Comment faire du Ben Ali sans Ben Ali
Par Nizar BAHLOUL
Tout changer pour que rien ne change ? C’est possible et c’est ce qui est en train d’arriver en Tunisie où l’on parle de révolution. À ce jour, cette révolution semble plus être un produit marketing qu’on vend au monde entier qu’une réalité palpable. Petit à petit, et à quelques exceptions près, nous sommes en train de revivre tout ce qu’on exécrait chez Ben Ali. Jugez-en.
Au ministère de l’Intérieur
Les violences policières observées les 7 et 9 avril prouvent à merveille que la matraque de la dictature est encore là.
La réponse du ministère de l’Intérieur à ces exactions policières filmées et prouvées montre que la langue de bois des dirigeants et leurs services de communication demeurent identiques à ce qu’elles étaient auparavant.
Malgré le scandale, malgré la polémique, malgré les larmes de regret d’un représentant du syndicat des forces de l’ordre, on a observé d’autres abus, samedi 14 avril à Radès.
A la justice
Dans la justice du 7 Novembre, si vous êtes un Trabelsi ou un Ben Ali, vous échappez à la sentence, même si on vous arrête la main dans un sac de drogue et les pieds dans le yacht. Si vous êtes un islamiste ou un gauchiste, vous êtes cuit, vous n’avez que vos yeux pour pleurer et votre Dieu à implorer.
Dans la justice du 14 janvier, si vous êtes un barbu, vous ne risquez rien, même si vous appelez à la mort de vos concitoyens, même si vous agressez, publiquement et devant les caméras, ceux qui s’opposent aux actuels dirigeants.
Hier, dans les médias et dans les rues, la véritable opposition à Ben Ali était lynchée en toute impunité.
Aujourd’hui, dans les médias et dans la rue, la véritable opposition au gouvernement est lynchée en toute impunité.
Loyauté
Hier, quelles que soient les limites intellectuelles des ministres, et quelles que soient les erreurs qu’ils pourraient commettre, ils demeurent maintenus à leur poste tant qu’ils sont loyaux à Ben Ali et au changement du 7 Novembre.
Aujourd’hui, un ministre peut tabasser, peut débiter les bêtises qu’il désire, il demeure maintenu à son poste, tant qu’il est loyal à la Troïka et aux principes de la Révolution.
Hier, les nominations se faisaient sur la base de la loyauté au régime et la compétence.
Aujourd’hui, les nominations se font sur la base de la compétence et la loyauté au régime.
Hier, si tu n’étais pas avec moi, c’est que tu es contre moi.
Aujourd’hui, si tu n’es pas avec moi, c’est que tu es contre moi.
Entourage
Ben Ali s’est entouré des meilleurs, dès lors qu’ils lui sont loyaux, y compris parmi les anciens Bourguibistes purs et durs.
Les dirigeants actuels essaient de faire de même et n’hésitent plus à s’entourer des anciens RCDistes purs et durs.
Même Marzouki n’y échappe pas, lui qui criait et jurait sur tous les toits que les figures de l’ancien régime seront bannies à jamais. Certaines de ces figures, on les voit aujourd’hui au Palais de Carthage. Y compris celles qui insultaient, hier l’opposition.
Médias
Hier, certains médias zélés se donnaient à cœur joie pour insulter l’opposition en usant des termes les plus abjects, en toute impunité.
Aujourd’hui, cela continue encore, y compris dans le journal du parti au pouvoir.
Liberté d’expression
Au lendemain du 7 novembre, il y avait un semblant de liberté d’expression, qui était d’ailleurs mal vue par Ben Ali qui a décidé de mettre le holà en 1990.
Au lendemain de la Révolution, on observe également un semblant de liberté d’expression, très mal vue par le régime qui n’a pas encore décidé de mettre le holà.
Entre les paroles et les actes
Sous Ben Ali, le gouvernement disait qu’il voulait bien faire, qu’il allait mener la Tunisie au développement, qu’il va lutter contre le chômage et la précarité.
Exactement le même discours aujourd’hui.
Légitimité
A ses yeux, Ben Ali était légitime et il s’est trouvé à son poste grâce aux urnes. Il omet juste de signaler que les élections étaient trafiquées.
A leurs yeux, les dirigeants d’aujourd’hui sont aussi légitimes. Ils sont là grâce aux urnes. Ils omettent juste de signaler qu’ils sont élus pour rédiger la Constitution et non pour gouverner et placer leurs pions.
Traîtrise
Hier, on disait des opposants et des médias hostiles qu’ils voulaient nuire à l’image de la belle Tunisie et freiner le développement du pays et son essor.
Aujourd’hui, on dit des opposants et des médias hostiles qu’ils veulent nuire à la Tunisie, à l’image de la révolution et mettre les bâtons dans les roues.
Emploi
Sous Ben Ali, on avait du mal à créer de l’emploi, mais on en promettait des centaines de milliers.
Sous la troïka, on a encore du mal à créer de l’emploi et on continue à en promettre des centaines de milliers.
Donner du temps au temps
Le gouvernement actuel, appuyé par ses centaines de milliers de « fans », dit qu’il a besoin de temps pour faire changer la situation et faire évoluer les mentalités.
Ben Ali, appuyé par ses 2 millions de RCDistes, ne disait pas vraiment le contraire. Tout comme Bourguiba avant lui.
Face à ces constats, il reste juste à espérer que ces similitudes ne demeurent pas valables 23 ans durant !