La stratégie de la diversion

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Par Nizar BAHLOUL


Les sujets d’actualité ne manquent pas. Entre la météo et ce qu’ont enduré nos compatriotes du Nord-Ouest, le chômage, la fermeture de Leoni ou la politique internationale calamiteuse de nos gouvernants, il y a l’embarras du choix.
Au lieu de quoi, on s’est trouvé à débattre de l’excision et de la chariâa, cette loi islamique interprétée de mille et une manières.
Comment de tels sujets ont-ils pu prendre le devant de la scène à un moment où les priorités et les urgences sont ailleurs ? Pourquoi notre regard a été dévié, encore une fois, vers des sujets identitaires et religieux qui n’ont jamais, 50 ans durant, posé problème ?

A l’origine du sujet de la chariâa, cette semaine, un document circulant sur le net faisait état d’un projet de constitution élaboré, dit-on, par Ennahdha. Dans ce projet, on lit clairement les références à la chariâa dans la Constitution. Après quelques jours de polémique, le parti islamiste a déclaré que ce projet n’est pas le sien. Ballon d’essai ? Peut-être. Diversion ? Certainement !
L’autre sujet de la semaine, qui a plus ou moins dévié les regards, c’est l’invitation lancée à ce rescapé du Moyen-âge, Wajdi Ghenim.
Qui a invité cet adepte de l’excision des filles ? Qui lui a délivré un visa ? Qui lui a accordé les autorisations pour animer des conférences dans des lieux publics ? Allez savoir !
Des invitations-polémiques ont précédé avec Ismaïl Haniya, le chef du Hamas, Amrou Khaled, le businessman religieux et les dirigeants de l’opposition syrienne.
Vendredi dernier, pendant que nos compatriotes mouraient à Ain Draham et que Leoni fermait ses portes, des imams appelaient à manifester leur haine contre Bachar Al Assad.

Ce n’est pas la première fois que les regards des Tunisiens sont détournés vers des sujets polémiques (identitaires généralement) qui ne sont nullement prioritaires.
Un piège dans lequel tombent systématiquement les «modernistes», qui ne peuvent pas de toute façon occulter le sujet. S’ils se taisent, il y a risque que le projet liberticide passe comme une lettre à la poste. Et s’ils crient au scandale et donnent l’importance requise au sujet, ils ne s’occupent plus de l’essentiel (notamment les textes fondamentaux de la Constitution). Dans un cas, comme dans l’autre, les islamistes gagnent au change.

La stratégie de diversion est efficace. Et dans le cas précis de la chariâa, elle est pernicieuse. Les Islamistes savent parfaitement que le débat est sans issue. Le terme chariâa n’a aucun sens tant son interprétation est élastique.
Si l’on va appliquer la chariâa à la saoudienne, nos femmes ne vont plus avoir le droit de conduire un véhicule ou de sortir de chez elles sans l’aval de leur époux. Un époux, partagé entre quatre femmes, qui ne voit ses enfants qu’un jour sur quatre.
Si l’on va appliquer la chariâa selon les interprétations de plusieurs grands islamologues (arabes, maghrébins et occidentaux), les femmes ont tous les droits, y compris de ne pas porter le voile.
Il est communément admis que le prophète Mohamed a été un véritable moderniste. De fait, il n’y a aucune raison pour qu’un bon musulman n’épouse son époque. Par son époque, j’entends le 21ème siècle et non le 6ème.

A vrai dire, au sein même d’Ennahdha les dirigeants sont tiraillés. Entre un Samir Dilou et un Sadok Chourou, il y a tout un univers. Entre Hamadi Jebali et Rached Ghannouchi, il y a tout un monde. Pour les uns, nous sommes tous musulmans. Pour les autres, nous sommes tous des mécréants.
Ennahdha a la délicate mission de rassembler tous ces gens-là, de rassurer les partenaires étrangers et de calmer la population entière.
Si elle insère la chariâa dans la Constitution, elle se met à dos la majorité de la population qui n’a pas voté pour elle. Si elle ne l’insère pas, elle se met à dos ses branches extrémistes.
Pour montrer sa difficulté, elle place le sujet devant l’opinion publique. Celle-ci commence à s’entretuer avant d’envisager des concessions.

