Chroniques
Ibrahim Letaïef et les 40 censeurs
02/02/2009
Par Nizar BAHLOUL
Il s’appelle Ibrahim Letaïef. Il est Tunisien. Il exerce dans le marketing et la publicité. Un beau jour, une mouche le pique et lui rappelle qu’il se doit de se donner davantage à sa plus grande passion : le cinéma. Faut-il céder à la tentation ? Céder ou ne pas céder, Ibrahim ne s’est pas interrogé longtemps et a cédé un chouïa. Ils commencent tous comme ça : par un court. Son court casse la baraque et récolte plein de prix. Fort de son Visa (mettez visa au minuscule si vous voulez), Ibrahim s’est cru autorisé à aller encore plus loin. Il veut réaliser un long-métrage maintenant. Un long-métrage basé sur une idée de censure.
Officiellement, la censure n’existe pas. Bien sûr. Concrètement, tout un chacun essaie de la pratiquer dans son petit domaine d’activité. A commencer par l’annonceur qui vous retire toute campagne de publicité si vous vous hasardez à dire du mal de ses produits. Et on se trompe énormément si l’on pense que celle-ci est pratiquée uniquement en Tunisie.
En France, où l’on adore nous donner des leçons sur la question, c’est pareil, sauf qu’on use de plus de diplomatie. Exemple parmi d’autres : Mazarine Pingeot, la fille de feu l’ancien président François Mitterrand, dont l’existence était connue par le Tout-Paris, mais jamais médiatisée sur un quelconque canard (y compris l’Enchaîné).
Et gare à ceux qui dépassent les lignes rouges. Des cas ? Alain Genestar, l’ancien directeur de Paris Match "coupable" de la publication d’une photo volée d’une ancienne première dame de France. Daniel Schneidermann, journaliste et animateur de l'émission "Arrêt sur Images" de France 5. PPDA sur TF 1…
Ibrahim Letaïef veut donc réaliser un long métrage basé sur une idée de censure. Comme chacun sait, les réalisateurs tunisiens ne sont pas financièrement autonomes et ne peuvent pas l’être. Ils sont dans l’obligation de "quémander" de l’argent auprès du ministère de la Culture pour pouvoir réaliser leur œuvre. Une ligne de financement existe et passe par une commission. On appelle ça subvention. Pour avoir droit à cette aide, il faut que le film réponde à certains critères. Quels sont ces critères ? Difficiles à cerner. On leur dit que le film doit refléter l’image de la société tunisienne et toute la difficulté est là.
Cette société tunisienne, chacun la voit à sa manière. En passant par l’avenue Habib Bourguiba, principale artère du centre-ville de Tunis, un réalisateur (notamment s’il est d’un certain âge) remarquera l’absence d’alcool sur les terrasses. Un membre de la commission d’octroi de la subvention, lui, ne verra que des gens souriants, joyeux et heureux d’être là attablés, avec des amis, autour de cafés et différentes délicieuses boissons… gazeuses.
Sur cette même avenue, un réalisateur de cinéma verra plein de barbus et de foulardisées. Le membre de la commission, lui, ne verra que des jeunes filles pimpantes, cheveux en l’air, portant de belles jupes et heureuses d’être des Tunisiennes libres et émancipées.
Et puisque c’est celui qui a l’argent qui commande, la vision d’Ibrahim Letaïef et consorts n’aurait jamais droit de cité. C’est ce qui s’est passé et sieur Letaïef est rabroué, invité à aller chercher ailleurs ses subventions. Il ira les chercher ailleurs et finit par sortir son film, son premier long-métrage. Cinecitta qu’il s’appelle.
Comment un réalisateur sans subvention peut produire un film ? Là, on entre dans la fiction et la solution, selon Letaïef, réside dans le braquage d’une banque. Une banque dont le nom ne peut être décemment repris dans ces colonnes, mais qui en dit long sur l’esprit de tout créateur face à son censeur borné : la censure peut être détournée de différentes manières et un créateur déterminé arrivera toujours à ses fins, finira toujours par glisser ses messages et, mieux encore, saura "exploiter" ses censeurs, parfois indument, pour se créer une légitimité et une célébrité. Censurez, censurez, il en restera toujours quelque chose !
En dépit du refus essuyé, Ibrahim Letaïef a réussi à financer et achever son premier long-métrage sans toucher un dinar de subvention du ministère de la Culture, grâce à différents sponsors dont Tarak Ben Ammar et Fiat.
Et, à le voir, on s’aperçoit finalement, que l’idée de la censure n’était abordée qu’au tout début du film. Le reste n’étant qu’une comédie, sans grande prétention, qui fera certainement rire la grande masse. En d’autres termes, cette censure de la commission n’était même pas justifiée. A supposer qu’on puisse trouver des justifications à la censure. Grâce à elle, cependant, Cinecitta a réussi à bien faire parler de lui et à attirer les masses pour les avant-premières.
C’est le cas de toute œuvre censurée en cette époque d’Internet et de satellites.
N.B.
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