L’opposition, chiffe molle

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Par Radhouane Somaï


Pour devenir président, Yassine Brahim volerait la potion d’embaumement dans le cadavre de sa grand-mère. Une telle voracité est un signe de bonne santé politique. Mais sa quête effrénée du pouvoir était handicapée par une vile image de laïcard francophone en opposition radicale avec l’identité arabo-musulmane dont tout président respectable se doit de porter les signes sur le front. Un créneau dans lequel le jeune loup d’Afek n’a pas hésité à plonger les pieds joints, traînant dans son sillage le nouveau parti d’opposition en balbutiement.

Yassine Brahim fait son coming out. « Je suis sympathisant de l’islamisme progressiste », annonce-t-il, enfin quelque chose dans ce genre.
Une position qui se tient. Le jeu de scène de Moncef Marzouki, tout dans l’emphase et dans le burlesque, fera école. Nous nous excusons, au passage, d’avoir, maintes fois, raillé son attachement soudain et surjoué à cette sacrée identité arabo-musulmane, lui qui n’était pas connu pour être confit en dévotion. Un burnous, deux grimaces, quelques répliques cultes et voilà que les sondages placent Moncef Marzouki en tête des personnalités politiques présidentiables. Très loin devant le cabotin Béji Caïd Essebsi. A parier que si Moncef Marzouki se laissait pousser la moustache pour parfaire son accoutrement de beauf, il gagnerait les présidentielles au premier tour.

Nous nous égarons. Notre sujet d’aujourd’hui est l’opposition qui, énergiquement, a mis main basse sur les étiquettes progressistes et démocrates pendant la campagne électorale, avant de se rabattre mollement sur le centrisme pour finir désespérément peut-être en islamistes réformistes (à l’iranienne ?).
L’intervention de Yassine Brahim sur Shems FM, cette semaine, est passée inaperçue, occupés que nous étions tous à gloser sur les deux affaires scabreuses du moment. Parlant au nom de la nouvelle formation politique d’opposition en formation, le directeur exécutif d’Afek a fait quelques déclarations fracassantes pourtant. Ecartant d’un revers de manche tous les préconçus de la pratique démocratique, il estime que l’opposition droite-gauche est caduque. Inutile, donc, de revenir sur le mariage morganatique entre les sociaux-démocrates du PDP et des libéraux d’Afek. Ce qui manque à cette coalition, ce serait plutôt une petite touche islamisante.

Et ce n’est pas que des vœux pieux, l’opposition est partie à la chasse aux islamistes. Dans son collimateur la cohorte des partis « conservateurs » qui ont fleuri après le 14 janvier : Majd, parti de l’Alliance et du développement, parti de la Dignité et du développement… Le succès d’Ennahdha a donné des idées à ses adversaires. Le label « conservateur » qu’ils ont pensé plus fédérateur que l’islamisme pendant la campagne n’est finalement pas très vendeur. Pas plus que le centrisme, sorte de fourre-tout qui sert de déguisement à tous les politiques mal dans leur peau.

L’islamisme marche du feu de Dieu, mais il fallait aux nouveaux fabricants proposer quelques avantages consommateurs. Des nouveaux produits sont, ainsi, à l’étude pour grignoter des parts de marché. Un islamisme labélisé tradition pour contrecarrer l’Islam importé des salafistes par exemple. Ou bien un Islamisme progressiste dit aussi islamisme réformé, mais dont on ne nous explique pas encore le mode de fonctionnement. Selon les fuites, ce serait une sorte d’islamisme air conditionné avec des niqabs chauffés l’hiver et rafraîchissants l’été, des fausses barbes waterproof…

Pas très convainquant tout cela. Si on annonçait 2012 année électorale, qu’on organisait une élection par jour, Ennahdha gagnerait 365 fois sur 365. Son inexpérience des rouages de l’Etat et de l’administration, son amateurisme insolent dans la conduite de la diplomatie, ses scandales provoqués ou réels n’y feraient rien. Elle jouit d’un capital sympathie qui lui servira encore pour quelque temps. Et ce n’est pas l’opposition qui, se réveillant lentement de sa sieste de trois mois pour nous proposer ce nouveau repositionnement foireux, qui la titillera un tant soit peu.

