Tunisie - Kamel Nabli désavoue présidence et gouvernement et prépare sa sortie avec les honneurs
Il a sauvé son honneur bafoué. Il a désavoué le gouvernement et la présidence. Il a mis les élus devant leurs responsabilités. Kamel Nabli ne pouvait pas offrir une meilleure défense que celle qu’il a présentée mercredi 18 juillet 2012 à l’Assemblée nationale constituante (ANC).
Kamel Nabli sortira, peut-être, mais avec les honneurs ! Il aura combattu jusqu’au bout pour défendre l’indépendance de la Banque centrale de Tunisie (BCT) et les institutions de l’Etat. Son discours n’est cependant pas dénué d’un très fort message politique.
En le limogeant, la troïka a créé de toutes pièces un opposant qui a des chances de devenir une star politique après avoir été une star du monde de la finance, en sa qualité de meilleur gouverneur en Afrique.
« Je ne suis pas là pour ma cause personnelle ou pour mon poste. Je suis là pour défendre l’institution. Celui qui vise ce poste vise en fait l’indépendance de la Banque centrale de Tunisie. »
C’est en ces termes que Mustapha Kamel Nabli, gouverneur de la BCT, a entamé son allocution d’une demi-heure devant les membres de l’ANC, après la polémique entamée depuis des semaines et clôturée hier par un réquisitoire en bonne et due forme de Ridha Saïdi, ministre conseiller auprès du chef du gouvernement, chargé des affaires économiques. Durant son intervention, Nabli s’est juré de faire tomber à l’eau l’ensemble des arguments présentés par Saïdi pour justifier son limogeage. Mission accomplie.
Mustapha Kamel Nabli relèvera, de prime abord, que ces arguments ont été réunis après la prise de décision et non avant. Il présentera, par la suite, les preuves en affirmant que Hamadi Jebali lui a assuré, par deux fois, qu’il était surpris par le décret de Moncef Marzouki annonçant sa destitution. Une fois au téléphone, quelques heures après le communiqué de Moncef Marzouki sur Facebook, et une seconde fois en le recevant le 2 juillet à la Kasbah. Le chef du gouvernement lui a demandé alors de ne pas réagir. Autre preuve, les propos de Ridha Saïdi (qui ont changé de 180° entre-temps) repris par l’agence Associated Press.
Il alertera les élus sur le danger de frapper la crédibilité de l’Etat avec des arguments fallacieux et contraires à la réalité. Il osera même insinuer que ces arguments ont été réunis à la hâte. « Si le gouvernement s’est donné la peine de demander à la BCT ou à quiconque de sérieux et de responsable, ils n’auraient pas présenté ce type d’arguments », dira-t-il avant d’indiquer que ces arguments se réfèrent à des sources non crédibles, non sérieuses, voire puisées dans la presse jaune (de caniveau).
Il indique que le gouvernement n’a jamais manifesté son opposition à la politique de la BCT. Quant à la tension, dont ils parlent, il rappelle les entretiens courtois qu’il a eus avec Hamadi Jebali, chef du gouvernement.
Il essaiera de trouver une excuse pour justifier la tension évoquée par Ridha Saïdi en ces rapports mensuels de la BCT, jugés négatifs par le gouvernement. « Ceci est étrange ! Car on ne fait que rapporter la réalité et donner notre opinion. Que voulez-vous ? Qu’on revienne à l’opinion unique ? Que se passera-t-il si la BCT ne joue pas son rôle de publier l’état des lieux ? On évolue dans un monde ouvert et si on n’est pas sérieux, c’est la crédibilité de l’Etat qui est touchée. En réalité, le gouvernement ne veut pas d’institutions neutres. Est-ce là la démocratie ? ».
