Ennahdha, le tourisme et la Tunisie
Depuis son accession au pouvoir, Ennahdha n’a pas brillé par la clarté et la franchise de ses choix. Et le tourisme est probablement le secteur qui en a le plus pâti.
La saison touristique, cette année, est en effet la première sous le « règne » de la Troïka et représente ainsi un des tests que le nouveau gouvernement voudrait réussir. Mais certains tâtonnements, des maladresses et des mesures prouvent bien que le secteur du tourisme est en train de souffrir et n’est pas au bout de ses peines. Et ce qui s’est passé au mois de Ramadan constitue probablement un tournant.
Bien que les revenus du tourisme en Tunisie aient grimpé de 36% au premier semestre 2012 par rapport à la même période de 2011, selon les chiffres annoncés par le gouvernement, le tourisme est encore en dessous du niveau pré-révolutionnaire. Et c’est précisément ce niveau-là que le gouvernement ambitionne d’atteindre d’ici l'année prochaine. Mais agit-on dans le bon sens qui favorise cette évolution positive?
La descente effectuée par une brigade spéciale des forces de l’ordre sur les restaurants et cafés touristiques dès le premier jour du mois saint à la cité Ennasr, est sans précédent. En fait, la discrétion a toujours été sollicitée et respectée durant le mois de Ramadan quant à la consommation de boissons et aliments dans les lieux publics. Sauf que cette descente policière doublée d’une recommandation de fermeture totale de ces restaurants et cafés dans la journée avec une évacuation immédiate des lieux est bien une première dans l’histoire du tourisme tunisien. Peu importe si ces endroits sont fréquentés par des touristes non musulmans ou pas, les non-jeuneurs ne sont, de toutes les manières, nullement les bienvenus.
Par ailleurs, une autre mesure signée Ennahdha, a vu le jour à l’occasion du mois de Ramadhan, à savoir, l’interdiction de la consommation d’alcool à bord des avions de Tunisair. Dans une situation où la saison touristique tarde à confirmer les signes de reprises perçus au cours des mois de mai et juin, Tunisair est forcément affectée. La situation de Tunisair est d’autant plus inquiétante, compte tenu des soubresauts qu’elle traverse et qu’elle ne parvient pas à surmonter totalement. L’annonce de l’interdiction de la consommation d’alcool à bord des avions de compagnie nationale durant le mois saint, ne contribue pas à la reprise. Les raisons de cette décision n’ont pas été annoncées, mais sa date (1er jour de Ramadan) est assez claire. Dès lors, il est légitime de savoir le pourquoi de cette mesure pénalisante, alors que dans la plupart des compagnies arabes, cette interdiction n’existe pas. Serions-nous devenus plus islamistes que les musulmans?
Et voilà que, cerise sur le gâteau, un des penseurs et philosophes nahdhaouis, vient de faire une déclaration des plus graves, des plus inattendues et des moins bénéfiques pour le secteur touristique. En effet, «le tourisme est une activité qui s’apparente à la prostitution clandestine!», a déclaré Abou Yaâreb El Marzouki.
Cette déclaration a valu des réactions virulentes de la part des professionnels du secteur. «C’est un jugement sévère, injuste et insultant, qui dénote une méconnaissance totale des réalités du tourisme, que M. El Marzouki ne voit probablement qu’à travers ses fantasmes, un tel jugement porte gravement atteinte aux 400.000 personnes qui vivent de ce secteur et qui représentent près de 10% de la population tunisienne active, Et les enfants de toute cette frange sociale auront du mal à reconnaître en leur père, mère ou frère un souteneur ou un tenancier de bordel ! », a-t-on affirmé en l’occurrence. Mohamed-Ali Toumi, président de la ligue nationale des tours opérateurs est même allé jusqu’à annoncer la décision des professionnels du secteur de porter plainte contre Abou Yaâreb El Marzouki et d’exiger des excuses.
De son côté, Elyès Fakhfakh, ministre du Tourisme, a réagi bien timidement en affirmant que de tels propos n’engagent que leur auteur. Cette réaction, dictée certainement, plus par la soumission à Ennahdha, que par la nécessaire solidarité gouvernementale reste tout de même peu éloquente face à la gravité des propos d’Abou Yaâreb El Marzouki.
Il faut noter que de telles annonces ne sont pas le fait du hasard, elles apparaissent régulièrement autant pour détourner l’opinion publique des vrais problèmes qui la préoccupent, que pour marquer un jalon sur la voie de la transformation engagée par Ennahdha pour transformer la société tunisienne. Mais les vives réactions de la société civile ont souvent réussi à la faire reculer, et ceci chaque fois qu’une menace de franchissement de la ligne rouge était annoncée.
Qu’ils soient professionnels du secteur en question, directement visés par les propos diffamatoires ou bien de simples citoyens lambda, constituant la société civile, leurs voix se sont élevées et ont contraint M. El Marzouki à se justifier.
Justement, se disant étonné et surpris que ses déclarations aient pris une telle ampleur, Abou Yaâreb El Marzouki a bien entendu affirmé que ses propos ont été sortis de leur contexte et qu’il parlait du tourisme en Thaïlande et non en Tunisie!
Indépendamment des initiatives et déclarations qui peuvent émaner de personnes, la politique générale d’Ennahdha a pourtant prévu une toute autre vision du secteur.
Rappelons que dans son programme de 365 points, 8 mesures ont été consacrées au secteur du tourisme. Ennahdha a clairement évoqué au point 165 la mise en place de toute une stratégie élaborée par tous les intervenants du secteur afin de promouvoir le tourisme.
Des mesures, une stratégie, des objectifs, tout ceci est bien beau, mais sommes-nous réellement en train de concrétiser ces objectifs ou bien sommes-nous en train de vivre une réalité autre, puisque paraît-il, le programme est un fait, la réalité est bien une toute autre chose ?
Dorra Megdiche Meziou