L’affaire de la Zitouna: quand l’Etat capitule devant la société

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Par Samy Ghorbal*

Bourguiba s’était attaqué à elle avec une cruauté méthodique, parce qu’il la considérait comme un bastion de la réaction et parce qu’il redoutait qu’elle ne se transforme en un foyer d’opposition yousséfiste.
La Zitouna, qui s’enorgueillissait de posséder la plus vieille medersa du Maghreb, avait été purement et simplement démantelée par la réforme Messaâdi de 1958. De la prestigieuse institution d’enseignement religieux, qui avait rayonné pendant douze siècles sur l’Islam malékite maghrébin, n’avait donc survécu que la grande mosquée.
Une nouvelle faculté de théologie fut édifiée de toutes pièces, intégrée dans le giron de l’université tunisienne moderne, et implantée dans un bâtiment anonyme, à Montfleury.

Aujourd’hui, on apprend que la Zitouna (la vraie, pas la copie) est sur le point de renaître de ses cendres. Le 19 mars, un groupe d’associations d’anciens élèves de la vénérable mosquée a obtenu de la justice la levée des scellés apposés… en 1958 !
Fers de lance du projet, les cheikhs Houcine Laâbidi et Mohamed Bel Haj Amor ont annoncé le 21 avril lors d’une conférence de presse, organisée en présence de Nouredine Khadmi, ministre des Affaires religieuses, une reprise prochaine des cours. Ils voient les choses en grand: trois niveaux d’enseignement, collège, secondaire et supérieur, et tablent sur une affluence de plus d’un millier d’élèves. Ils auraient déjà commencé la campagne de recrutement des enseignants. Et les dons afflueraient.

Cette annonce, pas véritablement surprenante dans le contexte actuel, est une illustration supplémentaire du fait que l’Histoire n’est qu’une perpétuelle oscillation. Nous assisterions aujourd’hui à la revanche de « l’armée des vaincus du bourguibisme », au retour du refoulé zitounien. Tout cela serait dans l’ordre des choses.
Pourtant, à bien y regarder, l’entreprise de MM. Laâbidi et Bel Haj Amor est moins innocente qu’il n’y paraît. Deux détails clochent, et pas des moindres. Primo, la séparation des sexes sera de rigueur. Et secundo, les programmes, c’est-à-dire le contenu de l’enseignement, ainsi que les diplômes, seront du seul ressort de « l’institution ». Ils ne seront visés ni par le ministère de l’Éducation, ni par celui de l’Enseignement supérieur. Les promoteurs du projet seront libres d’inculquer ce qu’ils souhaitent aux élèves. Et comme ils le souhaitent. Cerise sur le gâteau, si l’on peut dire, le journal La Presse révélait le 8 mai que le cheikh Laâbidi était un fervent adepte d’Ibn Tayymiya, un théologien dogmatique mort en 1328 et adulé des salafistes.

Cette affaire, qui n’a donc rien d’anecdotique, appelle un certain nombre de commentaires. Même si l’entreprise n’émane pas du gouvernement actuel, il semble la cautionner, puisque Nourredine Khadmi a assisté à la conférence de presse des cheikhs Laâbidi et Bel Haj Amor. L’Etat s’apprête à renoncer à une de ses prérogatives essentielles, le contrôle de l’enseignement. Et cet abandon consenti s’inscrit dans la lignée des initiatives auxquelles nous assistons depuis la victoire de la coalition tripartite dirigée par Ennahdha, c’est-à-dire depuis les élections du 23 octobre. Nous sommes bel et bien face à un projet, n’ayons pas peur des mots, de nature réactionnaire. Un projet qui vise à déconstruire brique après brique l’édifice de la modernité tunisienne, élevé, au prix de lourds sacrifices, par Bourguiba et par la génération de l’indépendance.
Habib Bourguiba a inventé l’Etat tunisien moderne, et cet Etat était à ses yeux l’instance la plus à même de donner un contenu réel aux notions de progrès et civilisation. Il considérait que les carences et l’arriération de l’Etat beylical avaient rendu possible la colonisation française. L’édification d’un Etat souverain était pour lui l’aboutissement naturel du combat pour l’indépendance. Mais, dans son esprit, l’indépendance n’était qu’une étape ; la finalité véritable de son combat était le développement. Un développement qui supposait de remodeler la société pour l’arracher à ses archaïsmes. Et l’Etat était la seule instance capable de mener à bien ce remodelage.
C’est le sens des grandes réformes séculières impulsées dès 1956, dès l’indépendance réalisée. Ces réformes sont connues : la suppression des biens habous, l’unification de la justice et la suppression des tribunaux religieux, la nationalisation de l’enseignement, la création d’un service public de la santé, la réforme de la carte administrative, l’invention de l’état civil (chaque Tunisien doit posséder une carte d’identité sur laquelle figure son nom patronymique), le Code du statut personnel, et, quelques années plus tard, la promotion du planning familial. Toutes ces réformes ont dessiné le visage de la modernité tunisienne. Elles ont aussi provoqué une extension considérable du domaine de l’Etat, une inflation de ses prérogatives et de son périmètre d’intervention, au détriment de la société. La modernité et la réforme étaient à ce prix.