Le fiasco a été dur à avaler pour les partis autoproclamés progressistes et démocrates.Disqualifiés pour des idées progressistes qu’ils n’ont même pas défendues, une étiquette de laïcs qui leur colle à la peau alors qu’ils se sont couchés à la première seconde dès qu’a été provoqué le débat sur le premier article de la constitution abrogée, le PDP, Afek et compagnie n’en reviennent pas. Tant de concessions qui ne leur ont apporté que du mépris.

L’opposition aurait pu s’impliquer plus sur le terrain, aller au contact direct des électeurs, défendre des idées plus tranchées, chercher les partis à sa gauche (pour du même coup leur donner plus de respectabilité). Elle aurait pu avoir l’ogre nahdhaoui à l’usure. Mitterrand qui arrive au pouvoir dans un pays traditionnellement de droite est un cas d’école. A force d’obstination et de quelques manœuvres politiques de génie, il a été élu président quand on le pensait au crépuscule de sa carrière.

Mais on n’en est pas là. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Tous les programmes défendus pendant la campagne se ressemblent, lâche le franc du collier Yassine Brahim. Gauche, droite c’est du pareil au même. Aux deux axes classiques d’opposition des partis politiques (société et économie), il rajoute un troisième : islamiste/séculier. Mais vu le rapprochement convoité avec les islamistes soft, il aurait été peut être plus pertinent d’opposer islamistes et islamistes mous. Pourquoi défendre des idées, des valeurs quand on peut gagner des élections en jouant aux tartuffes ?

Nous sommes tentés au vu de tout cela de rajouter un quatrième axe : l’opposition opportuniste/ facho droit dans ses bottes. Personne n’aime la contrefaçon. Alors si on doit se payer un gouvernement d’islamistes autant choisir le savoir-faire d’Ennahdha. Propagande, embrigadement, sens de l’ordre et de la discipline, culte du secret, des services d’ordre qui pourraient évoluer en de très jolies milices, des militants violents qui n’attendent que faire éclater leur énergie créatrice… Ennahdha c’est du fait main depuis 35 ans.

