« Smart Tunisia », pour la création de 50.000 emplois par les multinationales… Oui ! Mais...

Businessnews.com.tn | publié le 22/11/2013 18:59
Par Mustapha Mezghani*

Le décret « Smart Tunisia » (Tunisie Intelligente) a finalement été approuvé par le conseil des ministres après plusieurs mois d’études.
L’objectif de ce décret est noble : créer 50.000 emplois en cinq ans au profit des entreprises du secteur TIC, Technologies de l’Information et de la Communication, réservant pour cela un budget de 1,4 milliard de dinars sur cinq ans, soit une moyenne de 28 milles dinars par emploi. Cependant, cet ensemble d’avantages est exclusivement réservé au profit des entreprises étrangères dont l’objectif est de faire de l’Offshoring (traduit dans les communiqués officiels par « activités de transfert des services en dehors des pays d’origine »), sans prévoir la moindre mesure, incitation, ou encouragement au profit de l’entreprise tunisienne quelle que soit son activité ou son marché et ce malgré la demande insistante de la profession à travers la Fédération des TIC à l’UTICA et les promesses faites par le ministre en charge des TIC lors du Forum de l’ATUGE et reprises par le chef du gouvernement, Ali Laârayedh, lors de l’ouverture de ICT 4 All, il y a deux semaines, qui avait annoncé que « Smart Tunisia » sera incessamment approuvé et qu’il sera accompagné d’un ensemble de mesures au profit du secteur privé tunisien, laissant entendre que les deux mesures seraient publiées concomitamment. Aujourd’hui, « Smart Tunisia » est publié seul et nous demeurons dans l’attente des mesures relatives aux entreprises tunisiennes.

Smart Tunisia se veut une réponse à un besoin réel, la création d’emplois et la Tunisie a effectivement besoin de création d’emplois, d’où qu’ils viennent, d’entreprises tunisiennes ou étrangères qui s’installent en Tunisie, que ces emplois soient pérennes ou précaires, pour quelques années uniquement ou pour une longue période. L’essentiel est que la Tunisie trouve des emplois pour ses chômeurs et plus particulièrement pour les diplômés du supérieur.
Cependant, le ciblage des informaticiens pour la création d’emplois afin de réduire le chômage n’est pas le plus indiqué, surtout pour la création de plusieurs dizaines de milliers d’emplois en si peu de temps. En effet, les différentes études du ministère de l’Emploi ont montré que la spécialité Informatique et Télécommunication, quel que soit le niveau de diplôme (techniciens, maîtrisard ou ingénieur) est la spécialité qui compte le plus faible taux de chômage. Le taux actuel de chômeurs en informatique et télécommunication représente, en effet, moins de 3% du total des chômeurs.
Encourager des entreprises étrangères à venir développer des activités TIC en Tunisie, qui plus est à coup d’incitations et de subventions, afin de vouloir créer beaucoup plus d’emploi que le nombre de chômeurs dans la spécialité aura l’effet inverse sur l’attractivité du site Tunisie et reviendrait à signer l’arrêt de mort du secteur local et des entreprises tunisiennes car les entreprises étrangères viendront recruter au sein des entreprises tunisiennes afin de combler leur demande qui ne peut l’être par le chômage. A cela s’ajoute le fait qu’une entreprise qui cherche à créer 100 emplois d’un coup, ne peut se permettre de recruter 100 bleus, sans aucune expérience. Afin de pouvoir assurer l’encadrement de ses équipes non expérimentées, elle devra recruter des personnes expérimentées dans des proportions de l’ordre de 40 à 60%. Ainsi, des entreprises nouvellement installées qui cherchent à recruter 10.000 personnes en un an, iront ponctionner 4.000 à 6.000 auprès des entreprises tunisiennes existantes ce qui aura pour conséquence de tuer un nombre important de ces entreprises qui sont les véritables créateurs de valeur car les entreprises étrangères qui s’installent en Tunisie ne gardent pas de valeur ajoutée en Tunisie. Leur chiffre d’affaires correspond généralement à leurs charges et elles ne réalisent pas de bénéfices ou alors très peu. Cependant, les entreprises tunisiennes, elles, réalisent une valeur ajoutée qui peut être importante, principalement celles qui exportent. L’exemple de cette SSII, Société de Services et d’Ingénierie Informatique, dont la valeur ajoutée a atteint plusieurs millions de dinars et a, entre autres, permis la création d’une compagnie aérienne est assez significatif. La mise en place d’un programme adéquat permettrait la création de plusieurs entreprises de ce genre.