Le projet nahdhaoui est d’une toute autre nature. Il ne vise pas à instaurer une théocratie. Et l’identité arabo-musulmane, mise en avant en permanence par les dirigeants de ce mouvement, n’est qu’un alibi commode. L’enjeu de la querelle que nous vivons est tout autre. Il porte sur l’Etat. Nous sommes en présence d’un choc entre deux conceptions de l’Etat. L’Etat moderne versus l’Etat traditionnel. Ennahdha veut dépouiller l’Etat de ses oripeaux modernistes, en s’attaquant aux fondements du processus de sécularisation. Il suffit pour s’en convaincre de mettre bout à bout les initiatives les plus spectaculaires et les plus controversées des représentants de la troïka gouvernante. Les déclarations de Sihem Badi sur la légalisation du mariage traditionnel. Celles de Habib Khedhr, Habib Ellouze et Sadok Chourou sur l’introduction d’une référence explicite à la Chariâa dans la Constitution. La possibilité offerte aux lieux de culte de s’auto-administrer, alors qu’auparavant l’Etat avait la haute main sur la nomination des imams et l’émission des fatwas. L’attaque frontale contre les médias publics, c’est-à-dire relevant de la sphère étatique. Et maintenant l’affaire de la Zitouna. Il est heureux que la plupart de ces initiatives aient avorté ou aient été mises en échec. Mais il ne faut surtout pas les prendre pour des manœuvres de diversion. Car elles n’en sont pas. Elles s’inscrivent au contraire dans un projet pensé, cohérent et implacable : démanteler l’Etat moderne pour restaurer le paradigme de l’Etat traditionnel, et, au final, rendre le pouvoir à la société.

Ennahdha n’a en réalité qu’un seul adversaire: l’Etat, l’Etat moderne, centralisé, envahissant, détourné de ses finalités véritables. L’Etat moderne bourguibien est un Etat réformateur, qui agit sur la société pour la transformer. Or, aux yeux des islamistes, l’Etat n’a pas vocation à transformer ou à réformer la société. Il a au contraire vocation à conserver. C’est un Etat conservateur, un Etat gardien. Gardien de l’identité et de la religion. Gardien de l’ordre moral et de la tradition. La société est capable de s’auto-organiser, de se réformer, de se redresser et s’amender. Il suffit de lui lâcher la bride. L’Etat doit s’effacer. On voit déjà les effets désastreux de cette politique, à Sejnane ou sur les campus de Sousse ou de la Manouba. Et ce n’est qu’un début…
Les nouvelles autorités se sont emparées de l’Etat pour le subvertir et le ramener à des proportions qu’il n’aurait jamais du quitter. En ce sens, leur projet est foncièrement libéral : il vise à déréguler, briser les monopoles étatiques, casser les privilèges de la puissance publique.

