Opinion - Sidi Bouzid : la portée d’un fait divers

Businessnews.com.tn | publié le 24/12/2010 15:25
Par Zyed Krichen

Il y a quelques jours un drame survint dans la ville de Sidi Bouzid.
Mohamed Bouazizi, un jeune diplômé de l’Enseignement Supérieur au chômage, âgé de vingt-six ans s’est immolé par le feu devant la bâtisse du gouvernorat.
La raison de cet acte de désespoir extrême et ultime ?

Ce jeune de vingt-six ans, au chômage depuis quelque temps, et manifestement sans ressources familiales, est devenu marchand ambulant clandestin. Il a eu affaire à la police municipale au moins à une reprise sinon deux. Il avait voulu contacter des responsables au siège du gouvernorat. Il n’a pas pu le faire. La vie s’est assombrie et lui est parue sans horizon possible. Il a choisi la pire des solutions, s’immoler par le feu pour exprimer son mal-être et son désespoir total.
La ville était en émoi. Des manifestations spontanées de dizaines de jeunes ont eu lieu, des locaux symboliques et administratifs ont été visés. Heureusement que l’intervention avisée des forces de l’ordre a évité le pire, et le calme est revenu à la ville, même si les esprits sont encore sous le choc.
Les autorités locales ont vite secouru la victime et il est actuellement sous soins intensifs dans l’Institut des grands brulés de Ben Arous.

Que peut-on retenir de ce fait divers tragique ?
1- Tout d’abord qu’il est malhonnête d’instrumentaliser le malheur des gens pour des calculs politiciens sans envergure. Les malheurs individuels et collectifs ne sont l’apanage d’aucun pays et ne sont imputables (au sens de la responsabilité juridique) à aucun système de gouvernement.

2- Il n’empêche que les faits divers de ce type nous disent quelque chose sur notre société qu’il faut savoir écouter et analyser. D’immenses efforts sont faits actuellement en Tunisie en faveur de l’emploi, pour preuve le taux de chômage qui a été ramené de 13,3% à 13% pour cette année. Cependant la réussite quantitative de notre système éducatif (de plus en plus de jeunes accèdent à l’Enseignement supérieur et voient leurs études couronnées de diplômes) a fait que le taux de chômage chez les jeunes diplômés (18%) soit nettement supérieur à celui de la moyenne nationale. Il en résulte un paradoxe curieux : un jeune diplômé de l’Enseignement supérieur a 30% de chances de moins d’accès au marché de l’emploi que la moyenne des Tunisiens. Cela se vit douloureusement chez les 120.000 chômeurs diplômés, dont un nombre important le sont de longue date et dont plus du tiers sont quasiment inemployables sans passer par une nouvelle formation. Actuellement les études ne sont plus la planche de salut et cet ascenseur social qui fonctionnait merveilleusement bien jusqu’à il y a une dizaine d’années est en panne actuellement. Certes cette situation est temporaire et elle présente, sur le moyen terme, des atouts supplémentaires pour la Tunisie, mais il n’empêche qu’au jour d’aujourd’hui l’avenir n’est pas rose pour un nombre important de notre jeunesse.

3- Le communiqué officiel sur cette affaire fait état des efforts publics d’investissement dans le gouvernorat de Sidi Bouzid. De cela, les gens de bonne volonté n’en doutent point. Seulement les régions de l’intérieur du pays ont un tel déficit de développement, dû à une histoire séculaire, que les efforts immenses des pouvoirs publics ne donneront leurs pleins effets que dans deux ou trois décennies.

4- Les statistiques et les chiffres c’est extrêmement important mais c’est le ressenti des gens qui est fondamental pour eux. Que la plupart des indicateurs de notre développement économique et social sont au vert est une vérité bien établie, mais ce n’est pas cela que ressentent un certain nombre de nos compatriotes. C’est un peu comme l’histoire du réchauffement climatique. La moyenne de la température de la terre augmente, mais allez dire cela aux Européens qui sont en train de vivre l’un de leur hiver les plus durs ! Il en va de même à l’échelle du progrès d’une société. Les couches populaires dont les enfants sont les plus frappés par le chômage, même quand ils sont diplômés, ne perçoivent pas le progrès social chanté et louangé tout au long de la journée par les médias officiels.

