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Le marché de gros des hommes politiques

Le marché de gros des hommes politiques

 

 

Ramadan est à nos portes et, comme d’habitude en pareille période, la communication gouvernementale est axée sur les prix des denrées alimentaires dans les différents marchés de gros. Des décades que cela dure. Il n’y a pas un régime qui se respecte qui ne va pas faire un saut (de préférence une visite inopinée) au marché de gros. Tous s’y sont collés, depuis Habib Bourguiba jusqu’à Youssef Chahed. Tous les premiers ministres et chefs de gouvernement ont eu deux constantes : une visite au marché de gros et une autre au port de Radès. On a beau être en 2019, les experts de la communication politique et les politologues ont beau avoir créé des milliers de théories de communication et de politiques modernes, les nôtres demeurent des conservateurs acharnés : ils tiennent à maintenir celles des années 1960-1970. Quitte à tomber dans le ridicule et avoir des titres de presse contradictoires, les uns annonçant des hausses de prix et les autres des baisses, le même jour.  C’était le cas hier avec un article citant le ministère de l’Agriculture qui annonce une hausse de prix (sur Mosaïque FM) et un autre (sur Achourouk) annonçant une baisse. Vérification faite, il y a bel et bien du ridicule, mais pas de cafouillage. L’article citant le ministère de l’Agriculture parle de la première quinzaine du mois d’avril, alors que le second, citant le ministère du Commerce, parle de la période 13-20 avril. Le premier parait comme scientifique et destiné aux analystes, alors que le second qui est apparu un peu partout (presque de la propagande) est destiné aux citoyens-consommateurs.  

 

Prenez n’importe quel média d’un pays développé et dites si vous voyez des titres du type : Emmanuel Macron à Rungis pour voir les prix des tomates et des concombres. Donald Trump préside un conseil ministériel destiné à faire pression sur les prix des bûches et des dindes à la veille de Noël. La Tunisie a beau être démocratique, il lui faudra encore beaucoup de temps pour devenir développée. Les vieux réflexes ont la vie longue, les conseils des différents chefs de l’exécutif n’ont pas changé leurs stratégies, pour « amadouer » le peuple, il faut lui montrer qu’on s’intéresse à son ventre. On se rappelle encore des dividendes recueillis par Béji Caïd Essebsi lors de la présidentielle de 2014 quand il s’est intéressé à cette dame qui ne mangeait pas de viande ! Youssef Chahed (tout comme ses prédécesseurs et probablement tout comme ses successeurs) fait pareil, pour gagner quelques points dans les sondages, il faut s’intéresser au couffin du consommateur. Et, bien entendu, les services de communication sont obligés de suivre ce qu’ont décidé les politologues servant de conseillers au chef du gouvernement (quel que soit son nom).

 

Si les différents gouvernants de Tunisie n’ont pas changé leur stratégie depuis des décennies, c’est que peut-être ils ont raison. Ils ne sont pas tous aussi bêtes pour appliquer la même politique et la même démarche de visite à Bir El Kassâa (marché de gros) et le Port de Radès depuis toujours.

Si l’homme politique estime qu’il peut gagner quelques points en montrant son (faux) intérêt pour le ventre du consommateur-citoyen, c’est que ce consommateur-citoyen ne pense finalement qu’à son ventre !

Ceci est vérifié chaque année en cette période de ramadan où le Tunisien ne parle que de cela ! Il jeûne la journée, certes, mais il passe cette journée à ne penser qu’à une chose : manger. Toute sa journée s’articule autour des denrées alimentaires, de la rupture du jeûne, de la soupe, du plat de résistance, des briks, du dessert, de la pâtisserie et des boissons de la soirée, du s’hour (dernier repas précédant le jeûne) etc.

Tout ceci est vrai, mais est-il du ressort de l’homme politique de s’intéresser au prix de la tomate et du concombre ? Est-il du rôle de l’Etat de s’occuper des prix des fruits et légumes ? Si l’Etat laisse libre le marché, veille à ce qu’il soit régulé tout seul en lui assurant une saine concurrence, les hommes politiques n’auront plus à visiter (inopinément) les marchés de gros à chaque fois qu’ils se sentent menacés dans leur poste.

