le cas de la Tunisie qui a misé sur la masse pour remplir ses hôtels en bord de mer. Si la formule a marché au Maroc, cela ne signifie par pour autant qu’elle est transposable ailleurs.


L’avion qui cache la vérité

Penser que les compagnies aériennes internationales vont se bousculer pour trouver une place sur les tarmacs de nos aéroports dès l’entrée en vigueur de l’Open Sky, c’est se fourrer un doigt dans l’œil et très mal connaître la réalité du secteur. Loin de nous toute idée de défendre Tunisair mais il est en effet sidérant d’entendre dire que « la compagnie détient le monopole » de certaines lignes sur Bruxelles, Londres, Genève, Lisbonne et autres. En fait, les accords bilatéraux entre les Etats donnent la possibilité aux compagnies portant le pavillon de ces pays de desservir la Tunisie en régulier. Ce sont elles qui ne le font pas pour une raison évidente : le marché tunisien ne génère pas assez de business sur l’année.

C’est autour de ce point que tourne toute la problématique de l’Open Sky : quand bien même la Tunisie ouvrirait son ciel aux quatre vents, le manque d’attractivité linéaire de la destination (et notamment en hiver) n’ameutera pas les voyageurs individuels et encore moins la foule de touristes. C’est une vérité qui fait mal mais qu’il faut admettre. Les low cost ne viendront en Tunisie que si elles en tireront des bénéfices financiers substantiels (EasyJet sollicite actuellement du Paris-Tunis par exemple). Aucunes d’entre-elles n’ont déjà fait de la charité, ce n’est pas demain sur la Tunisie qu’elles le feront. Les low cost, en supposant qu’elles feront le choix de venir, poseront d’énormes conditions à nos opérateurs aéroportuaires (OACA et TAV). Elles exigeront des subventions que nous n’avons pas et qui ne sont pas dans nos traditions d’affaires. Elles poseront de tels critères opérationnels aux handleurs (temps de rotation très serrés) qu’ils seront de toute évidence incapables de les tenir. Considérer par ailleurs que ces compagnies attireront de nouveaux clients par les prix est une grossière erreur, il suffit de consulter leurs tarifs en haute saison pour comprendre qu’elles lancent beaucoup de poudre aux yeux.


Il faut se rendre à l’évidence

Il serait bon de rappeler que les aéroports de Tabarka et de Tozeur sont en Open Sky et ce depuis bien avant 2011. Toute compagnie aérienne désireuse d’y atterrir en a toujours eu la possibilité sans concession. Et pourtant, aucune n’y a posé son train d’atterrissage pour autant. Ce qui confirme une fois encore que la question de l’attractivité de la destination et de son offre mono-produit trop axée sur le balnéaire estival doivent être traitées en amont avant toute chose.

En conséquence, il y a lieu de devoir dépassionner le débat et le réorienter sous un autre angle. Les pro-Open Sky doivent se rendre à l’évidence que l’ouverture du ciel n’est pas la panacée. Et ceux qui sont contre n’ont finalement pas lieu de s’inquiéter pour autant, il n’y aura pas révolution dans le ciel tunisien.

C’est sur terre que tout doit se jouer désormais. Car il est absolument aberrant de chercher à ramener de nouveaux clients quand on apprend que l’un des plus gros T.O du marché menace actuellement de réduire ses activités sur Djerba en 2019 si l’on ne résout pas immédiatement la question de la propreté et de l’environnement !

*Hédi Hamdi est journaliste et consultant dans le tourisme et le transport aérien

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Commentaires (14)

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fbch
| 16-04-2019 15:08
Bravo pour ce papier bien documenté mais qui mérite peut-être une actualisation. Il semble toutefois que le problème n'est pas seulement celui du transport aérien c'est comme dit dans l'article tout le modèle de tourisme tunisien qui doit être repensé. Mais il y a tant de choses à repasser dans le pays qu'il faudrait 127 pour trouver la voie vers le le salut la sortie être repensé

Euphorbes
| 12-02-2019 16:49
A un moment il faut arrêter de se compliquer la vie. Vouloir être une destination touristique et refuser la venue des deux plus grands transporteurs d'Europe en nombre de passagers que sont Ryanair et easyJet, c'est comme courir un 100m les pieds attachés.
On va moins vite que les autres.
Si Tabarka ne voit aucun vol c'est parce que le handling est assuré par Tunisair. A des tarifs élevés. Dans un pays aux coûts salariaux aussi bas c'est consternant.
Si la Tunisie veut décoller ce n'est pas difficile. Il lui suffit de faire comme tout le monde...

BAHRI BACCOUCHI -AVIAPEX dot AERO
| 08-02-2019 22:06
-Eh oui ou sont les 9 Mio Touristes ?
J'ai parler ave ce Hamdi et autre professionnels @ ITB-2017/18 consern OPEN SKY et SECURTY NATIONALE AVANT TOUS et vias obligatoire 80,-EUR pour tous le monde -

-Pour renforcer l'attractiviter de la destination Tunisie , il faut des sys CDM --Collaborative Decision Making formation continue @ GROUND OPERATIONS +-NAVIGATION -TWR-ATC-AILINES SYS PR minimise the risk and TAKE-OFF OF TIME to increase the REVENUE
-La Tunisie besoin SMS -Border SECURITY . i.e klick on www.sita dot aero Gov -services
La strategie d'aujourd'hui ; centre' sur l'offre de la meilleure solutions je vs invites pr notre presentations " DESTINATION TUNISIA & OPEN SKY- @ITB 2019