Pas besoin d’attaque frontale : une simple mise en concurrence fera l’affaire. Faire cohabiter l’enseignement public et l’enseignement confessionnel, le mariage civil et le mariage coutumier, le droit positif et le droit religieux. Favoriser, chaque fois qu’on le peut, le dédoublement : du secteur bancaire, entre finance classique et finance islamique ; du secteur hôtelier, entre les établissements servant l’alcool et tolérant les bikinis et les établissements « vertueux » réservés à une clientèle « familiale ». Demain, qui sait, le mouvement pourrait se poursuivre dans le secteur de la santé, si d’aventure les associations cultuelles étaient autorisées à créer des cliniques ou à gérer des hôpitaux…
Ennahda veut promouvoir une révolution conservatrice. Cette révolution sera la révolution de la société traditionnelle contre l’Etat réformiste. Elle a les moyens d’arriver à ses fins. Il faut défendre pied à pied les prérogatives de l’Etat tunisien moderne, quitte parfois à flatter les corporatismes. Car ces prérogatives constituent l’ultime digue contre la subversion du modèle de société qui a été le nôtre depuis l’indépendance…

*Samy Ghorbal, Journaliste et écrivain. A publié Orphelins de Bourguiba & héritiers du Prophète (Cérès éditions, janvier 2012). Rejoint à partir d’aujourd’hui l’équipe de Business News où il sera chroniqueur.
66 commentaires
Fadaises
Ben M'rad |03-06-2012 10:50
"Habib Bourguiba a inventé l'Etat tunisien moderne, et cet Etat était à ses yeux l'instance la plus à même de donner un contenu réel aux notions de progrès et civilisation. Il considérait que les carences et l'arriération de l'Etat beylical avaient rendu possible la colonisation française". Habib Bourguiba de par son ignorance, ses complexes, ses décisions et sa voracité à prendre le pouvoir a été l'unique cause de la montée de l'extrémisme islamiste en Tunisie. Il nous a ramené 100 ans en arriére en voulant faire endosser aux Husseinites le sous développement de la Tunsie. Qu'a t'il fait ensuite? Dictature, crimes, injustice, histoire falsifiée, erxode rurale, apauvrissement des campagnes, faillite de l'agriculture et cession du tourisme à 6 Euros la nuité aux tours opérateurs étrangers. Voilà une partie de l'oeuvre de cet ignare compléxé.!!
quelle parenthese ?
berbere |23-05-2012 16:06
nous sommes la et nous comptons y rester .la continuite de l etat est sacree .qu avez vous apporte de nouveaux ?vous faites un reve eveille en vous trompant lamentablement d epoque .bourguiba a reussi une societe moderne par ses elites .il s est battu contre l ignorence des pays arabes de l epoque sombre avant petrole qui n a rien a avoir avec aujourd hui .
egalite des chances
canalou |22-05-2012 23:08
en generalisant l ecole publique pour combattre l alphabetisme il a donne des chance a tous .il a donne des bourses a tous . qui a le droit de nier cela ?
une parenthèse Bourguibienne?
bensa |19-05-2012 09:58
une parenthèse de Bourguiba et son équipe qui nous a sortie de la pauvreté et de l'ignorance je suis preneur.je suis fils de Dechra et c'est grâce à ce choix qu'on est plusieurs à avoir réuissi à devenir ingénieur ou médécins et même ministre de l'actuel gouvernement.
Citez moi un pays arabe qui a réussi mieux que la Tunisie(notre richesse c'est l'èducation obligatoire et gratuite pour TOUS )
Merci Bourguiba et que dieux vous pardonne pour les fates commises
Une parenthèse refermée
Al Mansour |16-05-2012 10:51
Cette "parenthèse bourguibienne" n'était qu'une tentative un peu bancale d'importer le modèle français, tentative d'ailleurs vite embourbée dans l'immobilisme, le culte du chef et la corruption. Cette parenthèse contre-nature se referme, et le "pays réel" reprend sa place. Aujourd'hui, tout cela semble aussi anachronique que, par exemple, le "socialisme arabe" de Nasser ou Saddam Hussein.
@thierry
observator |14-05-2012 14:01
Salut
Je ne sais pas si on peut comparer Ennahdha et le FN. Ce n'est pas toujours les memes problemes. Le FN insiste beaucoup sur l'immigration pour attirer les electeurs avec ses slogans les français d'abord.....
