14-Janvier : Des questions encore en suspens
Par Nizar BAHLOUL
La Tunisie a fêté samedi le premier anniversaire de sa Révolution. En un an, on a vu ce qu’on a vu et on a entendu ce qu’on a entendu.
Des acquis, de gros acquis, ont été obtenus en un an. Pourvu qu’ils soient préservés à jamais. Ces élections libres et transparentes, cette démocratie, cette liberté d’expression, ces associations créées et partis fondés, sont inestimables. Quel plaisir et quel honneur de voir RSF ne plus vous classer parmi les pays ennemis de la liberté d’expression. Quelle jouissance de voir votre pays classé comme étant première démocratie du monde arabe. Rêver de voir son pays libre et démocratique n’est désormais plus un leurre.
Certes, sur le plan économique, nous avons flanché, mais c’est un coût à payer et il sera, espérons-le, vite dépassé. Qu’est-ce qu’un an dans l’Histoire d’un pays trois fois millénaire ?
Nous devons avancer et continuer dans la même lancée. Et si, en un an, nous avons brillamment décroché de multiples et inestimables acquis, il demeure encore quelques questions importantes encore en suspens. Pour pouvoir avancer, ces questions exigent des réponses de la part de nos nouveaux gouvernants. Et ils sont capables, s’ils le veulent, de nous les donner. Ces questions, apparemment taboues, touchent un certain nombre de sujets.
Les Américains
Quel rôle ont joué les Américains dans notre révolution ?
Comment expliquer que certains de leurs protégés, cités par Wikileaks, ont été nommés à des postes de responsabilité, juste après la révolution ?
Que sont venus faire plusieurs faucons de la droite américaine parmi lesquels on peut citer, notamment, Liebermann.
Que sont allés faire et négocier, il y a quelques mois à Washington, Hamadi Jebali, Rached Ghannouchi, Samir Dilou ?
Les Qataris
Quel rôle ont joué les Qataris dans notre révolution ?
Ont-ils financé Ennahdha ?
Pourquoi personne n’a obligé la Banque Centrale de Tunisie à publier ou déclarer les mouvements de fonds entre ce pays et des associations tunisiennes à tendance islamiste ?
Béji Caïd Essebsi
L’ancien Premier ministre a joué un rôle clé pour sauver la révolution tunisienne, c’est indéniable. Mais qui est derrière sa nomination et qui lui a accordé tant de prérogatives ?
Pourquoi n’a-t-il rien fait pour contrer l’argent politique qui a circulé à flot durant la campagne électorale ?
Zine El Abidine Ben Ali
Qui a poussé l’ancien président à prendre l’avion le 14 janvier et qui l’a empêché de rentrer le 15 janvier, comme il prévoyait de le faire. Les Américains ou la peur ?
L’ancien président a déclaré qu’il a été victime d’un coup d’Etat. Qui est derrière si ceci est vrai ?
L’ancien président jure ses grands dieux qu’il ne possède aucun compte bancaire à l’étranger et défie toute personne pouvant prouver le contraire. Or on continue jusqu’à aujourd’hui à parler de cet argent détourné, sans pour autant donner les preuves de son existence, ni des montants exacts détournés (avec des preuves). Si Ben Ali est en train de mentir, pourquoi personne ne l’a démenti ouvertement en présentant ses preuves ? Si Ben Ali dit vrai, qui est en train donc de nous mentir et de nous faire miroiter ce trésor existant à l’étranger ?
Les Trabelsi
La belle famille de Ben Ali est accusée de tous les maux et d’avoir détourné l’argent du peuple. Soit. Mais pourquoi donc, un an après, ces mêmes Trabelsi (et à leur tête Imed) ne sont condamnés que pour de la consommation de drogue, détention de pièces archéologiques et l’émission de chèques sans provision ? Des faits mineurs, avouons le, par rapport aux accusations publiques et médiatiques.
Qui a décidé de l’arrestation, le 14 janvier à l’aéroport, des Trabelsi. Samir Tarhouni et Mohamed Ghannouchi nous livrent des versions contradictoires et nous sommes portés à croire que les deux ne nous ont pas dit toute la vérité.