Au vu de cela, il aurait été plus indiqué de mettre l’accent plutôt sur des activités qui recourent aux TIC, mais qui ne sont pas vraiment du secteur TIC, des activités pouvant créer un nombre important d’emplois mais qui ne visent pas les spécialistes du secteur TIC. Ces activités, les ITES, IT Enabled Services, les services facilités par les TIC, sont des activités qui peuvent être à très haute valeur ajoutée, en rapport avec la banque, l’assurance, la santé, les Ressources Humaines, les finances et la comptabilité,… et peuvent concerner le support technique, les services de recherche d’affaires, les services de gestion des connaissances et d’analyse, … Ces services peuvent aller jusqu’à l’interprétation de radiographies ou d’analyses médicales à distance, à un pool d’architectes réalisant des plans en passant par le conseil juridique et comptable. Ainsi Smart Tunisia apporterait une véritable réponse au problème du chômage en Tunisie en créant des emplois à haute valeur ajoutée dans les spécialités des chômeurs diplômés du supérieur. Il est vrai que ces activités ont été prévues au sein de « Smart Tunisia ». Cependant, les conditions qui leur sont associées sont telles que ce décret ne leur est pas attractif et devient plus attractif pour les entreprises du secteur TIC, les SSII.

Aussi, est-il important d’apporter les aménagements nécessaires à « Smart Tunisia » afin de permettre à ce texte d’atteindre ses véritables objectifs et de créer des emplois à forte valeur ajoutée au profit des diplômés du supérieur, les vrais, ceux qui ont des difficultés à trouver du travail, et de le faire accompagner de mesures à même de faire exploser le potentiel des entreprises locales des TIC, entreprises qui ont fait leurs preuves à l’international et qui ont démontré qu’elles étaient capables de dorer le blason de la Tunisie et de ramener des devises.
Imaginez le potentiel d’emploi et de valeur ajoutée si un programme additionnel de 1,4 milliard de dinars était instauré au profit des entreprises TIC tunisiennes ? Rien qu’en projets, et non en subventions, cela permettrait la création de dizaines de milliers d’emplois en plus de l’expérience acquise et des produits exportables. Cela ferait aussi de la Tunisie un véritable pays développé.
Nous y reviendrons.

* Mustapha Mezghani est expert en stratégies TIC et en développement du secteur privé auprès de gouvernements et d’organismes internationaux.

« Smart Tunisia », pour la création de 50.000 emplois par les multinationales… Oui ! Mais...

publié le 22/11/2013 18:59
Par Mustapha Mezghani*

Le décret « Smart Tunisia » (Tunisie Intelligente) a finalement été approuvé par le conseil des ministres après plusieurs mois d’études.
L’objectif de ce décret est noble : créer 50.000 emplois en cinq ans au profit des entreprises du secteur TIC, Technologies de l’Information et de la Communication, réservant pour cela un budget de 1,4 milliard de dinars sur cinq ans, soit une moyenne de 28 milles dinars par emploi. Cependant, cet ensemble d’avantages est exclusivement réservé au profit des entreprises étrangères dont l’objectif est de faire de l’Offshoring (traduit dans les communiqués officiels par « activités de transfert des services en dehors des pays d’origine »), sans prévoir la moindre mesure, incitation, ou encouragement au profit de l’entreprise tunisienne quelle que soit son activité ou son marché et ce malgré la demande insistante de la profession à travers la Fédération des TIC à l’UTICA et les promesses faites par le ministre en charge des TIC lors du Forum de l’ATUGE et reprises par le chef du gouvernement, Ali Laârayedh, lors de l’ouverture de ICT 4 All, il y a deux semaines, qui avait annoncé que « Smart Tunisia » sera incessamment approuvé et qu’il sera accompagné d’un ensemble de mesures au profit du secteur privé tunisien, laissant entendre que les deux mesures seraient publiées concomitamment. Aujourd’hui, « Smart Tunisia » est publié seul et nous demeurons dans l’attente des mesures relatives aux entreprises tunisiennes.

