Un « Monde » nous sépare *

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Par Radhouane Somaï

Trois mois passés dans les rédactions du Monde réconcilient avec les fondamentaux du métier. L’exercice du journalisme est aussi ingrat de l’autre côté de la Méditerranée. Même si les moyens déployés, jugés insuffisants pour les journalistes du quotidien, sont impressionnants.
Un immeuble de verre de huit étages, une dizaine de rédactions outre la direction, les éditorialistes et le service commercial, deux journalistes pour couvrir l’actualité de chaque parti politique, un journaliste par secteur économique, une parfois deux assistantes par service pour faciliter la vie des équipes composées de rubricards, reporters et grands reporters, éditeurs, correcteurs, plusieurs chefs, des correspondants dans les grandes villes et régions du monde…

Mais des moyens qui n’expliquent en rien la haute tenue du journal et son analyse fine de l’actualité. Des couacs ou des bourdes, Le Monde n’en est pas à l’abri. Ce qui l’en protège le plus souvent est une inclinaison à respecter scrupuleusement (des écarts existent) les règles d’or : séparer le récit du commentaire, enquêter, étoffer son réseau, recouper les sources, vérifier encore et encore les informations. Et surtout garder une certaine distance avec les événements et éviter de penser à voix haute. Le journaliste est condamné à côtoyer les grands événements sans en être acteur.

L’objectivité n’est pas de ce monde, me le concèdera Florence Beaugé, grand reporter au service économie, mais cela n’empêche une certaine neutralité et de rester au-dessus des oppositions partisanes. On peut exprimer une position par la sélection et la hiérarchisation des informations, laisser sous-entendre une réflexion personnelle dans une analyse, mais exprimer explicitement une opinion est considéré comme un réflexe d’un autre âge.

La qualité essentielle du journaliste politique du Monde est l’impassibilité voire le désenchantement. Dans le desk politique, à part un ou deux journalistes aux tempéraments exubérants, on ne connaît pas la sensibilité politique des uns et des autres ni pour qui ils vont voter.
L’épisode Mohamed Merah (lié au jihadisme international et auteur de deux tueries à Toulouse et Montauban) a provoqué une mobilisation accrue et un lot de blagues cyniques et d’hypothèses sur la poursuite de la campagne présidentielle mais n’a laissé place à aucune émotion ou état d’âme particuliers.
Les réunions de la rédaction ressemblent à des conseils d’administration, tendues, mais la courtoisie est toujours de rigueur. Le journaliste du Monde est un technicien de l’information. Son écriture est sèche, austère, ennuyeuse si on n’y est pas habitué. Le style est sacrifié à la justesse. Editorialistes et chroniqueurs se chargent de défendre les positions du journal mais là encore la tendance est à la retenue.

Les journalistes français, au fait de la presse tunisienne, comparent l’état d’esprit de nos médias à la situation qui a prévalu en France à l’après-guerre. Les périodes de rupture historique et de forts clivages politiques favorisent la presse d’opinion et militante. Mais tous sont unanimement d’accord pour considérer qu’une professionnalisation du métier est un préalable à une information de qualité. C’est une situation qui s’inscrit dans le sens de l’Histoire mais qui ne se justifie pas.

La situation n’est pas non plus rose en France. Une grande proximité (nécessaire) entre journalistes et politiques peut déboucher sur du copinage, sur un effacement de la distance critique. Mais personne n’admettra qu’un journaliste intègre l’équipe de campagne d’un parti comme on l’a vu tout au long de la campagne des élections de l’Assemblée constituante. Personne n’admettra non plus que le président d’un parti politique fonde un quotidien « indépendant ».
Vu de l’extérieur l’absurdité de certaines couvertures d’événements est plus frappante. Al Maghreb rappelle, en première page, une déclaration mielleuse de Youssef Karadhaoui en faveur de Ben Ali omettant le contexte politique et le rôle quasi-diplomatique du prédicateur en tant que président de l'Union Internationale des Savants Musulmans. Etrange quand on sait que le même procès est fait à Zyed Krichène à la même période.
Business News dont la rédaction assume avoir payé une « taxe de flagornerie » sous Ben Ali pour continuer d’exercer, rapporte également l’information sans la replacer dans son cadre politique.
Le registre de l’émotionnel au détriment de la justesse de l’information est un procédé généralisé sur quasiment tout le spectre des médias tunisiens. Certains dans le respect d’un minima d’éthique et de déontologie, les autres sans aucune vergogne n’hésitant pas inventer des faits ou à s’en prendre violemment et malhonnêtement au camp adverse.