Le rôle d’un homme politique (et a fortiori d’un homme d’Etat) est de dresser une politique générale pour assurer des débouchées viables et durables aux agriculteurs, aux commerçants et aux intermédiaires.

Cette stratégie d’aller voir les prix le jour X, constater devant les caméras qu’ils sont en baisse (alors qu’ils étaient en hausse la semaine d’avant), le tout au beau milieu d’une campagne ciblant les entrepôts clandestins, cette stratégie n’a rien de politique, elle ne peut pas s’appeler politique. La politique au jour le jour n’a rien de politique, d’autant plus que pour le cas spécifique tunisien, ce n’est pas une politique du jour le jour, c’est une politique de la fuite en avant.

 

Le Tunisien ordinaire (celui qui est préoccupé par son ventre, plus que toute autre chose) rouspètera tout le temps, quels que soient les prix. Tout comme son « camarade » gilet jaune français. Caresser dans le sens du poil ce citoyen ordinaire est porteur électoralement. Hors période électorale, caresser ce citoyen ordinaire et lui dire ce qu’il veut entendre épargne des tensions sociales.

Sauf que ceci n’est pas viable et n’est pas digne d’un homme politique qui se respecte et certainement pas d’un homme d’Etat.

Ce qu’il faut à la Tunisie, c’est que l’on dise aux Tunisiens ce qu’ils n’aiment pas entendre justement. C’est ce qui nous sauvera. Ceci est très coûteux électoralement et populairement, mais c’est la seule issue qu’il nous faut.

C’est, rappelez-vous, la stratégie adoptée par Angela Merkel et c’est ce qui fait que l’Allemagne figure parmi les rares pays européens à s’en tirer en pleine crise économique mondiale.

 

Le candidat qui veut réussir sa mission à la tête de l’Etat, doit dire aux Tunisiens qu’ils doivent être productifs, doivent travailler plus pour gagner plus, doivent accepter l’idée qu’il ne saurait y avoir une augmentation de salaires sans corrélation avec la productivité, qu’ils doivent accepter la hausse vertigineuse des prix, conséquente des augmentations de salaires imposées par les syndicats. Qu’ils doivent accepter les augmentations des prix des produits importés conséquentes de la baisse du dinar, elle-même conséquente de la baisse des exportations, elle-même conséquente de la baisse de la productivité.

Le  candidat qui veut réussir sa mission doit imposer aux Tunisiens la fin de la séance unique lors du ramadan et de l’été, doit imposer la révision de plusieurs acquis sociaux, doit imposer la privatisation de plusieurs sociétés publiques, doit imposer la sortie de l’Etat de secteurs concurrentiels et laisser le marché se réguler, doit s’imposer l’idée que l’intervention et le protectionnisme de l’Etat ne peut intervenir que dans des circonstances bien déterminées, doit préparer un avenir radieux pour les  générations futures, ne doit s’endetter que pour investir pour cet avenir et non pour payer les augmentations des bureaucrates et les salaires des feignants.

Un pareil candidat qui dresse un tel programme a toutes les chances d’inscrire son nom dans l’Histoire et réussir son mandat. Sauf qu’un tel candidat a aussi toutes les chances de ne pas réussir son élection. Et pour réussir un programme, il faut d’abord réussir une élection. Hélas, c’est dans l’air du temps, quand la qualité intrinsèque d’un homme politique baisse, sa popularité monte systématiquement. Et réciproquement. On l’a vu aux USA, en Italie, en Autriche et hier en Ukraine. La Tunisie ne fera pas l’exception. 