5- Ces facteurs, de fond, qui expriment les mutations d’une société émergente doivent nous inviter à changer de discours médiatique et d’approche politique et psychologique de la précarité dans notre société.
Tous les médias de la presse écrite et de l’audiovisuel privé ont fait de la libération du jeune Montassar leurs Unes et des moments forts d’antenne. Cela se comprend et se justifie, car le fait divers est l’élément fondamental d’une information de proximité, même si on n’a pas beaucoup réfléchi sur la signification de ce nouveau type de criminalité dans notre pays. Quant au tragique fait divers de Sidi Bouzid, rien ! Silence radio ! Alors que l’aspect émotionnel, cherché par les médias, est aussi fort sinon plus dans ce cas de figure. Pourquoi cette attitude à la limite du mépris, pour cet enfant de la Tunisie qui n’a pas su maîtriser son malheur et son désespoir. Cela dit bien des choses sur la défaillance de notre système médiatique à être à l’écoute des petites gens quand ces malheurs touchent, pense-t-on, à la sphère du politique.

Le jeune qui s’est immolé ne l’a pas fait pour protester contre la politique de l’Etat, et même s’il l’avait fait dans ce sens cela justifie-t-il le silence des médias ? Ne disons-nous, nous tous, par là que le malheur et parfois le désespoir des Tunisiens qui n’arrivent pas ou plus à s’en sortir ne nous intéressent pas ? Voilà encore une occasion où nos médias ont totalement échoué pour retrouver une part de leur crédibilité perdue.
Que va penser de nous le lecteur lambda quand il découvre sur nos colonnes ce mardi 21 décembre la mise au point officielle sur ce drame, mais auparavant aucune information n’a filtré sur ce qui s’est passé à Sidi Bouzid.
On n’est plus dans les années soixante. La parabole et l’internet ont changé radicalement la donne de l’information. Dieu merci. Ne laissons pas à Facebook et autres chaines satellitaires l’exclusivité de parler des problèmes qui devraient être traités en premier lieu par nos propres médias. Ne crions pas à l’instrumentalisation quand nos médias sont, eux défaillants.

6- Le président Ben Ali n’a cessé de montrer, depuis son accession à la magistrature suprême, sa profonde sollicitude pour tous les enfants de la Tunisie et surtout pour ceux qui sont dans la misère ou le malheur. Les pouvoirs nationaux et locaux doivent faire de cette sollicitude leur devise première en étant davantage plus à l’écoute des citoyens les plus démunis afin d’anticiper les situations de crise. Il est incontestable que la police municipale de Sidi Bouzid n’a fait qu’appliquer la loi en interdisant l’installation d’un vendeur à l’étalage non agréé. Mais il y a la loi et la manière de l’appliquer. La police municipale, police de proximité par excellence, ne doit pas oublier que les milliers de vendeurs à la sauvette sont d’honnêtes citoyens qui cherchent à gagner leur vie à la sueur de leur front. Le rappel à l’ordre doit se faire avec humanité en cherchant des solutions de conciliation, tout en préservant scrupuleusement la dignité de ces pauvres gens. Je suis persuadé que les policiers de Sidi Bouzid, eux-mêmes enfants du peuple, vivent très mal ce tragique incident. Ils n’y ont aucune responsabilité juridique. Mais dans la vie il n’y a pas que les lois. Il y a aussi ce souci de l’autre et cette gentillesse qui est l’une des facettes de la noblesse de l’âme. Les gens de Sidi Bouzid et tous les Tunisiens prient pour que Mohamed Bouazizi se rétablisse avec le moins de séquelles physiques et morales et que cette tragédie ne se reproduise plus. Nous aussi.