Tensions entre journalistes et politiques sont monnaie courante en France également. Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, pour des raisons électoralistes ou idéologiques, ont adressé des attaques virulentes contre les médias qu’ils considèrent comme hostiles. Mais sans que cela ne provoque de vives émotions chez les journalistes. Les intimidations, les provocations, les longues attentes avant les meetings pour obtenir les accréditations étaient acceptées stoïquement et en silence. Partant des principes que les soucis et les difficultés du journaliste n’intéressent pas le lecteur ; qu’il était le premier à devoir accepter les conséquences de la liberté d’expression même s’il en fait les frais ; qu’il devait rester en dehors des polémiques politiciennes ; et que la meilleure manière de continuer de déranger était d’informer.

Un monde sépare la presse française et tunisienne. La différence du niveau intrinsèque et le fossé entre les deux attitudes y est pour quelque chose. Le respect des fondamentaux est essentiel pour réussir à réformer le secteur de la presse et le mettre aux normes internationales. Mais résumer la crise des médias à une sous-qualification des journalistes est une explication un peu primaire. Le niveau des journalistes est un sous problème, conséquence des problèmes structurels transversaux plus larges.
On ne recrute pas des normaliens et des diplômés de Sciences Po (ou de leurs équivalents tunisiens) en les payant au SMIC comme c’est le cas dans certaines rédactions. Mais on ne peut pas les payer mieux avec des modèles économiques obsolètes. Des modèles économiques ne permettant pas une croissance rapide des entreprises médiatiques. Avec pour conséquence des équipes en sous-effectif. Offrir au lecteur une information pertinente, fouillée avec un minimum d’expertise est impossible avec des rédactions de 3, 4, 10 ou même 20 journalistes.

Le niveau et le rendement du journaliste tunisien est médiocre. Comme le sont les rendements du juge d’instruction, du policier, du politique, de l’intellectuel, du chercheur, de l’artiste, du médecin, du douanier, comme de l’ouvrier ou du fonctionnaire.
Le journaliste n’évolue pas hors du temps et de l’espace. Certains environnements fertilisent la vie intellectuelle, économique et sociale. D’autres environnements nivellent vers le bas…

* Cette chronique fait suite à un stage de trois mois, du 8 février au 6 mai, effectué dans le quotidien français Le Monde.
20 commentaires
bravo radhouane
griguer |15-05-2012 17:56
ce compte rendu de votre stage est agréable a lire . bonne continuation . les médias libres sont garants d'un état civil démocratique . un bon journaliste associe : plaisir , liberté et journalisme.
Tout sonne faut dans cet article. . .
AymeN |15-05-2012 12:59
Tu veux transmettre le message et donner l'impression d'avoir saisi quelque chose, mais finalement tu n'aura rien retenus j'en suis certain. . . à commencer par cette photo complètement ahurie que tu gardes et qui symboliquement et à ton insu, fait défaut à ton discours qui lui ressemble plus à une unité de valeur du stage, qu'à une illumination par enchantement transmuable au bout de 3 mois. . .
Je te félicite d'avance de la reprise de plus belle de ton style rédactionnel caricaturalement acharné et abusivement opiniâtré. . . Car au vu de ce que tu as avancé, c'est la chose que tu ne pourras jamais changer !!! Je te défi. . . Je t'en fourni la preuve, même : tu portrais, avec exagération, tes formateurs en doctes, pour enfin dire à quel point ton génie a le mérite de vite les appréhender. . . Ce qui est complètement à-côté. . . Alors qu'il fallait saisir simplement que ces gens avant de faire quoique ce soit, ils essaient de tracer les limites du cadre dans lequel ils doivent se situer, pour pouvoir en dégager paradoxalement, les finalités, les moyens et même le compromis !! Il ne leur reste plus que de s'appliquer. . . Tu aurais mieux réussi ta vocation chez eux si tu avais participé à stage de journaliste sans frontières ! ! ! . . .
Bravo t'as tout compris
Tounsi |14-05-2012 17:18
Merci pour cet article et d'avoir partagé en toute transparence l'expérience que t'as vécu. Franchement en tant que tunisien cet article m'apporte beaucoup d'espoir pour l'avenir, je partage entièrement ton analyse et j'espère que grâce a des journalistes comme toi notre journalisme pourra aller de l'avant (changement de mentalités). Bonne chance et bonne continuation.
« Un monde sépare la presse française et tunisienne » avec de la volonté et du professionnalisme ce monde sera rétréci et notre démocratie en sortira grandi.
Une « taxe de flagornerie » envers businessnew
Radhoaune DAK |14-05-2012 16:36
Anlayse intéressante.. mais l'auteur paye quand meme une « taxe de flagornerie » envers businessnews qui, selon lui, rapporte l'information sans trop la politiser.. donc L'équivalent du Monde en Tunisie c'est Businessnews selon l'autaur! Il n'a pas tort, à un certain niveau, mais avec un Monde qui nous sépare quand meme :)
Un mur d'ignorance et du stupidité.
momo |14-05-2012 15:54
c'est un constat honnête et malheureusement réel de la situation des médias, d'une façon générale, même si je trouve que dans ce domaine l'évolution est palpable chez vous plus que ailleurs.
le grand problèmes des tunisiens c'est qu'ils lisent 4 phrases par an ,ainsi vous êtes devant un mur d'ignorance et de stupidité ,je vous souhaite comme même bonne chance pour la suite.
@ RADOUENE
lotfi |14-05-2012 11:16
Bon retour radhouene ;