 

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Commentaires (13)

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Taieb
| 26-04-2019 23:44
Décade=10 jours; décennie =10 ans. Je suppose que vous vouliez dire : « des décennies que cela dure »

nazou de la chameliere
| 23-04-2019 19:30
Ou bien vous ne comprenez pas ce que j'ai écris, ou bien vous faites dans la provoc.
J'opte pour la seconde possibilité !!!

okba
| 23-04-2019 13:40
Bravo. Bonne analyse ;le petit peuple ne veut pas entendre la vérité par ignorance ou par cupidité ou par fuite en avant et les politicards médiocres qui accaparent la scène politique ne veulent pas dire la vérité pour les raisons explicitées dans cet article : calculs personnels et partisans et convoitise d'un petit siège...Conclusion :le pays va droit dans le mur.
une petite correction :on dit décennie pour signifier dix ans et non décade (dans le texte qui signifie 10 jours

Abder
| 23-04-2019 12:27
En théorie, tout a été dit et bien dit et je n'ai rien à ajouter. Sur le terrain, les choses se passent différemment dans la mesure où nous n'avons pas un président qui décide, dans la mesure où c'est le parlement qui fait et défait les gouvernements et dans lequel un parti religieux est toujours assuré d'être le maître du jeu politique avec pour projet, non un programme de développement économique et social à même de relever les défis, mais plutôt d'islamisation du pays selon le modèle en vigueur dans les pays du Golf. Le drame de la Tunisie n'est pas tant l'existence de ce parti obscurantiste (après tout minoritaire) mais plutôt l'inconscience de l'élite politique qui se dit moderniste. Aussi longtemps que perdure cette situation, il n'y aura pas grand chose à espérer et les appels de l'auteur relèvent du domaine des voeux pieux.

lambda
| 23-04-2019 12:27
il faut savoir ce qu'on veut. Si YC va à nessma, vous dites comment il ose aller à une chaine privée et délaisse le public. Et s'il va au public, vous dites comment la watanya bouscule son programme.
Vous demandez des augmentations et quand il s'endette pour les régler, vous dites comment il s'endette.
Vous voulez les réformes, Il va voir le fmi pour les entamer les réformes, mais vous dites comment ça le fmi nous commande.
Il entame les réformes nécessaires pour alléger les caisses et entreprend les privatisations, mais vous dites ah comment ça il privatise !
Il faut vraiment savoir ce qu'on veut !

welles
| 23-04-2019 08:42
En répondant à bennour vous avez dressé le portrait de Y. Chahed. Merci

nazou de la chameliere
| 22-04-2019 21:46
Puisque ce monsieur considère que la watanya est sa propriété !
Ce monsieur décide tout seul qu'il doit s'adresser à la nation, quitte à ce que la chaîne bouscule son programme !!
Ne parlons pas des promesses d'augmentation, que les "augmentés" attendent toujours !!
Les mesures qu'il aurait soi-disant prise pour le secteur hospitalier !!
Le FMI tient la Tunisie à bout de bras, et heureusement !!
Parce-que ce Monsieur, brasse surtout de l'air !!!
Mais... Pour les privatisations c'est justement sa tactique, quand la Tunisie sera complètement à terre, ceux qui ne pensent qu'à leurs ventres, accepteront le dinar symbolique !!!

Zohra
| 22-04-2019 21:43
Le problème n'est pas nouveau, mais il s'aggrave jusqu'à devenir une menace pour le fonctionnement de la démocratie

mansour
| 22-04-2019 20:20
le droit fondamental des tunisiens de manger à sa faim, les chiffres sont plus qu'alarmants et inquiétants la réalité aujourd'hui un tunisien sur deux ne mange plus à sa faim car ont du mal de se procurer une nourriture se privent et mangent mal...peut être qu'il faudrait distribuer tout ce que la classe politique au pouvoir depuis la troika islamiste des freres musulmans salafistes d'Ennahdha+Marzouki rejettent...

Zohra
| 22-04-2019 19:57
Monsieur Bahloul est libre, un homme libre et cityen comme tout le monde et il n'a pas à cautionne le totalitarisme de certains et certaines

Les aspects totalitarisme qui peuvent être relevés sont :
- l'immensité des espaces publics
- la manipulation des foules et leur embrigadement par la propagande
- le culte des chefs
- l'utilisation des symboles
- l'exaltation de la force
- ect...

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