Zyed Krichen est le directeur de la rédaction du magazine Réalités d’où est extraite cette tribune parue dans le dernier numéro, avec l’aimable autorisation de l’auteur

Opinion - Sidi Bouzid : la portée d’un fait divers

publié le 24/12/2010 15:25
Par Zyed Krichen

Il y a quelques jours un drame survint dans la ville de Sidi Bouzid.
Mohamed Bouazizi, un jeune diplômé de l’Enseignement Supérieur au chômage, âgé de vingt-six ans s’est immolé par le feu devant la bâtisse du gouvernorat.
La raison de cet acte de désespoir extrême et ultime ?

Ce jeune de vingt-six ans, au chômage depuis quelque temps, et manifestement sans ressources familiales, est devenu marchand ambulant clandestin. Il a eu affaire à la police municipale au moins à une reprise sinon deux. Il avait voulu contacter des responsables au siège du gouvernorat. Il n’a pas pu le faire. La vie s’est assombrie et lui est parue sans horizon possible. Il a choisi la pire des solutions, s’immoler par le feu pour exprimer son mal-être et son désespoir total.
La ville était en émoi. Des manifestations spontanées de dizaines de jeunes ont eu lieu, des locaux symboliques et administratifs ont été visés. Heureusement que l’intervention avisée des forces de l’ordre a évité le pire, et le calme est revenu à la ville, même si les esprits sont encore sous le choc.
Les autorités locales ont vite secouru la victime et il est actuellement sous soins intensifs dans l’Institut des grands brulés de Ben Arous.

Que peut-on retenir de ce fait divers tragique ?
1- Tout d’abord qu’il est malhonnête d’instrumentaliser le malheur des gens pour des calculs politiciens sans envergure. Les malheurs individuels et collectifs ne sont l’apanage d’aucun pays et ne sont imputables (au sens de la responsabilité juridique) à aucun système de gouvernement.

2- Il n’empêche que les faits divers de ce type nous disent quelque chose sur notre société qu’il faut savoir écouter et analyser. D’immenses efforts sont faits actuellement en Tunisie en faveur de l’emploi, pour preuve le taux de chômage qui a été ramené de 13,3% à 13% pour cette année. Cependant la réussite quantitative de notre système éducatif (de plus en plus de jeunes accèdent à l’Enseignement supérieur et voient leurs études couronnées de diplômes) a fait que le taux de chômage chez les jeunes diplômés (18%) soit nettement supérieur à celui de la moyenne nationale. Il en résulte un paradoxe curieux : un jeune diplômé de l’Enseignement supérieur a 30% de chances de moins d’accès au marché de l’emploi que la moyenne des Tunisiens. Cela se vit douloureusement chez les 120.000 chômeurs diplômés, dont un nombre important le sont de longue date et dont plus du tiers sont quasiment inemployables sans passer par une nouvelle formation. Actuellement les études ne sont plus la planche de salut et cet ascenseur social qui fonctionnait merveilleusement bien jusqu’à il y a une dizaine d’années est en panne actuellement. Certes cette situation est temporaire et elle présente, sur le moyen terme, des atouts supplémentaires pour la Tunisie, mais il n’empêche qu’au jour d’aujourd’hui l’avenir n’est pas rose pour un nombre important de notre jeunesse.

3- Le communiqué officiel sur cette affaire fait état des efforts publics d’investissement dans le gouvernorat de Sidi Bouzid. De cela, les gens de bonne volonté n’en doutent point. Seulement les régions de l’intérieur du pays ont un tel déficit de développement, dû à une histoire séculaire, que les efforts immenses des pouvoirs publics ne donneront leurs pleins effets que dans deux ou trois décennies.

4- Les statistiques et les chiffres c’est extrêmement important mais c’est le ressenti des gens qui est fondamental pour eux. Que la plupart des indicateurs de notre développement économique et social sont au vert est une vérité bien établie, mais ce n’est pas cela que ressentent un certain nombre de nos compatriotes. C’est un peu comme l’histoire du réchauffement climatique. La moyenne de la température de la terre augmente, mais allez dire cela aux Européens qui sont en train de vivre l’un de leur hiver les plus durs ! Il en va de même à l’échelle du progrès d’une société. Les couches populaires dont les enfants sont les plus frappés par le chômage, même quand ils sont diplômés, ne perçoivent pas le progrès social chanté et louangé tout au long de la journée par les médias officiels.