Mustapha Kamel Nabli aborde par la suite la dégradation de la note tunisienne par Standard & Poor’s et attire l’attention des élus sur le contenu de leur rapport qui signifie clairement que la dégradation est en partie justifiée par le manque de visibilité politique dans le pays et le manque de compétence de certains membres du gouvernement qui ne maitrisaient pas tous les dossiers lorsqu’ils ont rencontré les représentants de l’agence de notation. Il relèvera aussi que les représentants de S&P n’ont pas pu rencontrer d’autres membres du gouvernement.
A propos de la politique monétaire et de la dépréciation du dinar, le gouverneur se permettra de donner quelques leçons basiques en matière de finances et d’économie qui éclaireront tout observateur sur la légèreté de l’argumentation du gouvernement. Un gouvernement qui n’a jamais présenté de note à ce sujet.
Après avoir défendu son travail à la BCT et montré les différentes réformes entreprises et les chantiers entamés à la BCT et dans le secteur bancaire (démentant dans la foulée d’autres arguments), M. Nabli a abordé le sujet de l’argent dérobé par la famille Ben Ali et la commission ad-hoc créée pour récupérer ces fonds de l’étranger, autre argument brandi par le gouvernement pour justifier son limogeage.
Il a relevé qu’il ne fait que présider cette commission et que si celle-ci a failli, c’est qu’il faudrait alors limoger tous ses membres, à savoir les ministres de la Justice, des Finances, des Affaires étrangères et celui chargé de la Corruption. Applaudissements dans la salle.
Il a expliqué aux élus la technicité et la délicatesse du dossier en attirant leur attention que jamais au monde on a réussi à restituer ce type de fonds en un an et demi. Le cas le plus rapide aura été celui d’Abacha en quatre ans et l’affaire court encore depuis 1999.
Quant au cabinet d’avocats retenu, objet de critique de la part du gouvernement, M. Nabli indiquera que ce qu’a dit le ministre à ce sujet est totalement contraire à la vérité.
Ce cabinet a été sélectionné après une consultation qui a concerné huit cabinets internationaux et la sélection s’est faite en concertation avec la BAD (qui finance l’opération) et à l’unanimité des membres de la commission.
Il rappelle qu’en janvier 2012, le ministre de la Justice a loué le travail de ce cabinet. Il rappelle aussi que le premier dossier traité avec le gouvernement était celui des fonds spoliés et le chef du gouvernement avait alors approuvé le travail de la commission. Tout comme les ministres de la Justice et celui chargé de la corruption, selon leurs déclarations à la presse.
Mustapha Kamel Nabli a achevé son discours en donnant son appréciation par rapport à la polémique de son limogeage. Selon lui, les raisons sont politiques et totalement contraires à la démarche entreprise par l’ANC quant à l’indépendance de la BCT. L’objectif étant la mainmise partisane sur l’institution nationale d’émission.
« Vous avez le choix, soit la préservation et le soutien d’une institution indépendante, éloignée des tiraillements politiques, soit une institution soumise à la politique restreinte et de court-terme, au détriment de l’intérêt général et de long terme », a indiqué le gouverneur aux élus avant de rappeler la large campagne de dénigrement, entamée depuis janvier et observée dans les journaux proches du régime. Une campagne qu’aucune des trois présidences n’a alors dénoncée.
Il a avoué que la situation de la Tunisie est aujourd’hui très difficile et que le double-discours politique et les procès d’intention sont devenus la norme dans la prise de décisions concernant les personnes et les institutions.
« La responsabilité de l’ANC est grande aujourd’hui en cette étape délicate où l’on aurait dû s’occuper de la rédaction de la Constitution et le traitement des affaires urgentes qui touchent le citoyen tels le chômage, l’eau potable, l’électricité et les différents services publics. Au lieu de quoi, on s’occupe d’affaires créées de toutes pièces qui nuisent aux intérêts du pays et fragilisent des institutions délicates et actives comme la BCT ou l’INS », a indiqué le gouverneur avant d’inviter les élus de l’ANC à préserver les institutions de l’Etat, à assurer leur crédibilité en Tunisie et à l’étranger et à ne pas les laisser sous l’influence de caprices personnels ou des intérêts politiques restreints.
Nizar Bahloul