Le Tourisme c la cause NATIONAL , un SECTEUR VITAL ,La Tunisie doit consolider des cooperations internationale dans les domaines de la formation dans tous les domaines
l'infrastructure en Tunisie catasrophique -
MSG pr les professionels en Tunisie :
- l'an 2019 et pour regler les comptes !!!!

kameleon78
| 08-02-2019 18:57
Faites comme moi allez en Espagne un merveilleux pays, les plages propres, un dépaysement garanti, des régions contrastées, un peuple chaleureux et accueillant, le soleil présent presque toute l'année, les plages magnifiques, qu'irais-je foutre en Tunisie, hygiène absente, accueil froid, manque de civisme, les hôteliers et réceptionnistes hautains et mal polis, vraiment pas des vacances, on subit. Quant aux prix, en cherchant bien, vous pouvez trouver des affaires au même prix que la Tunisie. (des prix de dernière minute, une semaine à Majorque 400 euros TTC).

kameleon78
| 08-02-2019 17:41
L'exemple de Marrakesh est le plus parlant, on devrait s'en inspirer, les touristes français sont accrocs de cette destination, pourquoi pas à Tozeur, Chennini, Matmata, ça suffit le tourisme bas de gamme des plages, il faut élargir l'offre et l'Open Sky serait la solution.

manixsv
| 08-02-2019 17:30
Conjoint de TRE, je pleure de devoir venir régulièrement en Tunisie.
J'adore la Tunisie, ses plages, ses hôtels, ses habitants. Mais je redoute le trajet! Tunisair et ses retards insupportables et qu'elle refusent d'indemniser. La CTN avec ses gréves et sa mauvaise réputation.
Si je peux, j'irais plutôt en Bretagne l'été, plus cher et moins de soleil mais un trajet plus sûr et facile avec un bébé

Dagdoug
| 08-02-2019 17:23
Je partage globalement votre analyse Si Hamdi concernant la réalité du tourisme tunisien mais pas concernant le transport aérien. En effet contrairement à ce que vous avez dit, l'activité charter n'est pas en mode open sky ni depuis 1970 ni aujourd'hui car elle est régit par les accords bilatéraux entre la Tunisie et les autres pays et qui prévoit clairement que seules les compagnies du pavillon des pays signataires de l'accord peuvent opérer les vols réguliers ou charters donc si un marché est saturé le recours à une compagnie de nationalté autre que celle des deux pays doit faire l'objet d'un accord préalable de la DGAC tunisienne et c'est ici le grand problème car souvent on se heurte à un refus catégorique pour la simple raison qu'on veut protéger le pavillon national( TAR- Nouvelair....) sans prendre en cnsidération le manque à,gangner pour notre pays et le secteur du tourisme. Pour conclure je ne suis pas trop en faveur de l'open sky qui peut tuer notre compagnie National mais je suis en faveur de la libéralisation de l'activité charter sans aucune restriction

Ali
| 08-02-2019 14:44
Monsieur, qui ne tente rien, n'a rien.

Pourquoi seriez vous contre Air Bnb et Booking.com ? Les Tunisiens peuvent louer leur maisons directement sans passer par un intermediaire. Une source de revenu supplementaire pour des dizaines de milliers de Tunisiens.

Vous avez peur du changement et de l'indecis, or ceci est le propre de tout entrepreneur et innovateur.

En plus l Open Sky va permettre de restructurer Tunisair afin d'etre competitif contre les compagnies etrangeres.

Des gens bizarre ces consultants, expert , blablbla

open-Sky
| 08-02-2019 13:16
Je ne partage pas votre point de vue monsieur Hamdi, car le plus grand nombre de voyageurs qui afflueraient sur notre pays sera essentiellement composé de Travailleurs Résidents à l'?tranger ( TRE) et non de touristes individuels paumés et fauchés d'Europe et d'ailleurs.
Je suis TRE résident en France depuis plus de 28 ans, et personnellement je serais prêt à venir en Tunisie avec mes enfants deux fois par mois si les prix des billets deviennent raisonnables ( comme c'est le cas pour le Maroc où nous y sommes rendu plusieurs fois pour une bouchée de pain).
à titre indicatif, je paye entre 250 et 300 Euros mon billet aller retour Marseille Monastir ( 1h45 min de vol), alors que j'avais payé moins de 50 Euros un aller-retour Marseille-Marrakech ( plus de 2h30 min de vol)
Si la Tunisie signerait la convention sur l'Open-Sky et donc l'ouverture de notre ciel aux compagnies Low-Cost tout le monde trouvera son compte; les Hôteliers, les professionnel du Tourisme et de l'artisanat, les Taxistes, les cafetiers,....ect même les vendeurs de "Chabbati" verront leurs chiffres d'affaire augmenté car j'en raffole :))
Nharkom Zine

Rafik meghirbi
| 08-02-2019 13:05
Bjr
Sans le open sky avec les tarifs de l aérien un package pour l'Espagne ou Grèce ou Bulgarie n est pas loin de la Tunisie donc le choix est plus facile a faire
De plus sur les OTA c'est l'hôtel qui met ses tarifs et qui peut les augmenter en suivant la loi du marché offre et demande donc il sera maître de ses prix pas du TO
Sans oublier que les compagnies vont ouvrir des bureaux ici donc ils auront besoin de personnel ainsi que les emploi qu on va gagner directement et indirectement lié à la hausse de la fréquentation et du trafic

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