Regardez un peu autour de vous. Les jeunes femmes hésitent de plus en plus à porter des jupes courtes dans les grandes villes. Dans les bourgades, le foulard devient la règle. La société devient de plus en plus conservatrice et puritaine, malgré elle, afin d’éviter les problèmes. Les femmes ont presque honte d’être belles.
On nous met, ou on essaie de nous mettre, dans un nouveau moule social qui ne ressemble en rien à ce qu’ont vécu nos parents. Dans les années 60-70, la micro-jupe était mille fois plus portée qu’aujourd’hui. En cette époque là, on dégustait tranquillement sa bière sur la terrasse de l’avenue Habib Bourguiba. Et il n’y avait point de problème entre ceux qui vont à la mosquée et ceux qui vont aux bars. Les deux se rencontrent le soir en toute amitié et en toute fraternité.

On a besoin de rédiger notre Constitution, on a besoin d’emploi, on a besoin de civisme, on a besoin d’investissements, on a besoin de tourisme, on a besoin de sécurité, on a besoin de justice. C’est de ça que l’on doit débattre au quotidien.
C’est ce type de sujets qu’Ennahdha, en tant que parti au pouvoir, doit exposer à ses militants et sympathisants. Au lieu de quoi, on parle de la Syrie, de la Chariâa, du niqab et de l’excision.
Non seulement ce parti n’a pas de solutions à nos problèmes essentiels, non seulement il est incapable de dresser un programme concret pour les résoudre, mais il est incapable d’assurer un climat serein pour en débattre.

Et quoi de mieux, pour cacher son incompétence, que de se cacher derrière la religion et les sujets identitaires ?
Et quand c’est l’opposition ou les médias qui veulent débattre de ces sujets brûlants, Ennahdha ne trouve pas mieux que de leur lancer la peau de banane identito-religieuse pour les occuper. Non seulement ça les occupe mais, cerise sur le gâteau, ils se trouvent décrédibilisés aux yeux de l’opinion publique.
Pendant ce temps-là, les observateurs internationaux et les investisseurs nous regardent avec inquiétude. Et ils vont bientôt arrêter de nous regarder pour aller voir ailleurs où investir.
Ce jour-là, ce ne seront ni Amrou Khaled, ni Ismaïl Haniya, ni Wajdi Ghenim, ni l’opposition syrienne et encore moins le niqab ou la chariâa qui nous sauveront !
65 commentaires
@Icare
Mohamed 2 |13-02-2012 21:33
Je ne peux pas manquer de vous répondre aussi sur le fond:

1°) Je suis tout simplement pour le respect des règles républicaines, dont la plus élémentaire est de se plier au verdict des unes. Plus est, quand il s'agit de refondation républicaine, phase durant laquelle nos institutions sont forcément fragiles.

2°) Le "fascisme" en question a trait seulement (si vous voulez bien relire mon commentaire "litigieux") à l'intention claire d'une PETITE FRANGE d'opposants de jouer la carte ultime de la perturbation, au cas où elle ne parviendrait pas ELLE-MEME à vaincre les prochaines éléctions.