Les sbires de Ben Ali
Abdelaziz Ben Dhia, Abdelwaheb Abdallah, Mongi Safra, Abdallah Kallel, Abderrahim Zouari, Hamed Mlika, Mohamed Ghariani… Tous ont été des proches, voire de très proches, conseillers et ministres de Ben Ali. Ils sont actuellement en prison. Si on fait face à des procès politiques, ils méritent amplement cette prison, on pourra écrire des livres pour les inculper politiquement.
Mais, officiellement, il n’y a pas encore de procès politiques et il n’y a pas de prisonniers politiques en Tunisie. De quoi alors les sbires de Ben Ali sont-ils coupables pour justifier leur détention autant de temps, sans procès et pour des faits, pas aussi graves, comme cette question de réorientation universitaire ?
Qui a décidé de leur détention alors que la justice est officiellement indépendante. Une justice indépendante, à ce que l’on sache, ne fait pas de procès politique et ne met pas les citoyens en prison sans raison !
Les dirigeants d’Ennahdha
Nombreux, parmi les dirigeants d’Ennahdha et actuels ministres ou élus, ont été prisonniers. D’après ce qu’on nous dit, ils étaient prisonniers politiques. D’après ce qu’on nous disait (sous Ben Ali et sous Bourguiba), ils étaient des prisonniers de droit commun, responsables de plusieurs violations de la loi et de plusieurs drames qui ont généré des morts (qu’on pourrait appeler martyrs) et des femmes défigurées. On nous a menti ? Peut-être. On nous ment encore ? Pas sûr !
On peut, cependant, inverser les interrogations. On nous a menti ? Pas sûr. On nous ment encore ? Peut-être !
A propos de l’affaire de Bab Souika, Rached Ghannouchi a livré une version de mi-aveu dès son retour en Tunisie alors que Hamadi Jebali a livré une autre version. Laquelle croire et où est la vérité dans cette affaire taboue dont plus personne ne parle, notamment après l’accès d’Ennahdha au pouvoir ?
Les indics et les corrompus
Mon confrère et ami Zied El Héni a envoyé il y a quelques jours une lettre ouverte au nouveau ministre de l’Intérieur l’interrogeant (le suppliant presque) de dévoiler les noms des indics et informateurs parmi les journalistes, les élus et les gouvernants. Et puis, il y a les listes de ces « néo-révolutionnaires » parmi les magistrats, les avocats, les journalistes, les cadres du ministère de l’Intérieur. Les preuves de leur collaboration existent, mais n’ont jamais été dévoilés. Pire, ces mêmes collaborateurs exercent, jusqu’à aujourd’hui et au plus haut niveau. Leurs noms circulent de bouche à oreille, mais personne n’a osé crier tout haut ce que l’on répète tout bas. Jusqu’à un passé récent, Mohamed Abbou jurait ses grands Dieux qu’il allait dévoiler des noms. Et puis tout le monde s’est tu. Ou a été invité à se taire.
La Tunisie nouvelle est en construction. Qu’Ennahdha la gouverne ou qu’un clown la dirige, peu importe tant que c’est la volonté du peuple. La volonté du peuple prime sur tout, c’est ça la démocratie. George W Bush a bien été élu démocratiquement.
A condition que l’on dise tout à ce peuple, qu’on lui dévoile toutes les cartes, qu’on joue en toute transparence, qu’on applique la loi.
Que l’on fasse des procès politiques, si le peuple le veut, oui pourquoi pas, mais qu’on le dise clairement à ce peuple.
Que l’on dise clairement à ce peuple ce qui s’est tramé dans les coulisses et les arrangements faits derrière son dos, pour qu’il prenne ses décisions et aille aux urnes en bonne connaissance de cause. Jusque là, un an après la révolution, beaucoup de zones d’ombre persistent. Et tant que ces zones d’ombre persistent, la Tunisie ne pourra pas se construire de nouveau.
La majorité de ces questions en suspens ne vont pas connaître de réponses de sitôt, vous savez pourquoi ? Au nom de la raison d’Etat. Il est donc inutile de les poser. Bientôt, peut-être, qu’il sera même dangereux de les poser. Dont acte alors !