Smart Tunisia se veut une réponse à un besoin réel, la création d’emplois et la Tunisie a effectivement besoin de création d’emplois, d’où qu’ils viennent, d’entreprises tunisiennes ou étrangères qui s’installent en Tunisie, que ces emplois soient pérennes ou précaires, pour quelques années uniquement ou pour une longue période. L’essentiel est que la Tunisie trouve des emplois pour ses chômeurs et plus particulièrement pour les diplômés du supérieur.
Cependant, le ciblage des informaticiens pour la création d’emplois afin de réduire le chômage n’est pas le plus indiqué, surtout pour la création de plusieurs dizaines de milliers d’emplois en si peu de temps. En effet, les différentes études du ministère de l’Emploi ont montré que la spécialité Informatique et Télécommunication, quel que soit le niveau de diplôme (techniciens, maîtrisard ou ingénieur) est la spécialité qui compte le plus faible taux de chômage. Le taux actuel de chômeurs en informatique et télécommunication représente, en effet, moins de 3% du total des chômeurs.
Encourager des entreprises étrangères à venir développer des activités TIC en Tunisie, qui plus est à coup d’incitations et de subventions, afin de vouloir créer beaucoup plus d’emploi que le nombre de chômeurs dans la spécialité aura l’effet inverse sur l’attractivité du site Tunisie et reviendrait à signer l’arrêt de mort du secteur local et des entreprises tunisiennes car les entreprises étrangères viendront recruter au sein des entreprises tunisiennes afin de combler leur demande qui ne peut l’être par le chômage. A cela s’ajoute le fait qu’une entreprise qui cherche à créer 100 emplois d’un coup, ne peut se permettre de recruter 100 bleus, sans aucune expérience. Afin de pouvoir assurer l’encadrement de ses équipes non expérimentées, elle devra recruter des personnes expérimentées dans des proportions de l’ordre de 40 à 60%. Ainsi, des entreprises nouvellement installées qui cherchent à recruter 10.000 personnes en un an, iront ponctionner 4.000 à 6.000 auprès des entreprises tunisiennes existantes ce qui aura pour conséquence de tuer un nombre important de ces entreprises qui sont les véritables créateurs de valeur car les entreprises étrangères qui s’installent en Tunisie ne gardent pas de valeur ajoutée en Tunisie. Leur chiffre d’affaires correspond généralement à leurs charges et elles ne réalisent pas de bénéfices ou alors très peu. Cependant, les entreprises tunisiennes, elles, réalisent une valeur ajoutée qui peut être importante, principalement celles qui exportent. L’exemple de cette SSII, Société de Services et d’Ingénierie Informatique, dont la valeur ajoutée a atteint plusieurs millions de dinars et a, entre autres, permis la création d’une compagnie aérienne est assez significatif. La mise en place d’un programme adéquat permettrait la création de plusieurs entreprises de ce genre.

Au vu de cela, il aurait été plus indiqué de mettre l’accent plutôt sur des activités qui recourent aux TIC, mais qui ne sont pas vraiment du secteur TIC, des activités pouvant créer un nombre important d’emplois mais qui ne visent pas les spécialistes du secteur TIC. Ces activités, les ITES, IT Enabled Services, les services facilités par les TIC, sont des activités qui peuvent être à très haute valeur ajoutée, en rapport avec la banque, l’assurance, la santé, les Ressources Humaines, les finances et la comptabilité,… et peuvent concerner le support technique, les services de recherche d’affaires, les services de gestion des connaissances et d’analyse, … Ces services peuvent aller jusqu’à l’interprétation de radiographies ou d’analyses médicales à distance, à un pool d’architectes réalisant des plans en passant par le conseil juridique et comptable. Ainsi Smart Tunisia apporterait une véritable réponse au problème du chômage en Tunisie en créant des emplois à haute valeur ajoutée dans les spécialités des chômeurs diplômés du supérieur. Il est vrai que ces activités ont été prévues au sein de « Smart Tunisia ». Cependant, les conditions qui leur sont associées sont telles que ce décret ne leur est pas attractif et devient plus attractif pour les entreprises du secteur TIC, les SSII.

Aussi, est-il important d’apporter les aménagements nécessaires à « Smart Tunisia » afin de permettre à ce texte d’atteindre ses véritables objectifs et de créer des emplois à forte valeur ajoutée au profit des diplômés du supérieur, les vrais, ceux qui ont des difficultés à trouver du travail, et de le faire accompagner de mesures à même de faire exploser le potentiel des entreprises locales des TIC, entreprises qui ont fait leurs preuves à l’international et qui ont démontré qu’elles étaient capables de dorer le blason de la Tunisie et de ramener des devises.
Imaginez le potentiel d’emploi et de valeur ajoutée si un programme additionnel de 1,4 milliard de dinars était instauré au profit des entreprises TIC tunisiennes ? Rien qu’en projets, et non en subventions, cela permettrait la création de dizaines de milliers d’emplois en plus de l’expérience acquise et des produits exportables. Cela ferait aussi de la Tunisie un véritable pays développé.
Nous y reviendrons.

* Mustapha Mezghani est expert en stratégies TIC et en développement du secteur privé auprès de gouvernements et d’organismes internationaux.
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