Ici les problemes du developpement du chomage sont beaucoup plus aigus. La democratie est naissance. Le paysage politique pluraliste se cherche. Nous attendons l'emergence des courants stables respectant les regles democratiques. Les tunisiens ont voté surtout pour les partis dits historique d'opposition voyant là plus de garantie pour trouver des solutions à leurs problemes. Ennahdha est un parti populaire trés implanté dans le pays dans les differents couches. C'est un parti politique qui a su evolué. Il adhere à la democratie et l'alternance du pouvoir. Son programme est civil et est axé sur les questions sociales et economiques. Aujourd'hui, la majorité ecrasante des tunisiens sont pratiquement d'accord sur un modele de société mediane non extremiste. Il y a un probleme qui concerne une trés petite minorité d'extremistes (gauche et droite ) qu'il faut resoudre par la loi à court terme et en trouvant des solutions sociales à plus long terme. Le courant le plus dangereux pour la democratie est contre- revolution qui voit ses privileges menacés et qui dispose de beaucoup de moyens acquis par la corruption qui tente de faire barrage à ce projet. .
@Lyne
observator |14-05-2012 13:14
Bonjour
Soyons réalistes, vu la situation actuelle et le paysage politique actuel, je ne vois pas d'autres mieux placés que la coalition actuelle pour gouverner ce pays. Ne vous inquietez Lyne, nous aurons des elections libres car je vois mal autre chose. C'est l'interet de tout le monde sauf les perdants de la revolte. Il y a des commissions qui ont été constitué et qui travaillent sur la constitution. Le projet est bien avancé surtout qu'il y a plus d'obstacles majeures pour obtenir un consensus. La vie est chere quoi que ceratains prix ont baissé dernierement. Mais le gouvernement travaille pour reduire la corruption mais il faut du temps et plus de moyens pour reduire ce fléau. Et si le gouvernement est trés attaqué c'est surtout à cause de la corruption. Les privilegiés ne veulent pas ceder et font tout pour bloquer sa politique. La libeté d'expression d'expression est mieux garantie.
Un leger mieux pour les touristes. Vu de tv7, à l'exterieur du pays, on a l'impression qu'il y a que des sit-in et insecurité mais la realité est quand meme differente. Noublions pas que nous avons vecu un changement majeur. Nous savons trés ben que beaucoup d'incidents sont provoqués exprés.
Le budget 2012 vient d'etre adopté alors laissons le gouvernement le réaliser. Nous le jugerons l'année prochaine aux elections.
@Forza
observator |14-05-2012 11:23
Bonjour et merci pour ton analyse.
Pour résumer, etant donné 55 ans d'independance, la politique de l'eduacation, la position géographique et la bienvaillance d'un environnement à notre egard, nous avons vecu sous la dictature avec pour resultat toujours le sous-developpement. Parce qu'on definitive c'est le resultat qui compte. Et là c'est un echec.
La politique de vaccination par exemple a eu des effets trés positifs. Mais nous autre tunisiens etaient juste des consommateurs et pas aussi acteurs. Et c'est cela ou le bourguibisme etait un leurre. Avec la corruption il a fait de nous des assistéss et dans le meileur des cas des soustraitants. Le tourisme : nous vendons du soleil et du sable dons de la nature et nos hoteliers attendent le bon vouloir des tour operateurs. Secteur non rentable sans valeur ajoutée réelle. Ben ali a poursuivi dans le meme chemin sauf que le 1er gouvernait avec plus de discours (demagogie) et le second plus de repression mais c'est la meme dictature corrompue au profit d'une minorité.
A mon avis il vaut mieux regarder l'avenir retresser ses manches et travailler dure pour rattrapper le retard des pays avancés et resoudre nos vrais problemes. Quand les problemes economiques et sociaux seront traités les affrontements sur l'dentité seront estompés et relativisés.
est ce si mauvais?
hamdi |13-05-2012 11:38
en y pensant bien, est ce si mauvais d'avoir 2 "états" en un au pays? un conservateur et un moderniste? les USA fonctionnent comme ca, et ca ne les a pas empéchés d'être parmis les plus developpés au monde...le danger réside dans le faite qu'un état tue l'autre état et qu il n y ait plus d'équilibre...un équilibre entre ces 2 états peut être hautement bénéfique pour une société: on pourra alterner ainsi entre prudence et prise de risque, entre se refermé sur soit meme et s'ouvrire à l'éxtérieur, entre retrait et vanacement, entre prise de vitesse et freinage etc...
la question est : comment éviter que l'un tue l'autre? les 2 coéxistent ?
Une réponse de Samy Ghorbal pourrait nous aider, ou de quiconque qui a un avis là-dessus...
merci Ghorbal pour cett chronique, excellent !!
hamdi |13-05-2012 11:19
cette article m'a fait ouvrire les yeux !!! excellent !!!
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