Pour terminer: la 2ème République est encore un bébé. Prenons en tous soin. Et quand elle sera en état de marcher, toute opposition quelconque pourra utiliser légitimement tous les atouts politiques de son choix.
lamentable
sami |13-02-2012 20:38
les articles de cet auteur prêchent par une redondance criarde .Reposant sur les diatribes lancées à l'encontre du gouvernement,ses écrits sont dénués de toute intégrité intellectuelle. des raccourcis lamentables sciemment utilisés pour brosser un tableau triste et affecter davantage la confiance des tunisiens déjà au creux de la vague ;
@Icare
Mohamed 2 |13-02-2012 19:42
Je ne pensais pas vous "interpeller" mais plutôt susciter cordialement votre commentaire sur la réponse qui vous a été adressée par notre ami Versus111, à la suite de notre précédent échange sur cette page, et qui m'a paru assez tendancieuse. Merci.
Aux grands mots (!) les grands remèdes.
Icare |13-02-2012 18:27
Mohamed vous me surprenez par votre interpellation qui a le mérite d'indiquer sans doute plus que votre point de vue, elle indiquerait votre opinion. Si j'étais sommé de vous répondre, j'aurais dit ceci :
1 je pense qu'Ennahdha au pouvoir avec ses acolytes n'ont aucune chance de réussir l'examen de passage comme on dit pour les étudiants. J'exprime là une opinion que les faits quotidiens alimentent, que les dérapages politiques d'Ennahdha démontrent de jour en jour, qu'il s'agisse des invités d'honneur d'Ennahdha ,cueillis au rang de chef d'Etat, de prédicateurs connus pour leur obscurantisme moyenâgeux ou de légalisation de la prostitution sous couvert de mariage coutumier, bref, je pourrais vous écrire un catalogue des fautes impardonnables de ces messieurs qui sont à la tête de l'exécutif.
2 Il ne vous a pas échappé que je suis de sensibilité de gauche républicaine et fille de la Révolution, en d'autre terme, le monde contemporain, grâce à la Révolution et l'émergence de la République, s'est affranchi de la mainmise religieuse pour la cantonner là où elle doit être : la sphère privée. Sans qu'il soit nécessaire d'être un expert de l'investigation, je crois savoir que vous seriez plutôt favorable à l'exécutif en place, que vous ne seriez pas en opposition farouche ou formelle par rapport aux gens qui sont actuellement au pouvoir, et vous sembleriez même leur accorder une si grande indulgence qu'ils pourraient peut-être apparaître à vos yeux comme des victimes injustement critiquées.
3 vous êtes tellement persuadé de la justesse de votre point de vue ' que je respecte ' qu'il vous parait totalement sacrilège d'attenter à ce pouvoir. Du coup vous ne vous privez pas de franchir un pas de géant et sous voile épais vous stigmatisez de fascistes les opposants à votre protégée Ennahdha et vous ne manquez pas de vocabulaire châtié pour les nommer de subversifs, c'est là, par définition le langage de l'homme conservateur dans toute sa splendeur !
4 admettons que les élections aient lieu à une date approchée et que les opposants à l'ordre actuel, qu'ils soient unis ou désunis, soient battus à plate couture qu'ils feraient h ? Honte à toute l'humanité, que se passerait-il selon moi ?
Qu'ils acceptent le verdict populaire par le vote des citoyennes et des citoyens, toute honte bue !
Où verriez-vous là des actions fascistes ? Où serait planquée la subversion qui vous angoisse ?
Mais est-ce que Ennahdha retournera dans les mosquées, si par un hasard extraordinaire, elle était mise en échec par la volonté populaire ? Et si par malheur, l'hypothèse d'un refus d'accepter la défaite, que peut-il se passer alors ?
partout le mot excision? et si on s'occupé d'autre chose
michoui |13-02-2012 17:39
C'est le troisième article que je consulte et à chaque fois on est ramené à débattre de l'excision.
Y a-t-il aujourd'hui quelqu'un en Tunisie qui croie vraiment que les tunisiens vont se mettre à exciser leur fille ou femme? même si cette opération commence à se répandre à l'occident dit moderne et civilisé: rien qu'à voir ce documentaire britannique:
http://youtu.be/uMJcGcBc2t8
mais si nous sommes entrain de débattre de cela c'est parce que les média en font trop et pas autre chose...
@degoutant
confiant |13-02-2012 17:22
je suis de votre avis
Les attaques acharnées des medias que vous avez cités montrent une haine envers ce parti.
ce n e st pas de la diversion ce sont vos rumeurs : l islamophobie est passé par là
kiko |13-02-2012 17:11
les sujets identitaires et religieux qui n'ont jamais, 50 ans durant, posé problème , sont causé par les soit disant laics et modernistes qui ont joué la carte de l islamophobie qui ne peut pas être utile dans un pays à plus que 95% misulamn . Rveillez vous SVP ....
@Icare
Mohamed 2 |13-02-2012 17:09
On vous a apparemment notifié par un commentaire sur cette page la feuille de route ou plutôt de déroute d'une partie de l'opposition (pas toute), c'est-à-dire qu'à défaut de vaincre les prochaines élections, ces gens comptent bien accéder au pouvoir à travers un coup de pression qui suivrait la "dégénérescence" de la situation et la sensibilisation des "puissances étrangères". Bref, du vrai fascisme et une véritable stratégie de subversion.
Un gouvernements de quelques semaines d'existence et provisoire
Mohamed Salah |13-02-2012 16:48
Malheureusement ce n'est pas une raison d'utiliser des subterfuges pour induire les gens en erreurs. Il y a tant de choses a faire au niveau national que de s'occuper des choses aussi banales et des histoires a dormir debout. Cette façon de faire indique juste une chose : nos politiciens pataugent dans la m... Pour leur incompétence. J'imagine le mot d'ordre du grand chef Mc Donald (d'après ce que j'ai lu) a ses suiveus : Votre travail est de detourner
le pire est à venir et bravo nizar pour cet article réaliste
griguer |13-02-2012 16:21
il faut être réaliste et regarder autour de soi : la situation s'empire sur tous les plans : économique , social, politique . le pire est à venir . l'avenir du pays ?? le flou persiste .
on est plus proche d'une nouvelle dictature que d'une première démocratie réelle ( dans un état à constitution démocratique , les minorités sont protégés et les libertés sont respectés )
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