Pendant tt ton stage je n'est pas arrêté de chercher tes nouvelles , j'avais des doutes sur ton retour a BN : ) .
Avec ton 1er article après ton stage vous confirmez mes idées sur tes compétences , tu es déjà avant au dessus du lot des journalistes de BN , maintenant vous passez un palier supérieur .
J'espère que BN continueras dans cette stratégie des stages a l'étranger pour d'autres journalistes .

Pour l'article , c'est impeccable ; j'espère que Si NIZAR a trouver le temps pour le lire car il ne l'as pas généralement puisque il est occupé des essaies des nouveaux voitures en Europe ( la nouvelle ford focus et la C4 : )).
Bonne continuation
D' autres phrases à encadrer pour les journalistes BN
Simon |14-05-2012 10:36
"Le style est sacrifié à la justesse"

Parceque dans leur cas, ils sacrifient volontiers la justesse, pourvu qu'ils puissent faire les malins avec du style.

"Le registre de l'émotionnel au détriment de la justesse de l'information est un procédé généralisé sur quasiment tout le spectre des médias tunisiens"

Ahhh Monia Hamadi et RBH.... prenez en de la graine!!

Mais qu'est que je suis en train de faire, ma parole ? Je donne des conseils à BN pour qu'ils s'améliorent !

Vade Retro Satanas !!
(Lol)
@Radhouane Somaï
EL HADJ KLOUF |13-05-2012 23:12
Si tu continues à philosopher comme ça au pays des fous d'Allah, je pense que tu ne feras pas long feu dans la démocratie des Emirs,salla allaho aleihim ouassalem, comme ile prétendent.
Je suis content du contenu de ton article.
Mais, il y a 1 grand mais.
Les barbus ne comprennent pas ce langage, leur unique langage : c'est le gourdin, le sabre
Et la CHARIA.
Fait attention petit, fait attention petit, sinon tu finiras en taule, tu es entouré de grands fous d'Allah.
Amitiés
Multiplions ces stages
khlifi |13-05-2012 23:00
Je vois que c'est utile de faire des stages dans des journaux de l'exagone.Multiplions ces stages.
Il faut une fatwa pour le journalisme aussi?
Fatwa et loi |13-05-2012 19:20
Des modèles économiques basés sur un gouvernement de pacotille et intégriste qui se permet l'émission de fatwas arrangeantes et crapuleuses comme celle autorisant l'investissement de fonds « douteux » dans des 'uvres de charité!!

Non il n'y a rien à faire dans un pays de neuneux qui se mettent à adorer un homme radicaliste.

A quoi bon faire du journalisme si vous ne faites pas des investigations plus profondes pour dénoncer comment par exemple un parti arrive à financer sa compagne électorale grâce à des fonds venus des autres pays où la charia existe..etc

faite comme en France...les journalistes font parfois des tremblement de terre!!!
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