Si Yassine Brahim estime que tous les programmes se ressemblent et qu’il faudrait que l’opposition s’islamise un peu plus pour correspondre aux attentes des électeurs, pourquoi ne pas simplement entrer dans le gouvernement « d’intérêt » national pour plus tard une éventuelle fusion entre tous les partis et la formation d’un nouveau parti unique ?
Sinon l’opposition islamisée c’est de la pacotille. Trois marques inondent déjà le marché par des produits d’une meilleure qualité. Pour un islamisme entrée de gamme : votez CPR. Pour un islamisme artisanal haut de gamme : votez parti Tahrir. Pour un rapport qualité/ prix intéressant : votez Ennahdha.
L’opposition devra trouver autre…
35 commentaires
@ la différence
Giuliano Gemma |24-01-2012 00:36
Relisez mon commentaire pour voir que Je n'avais pas dit le contraire Monsieur « la différence ». Je ne me suis pas non plus douté une seconde de votre impartialité ni de votre neutralité ou de votre objectivité. Bien au contraire votre idée m'a plu énormément et je la trouvais idéale pour s'unifier. Seulement, j'ai voulu la fignoler à ma façon et selon mes convictions.
Et, pour répondre à votre invitation J'en vous remercie en vous exprimant mon plaisir de vous connaitre bien que je ne suis pas sur qu'il vous arrange de faire la connaissance à un sympathisant des RCDistes propres et honnêtes aussi peu soient-ils
Cordialement.
Vous êtes trop intelligent monsier Somai.
abou |23-01-2012 18:58
Je ne suis pas du tout d'accord avec toi Radhouane. La majorité écrasante des tunisiens sont des croyants qui s'inclinent devant le Coran et les préceptes du prophète. Exactement comme les américains sont, dans leur majorité, des fanatiques de la bible et de Jésus Christ. Par conséquent, les grands partis ne tiennent jamais aux USA des discours les démarquant de la religion majoritaire. Des présidents démocrates comme Carter ou Kennedy (qui est catholique) tenaient même des discours vibrants sur leur engagement religieux. En ce sens, pensez-vous réellement que le tunisiens moyen puisse comprendre et accepter la laïcité au moment où ses problèmes sont d'un autre ordre ? Pensez vous qu'un parti puisse dépasser les 10 % en Tunisie en tenant un discours abscons sur les libertés académiques et artistiques ? Croyez vous honnêtement que Hamma Hammami (un anarcho-communiste) soit plus proche idéologiquement de Yassine Brahim (un libéral transfuge des grandes écoles françaises) que des islamistes progressistes comme Jourchi ou Radhouane Masmoudi ? Et puis d'ailleurs, Si ça peut rassurer les tunisiens que les partis libéraux tiennent un discours respectueux de l'islam, de l'arabité ou du couscous, je crois que c'est quelque qui doit être faite au préalable. Il faut, Bourguiba et Sebsi en sont la preuve, des dirigeants modernes et respectueux de la religion musulmane (voire influencés par elle) pour rassembler la majorité absolue des tunisiens. Des dirigeants réalistes (donc cela élimine d'emblée l'extrême gauche) et jouissant d'une certaine crédibilité (ce qui élimine les symboles les plus récents du RCD comme Morjane). Comment voulez vous donc que le nouveau part PDP-Afek élargisse sa base électorale ? En s'alliant, bien sûr, aux démocrates conservateurs et libéraux.
Enfin, Pour terminer, je donnerais un conseil aux francophones de gauche, qui sont nombreux mais très minoritaires en Tunisie (vous en êtes d'ailleurs un représentant) : abandonnez l'idée que le tunisien moyen a pu ou peut un jour vous ressembler. Votre intérêt aujourd'hui n'est pas de prêcher pour les idées philosophiques ou abstraites, mais de soutenir ceux qui sont les plus à même de protéger vos libertés, fussent-ils des "born-again muslims".
On en redemande ...
mimi |23-01-2012 16:54
Je n'ai qu'un mot à dire "bravo". Cet article impertinent par son style d'écriture, assène des Vérités. On en redemande ...
pas mal
roufa |23-01-2012 15:37
j'ai bcp aimé l'article!!il est réaliste,il ne se voile pas la face;oui nahdha gagnera 365 sur 365,oui elle a un capital sympathie,oui c le fruit d'un travail de 35 ans et ils ont un savoir faire,c du fait main(c cher le fait main)!!!le culte du secret,le labeur,leurs discipline et notre chere identité arabomusulmane....j'ai apprécié le contenu en ignorant bien sur les quelques mots et phrases venimeux car j'ai mis ça sur le compte de la jalousie(normale vu le suuccés de l'interessée)!!je sais que l'amateurisme c pas grave(tous les partis étant amateurs,on le sait )mais insolent ,pas d'accord,ils sont modestes et humbles!!!quant aux milices,je trouve ça drole car il fait fausse route !enfin,les militants violents ma jabech fiha!!!!ils sont calmes,sereins,doux....c une colombe:) nota bene:je ne suis pas payé:)je ne fais meme pas partie de ennahdha,j'ai juste voté pour,je peux?:)
L'islam moderne ou modéré est une supercherie
opposant aux dogmes Religieux |23-01-2012 15:09
Mr RADHOUANE SOMAÏ, ce qui me dérange dans votre article c'est son côté sympathisant Nahdao-slafisto-islamistes.
Vos critiques contre l'opposition tunisienne même si elle sont hélas!! bien fondées ne sont là que pour justifier votre esprit partisan.
Bien évidement que l'opposition actuelle est chiffe-molle, bien évidement que déroutée elle a perdu de vue l'essentiel du pourquoi ils se sont mobilisés. Tous ça c'est dommageable mais c'est mesquin de votre part de croire nous convaincre du modèle Nahdaoui comme projet d'avenir pour la Tunisie.
Au contraire affronter politiquement et dogmatiquement ce parti et ses sympathisants est plus que jamais devenu un devoir qui doit mobiliser toutes les forces vivent pour la survie de la nation!!
L'opposition Tunisienne doit se réveiller et rejeter toute compromission ou allusion à tout islamise. Il n'existe pas d'islam modéré!!, Avez-vous vus des Imams faire une autocritique, moi jamais!!
Vous qui êtes si habile pour quoi ne pas demander à Ghannouchi de faire publiquement cette autocritique? Condamner par exemple l'iniquité de la charia concernant l'Héritage? Condamner publiquement le sexisme et le machisme religieux, condamner publiquement tout prosélytisme et incitation à la haine, condamner publiquement la répudiation, la lapidation, la peine de mort!! etc ..
L'islam est un et indivisible comme toutes les autres religions et de ce fait intolérant, antidémocratique, antirépublicain!!
Je ne voterai jamais pour un parti qui montre des signes de rapprochement ou compromission avec les islamistes. Ce qui revient à dire, si je le fesais, à renier tout ce don auquel je crois de la démocratie. Point de salue pour la Tunisie si les tunisiens ne font pas front commun contre l'arrivée de la religion dans l'appareil de l'état.
Vous traitez ceux qui veulent séparer la religion de la gouvernance de la nation de laïcards francophones, mais d'où sortez-vous cette absurdité? Pensez-vous que les allemands ou les italiens sont des francophones?
L'opposition doit se déterminer et être claire dans ses choix politiques et de société, vouloir positionner son derrière sur 2 chaises c'est inéluctablement voué à l'échec.
Vouloir parler de droite et de gauche en Tunisie c'est encore une supercherie!! Pour détourner les Tunisiens de l''objectif essentiel!! La Tunisie est encore loin de pouvoir s'égosiller d'une droite et d'une gauche digne de ce nom.
La seule équation à résoudre c'est empêcher aux prochaines élections les Nahdao-Slafisto-Talabanis et leur sympathisants de s'accaparer la gouvernance de notre peuple, qui justement doit écarter du pouvoir et se méfier de tous ces soit disant « respectables portant des signe sur leurs fronts »
La respectabilité, la lutte contre la corruption ne sont pas le monopole des religieux, qu'on se le dise !!.