5- Ces facteurs, de fond, qui expriment les mutations d’une société émergente doivent nous inviter à changer de discours médiatique et d’approche politique et psychologique de la précarité dans notre société.
Tous les médias de la presse écrite et de l’audiovisuel privé ont fait de la libération du jeune Montassar leurs Unes et des moments forts d’antenne. Cela se comprend et se justifie, car le fait divers est l’élément fondamental d’une information de proximité, même si on n’a pas beaucoup réfléchi sur la signification de ce nouveau type de criminalité dans notre pays. Quant au tragique fait divers de Sidi Bouzid, rien ! Silence radio ! Alors que l’aspect émotionnel, cherché par les médias, est aussi fort sinon plus dans ce cas de figure. Pourquoi cette attitude à la limite du mépris, pour cet enfant de la Tunisie qui n’a pas su maîtriser son malheur et son désespoir. Cela dit bien des choses sur la défaillance de notre système médiatique à être à l’écoute des petites gens quand ces malheurs touchent, pense-t-on, à la sphère du politique.

Le jeune qui s’est immolé ne l’a pas fait pour protester contre la politique de l’Etat, et même s’il l’avait fait dans ce sens cela justifie-t-il le silence des médias ? Ne disons-nous, nous tous, par là que le malheur et parfois le désespoir des Tunisiens qui n’arrivent pas ou plus à s’en sortir ne nous intéressent pas ? Voilà encore une occasion où nos médias ont totalement échoué pour retrouver une part de leur crédibilité perdue.
Que va penser de nous le lecteur lambda quand il découvre sur nos colonnes ce mardi 21 décembre la mise au point officielle sur ce drame, mais auparavant aucune information n’a filtré sur ce qui s’est passé à Sidi Bouzid.
On n’est plus dans les années soixante. La parabole et l’internet ont changé radicalement la donne de l’information. Dieu merci. Ne laissons pas à Facebook et autres chaines satellitaires l’exclusivité de parler des problèmes qui devraient être traités en premier lieu par nos propres médias. Ne crions pas à l’instrumentalisation quand nos médias sont, eux défaillants.

6- Le président Ben Ali n’a cessé de montrer, depuis son accession à la magistrature suprême, sa profonde sollicitude pour tous les enfants de la Tunisie et surtout pour ceux qui sont dans la misère ou le malheur. Les pouvoirs nationaux et locaux doivent faire de cette sollicitude leur devise première en étant davantage plus à l’écoute des citoyens les plus démunis afin d’anticiper les situations de crise. Il est incontestable que la police municipale de Sidi Bouzid n’a fait qu’appliquer la loi en interdisant l’installation d’un vendeur à l’étalage non agréé. Mais il y a la loi et la manière de l’appliquer. La police municipale, police de proximité par excellence, ne doit pas oublier que les milliers de vendeurs à la sauvette sont d’honnêtes citoyens qui cherchent à gagner leur vie à la sueur de leur front. Le rappel à l’ordre doit se faire avec humanité en cherchant des solutions de conciliation, tout en préservant scrupuleusement la dignité de ces pauvres gens. Je suis persuadé que les policiers de Sidi Bouzid, eux-mêmes enfants du peuple, vivent très mal ce tragique incident. Ils n’y ont aucune responsabilité juridique. Mais dans la vie il n’y a pas que les lois. Il y a aussi ce souci de l’autre et cette gentillesse qui est l’une des facettes de la noblesse de l’âme. Les gens de Sidi Bouzid et tous les Tunisiens prient pour que Mohamed Bouazizi se rétablisse avec le moins de séquelles physiques et morales et que cette tragédie ne se reproduise plus. Nous aussi.

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