Bien dit
citizen |23-01-2012 14:18
@Nan qui a écrit: "Nous les Tunisiens sommes avant tout paresseux, magouilleurs, indisciplinés, voulant le beurre et l'argent du beurre, l'argent facile et j'en passe". OUI, c'est bien ça. C'est toujours utile de se regarder dans un miroir et surtout de ne pas se voiler la face. En fait, si on veut sortir de l'auberge, il faut bien se décider... Nous, tunisiens, avons un besoin urgent de changer profondément sinon rien n'y fera avec ou sans révolution!
Et pour quelques dinars de plus!
Icare |23-01-2012 13:31
Si l'on reprend les conclusions de l'initiateur de ce débat, il recommande en produit de bas de gamme le CPR, en produit de consommation courante avec date limite de péremption Tahrir et enfin pour les ultra- conservateurs, les gens du Likoud islamique, il préconise la reconduction d'Ennahdha dans le gouffre politique tunisien.
Et si aucun de ces partis attrape-tout ne convient au redressement du pays, que faire dirait le père de la Révolution russe ? Voter avec ses pieds ?

à observator
nan |23-01-2012 13:13
bonjour,
d'accord avec vous mais vous décrivez Madame Angela Merckel.
Nous les Tunisiens sommes avant tout paresseux, magouilleurs, indisciplinés, voulant le beurre et l'argent du beurre, l'argent facile et j'en passe.
Attention
khayati |23-01-2012 13:05
la potion d'embaumement dans le cadavre= la potion d'embaumement du cadavre
l'idée est bonne mais la manière reste à désirer
baz2x1 |23-01-2012 12:14
Ne pas laisser à Ennahdha le monopole de la religion, toucher le plus de tunisiens, montrer que ce parti ne s'oppose pas l'islam. C'est bien, seulement il fallait pas que ce soit Yassine Brahim qui le présente. Il n'est pas crédible et il fallait pas avoir cet effet d'annonce ou de scoop c'est assez précipité. Il fallait avoir du concret: quel figures représentent ce courant dans le nouveau parti. Yassine Brahim à se montrer partout risque de se brûler les ailes. Et "petit oiseau si t'a pas d'ailes..."
Enfin la chute de l'article est excellente
"Pour un islamisme entrée de gamme : votez CPR. Pour un islamisme artisanal haut de gamme : votez parti Tahrir. Pour un rapport qualité/ prix intéressant : votez Ennahdha.L'opposition devra trouver autre' "
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