« Tunisie : violences et défis salafistes » : réflexions autour du rapport de l’International Crisis Group

Businessnews.com.tn | publié le 24/02/2013 15:59

L’International Crisis Group, organisation non gouvernementale indépendante siégeant à Bruxelles, a publié, récemment, un rapport présentant le phénomène salafiste en Tunisie et les répercussions que ces groupuscules d’islamistes radicaux peuvent avoir sur les plans politique, économique et social.
Elaborant une analyse de fond quant à l’existence de deux mouvances radicales dont l’une est dite scientifique et l’autre jihadiste, International Crisis Group a mis en relation le développement de la pensée salafiste avec la montée politique de l’islamisme modéré.

En effet, nombre d’événements qu’a connus la Tunisie ont été rattachés aux salafistes, une branche islamiste qui se développe de jour en jour et qui est au centre des débats.
Le salafisme qui s’est développé en Tunisie aux lendemains de la révolution s’est mis aux devants de la scène en s’éloignant peu à peu de la simple théorie théologique et en investissant les rues et la scène politique.
Les événements du 14 septembre à l’ambassade des Etats Unis et les incidents de la Manouba bien avant en sont l’illustration évidente. La suspicion autour des « barbus » impliqués, notamment, dans les affaires de saccage des mausolées et de trafic d’armes et de leur appartenance idéologique dénote aussi de l’importance de ce courant dont l’ampleur et les visées sont encore peu connues.

La corrélation entre les islamistes radicaux et le parti islamiste Ennahdha est des moins évidentes. Luttant pour des causes sinon communes du moins fort semblables, ces deux courants sont la variante d’un même état d’esprit et d’une même conception de l’Islam. Cette conception de l’islam politique diffère d’une personne à l’autre au sein des figures majeures d’Ennahdha et c’est de cela que découlent certains paradoxes dans les prises de positions du parti islamiste au pouvoir et, plus particulièrement, dans sa gestion des situations de crise.
En effet, comme l’étaie le rapport d’International Crisis Group, Ennahdha propose une « réponse prudente aux expressions religieuses radicales, laquelle relève tant du dialogue, de la persuasion que de la cooptation. Pourtant, cette réponse connaît ses limites. »
Le parti islamiste est de ce fait doublement critiqué : taxé de laxisme envers les salafistes par l’opposition, il est accusé par les prôneurs de l’islam radical de s’être aliéné dès qu’il se distancie par rapport aux polarisations politiques et idéologiques. Cette polarisation entre modérés et radicaux, tangible au sein même du parti Ennahdha, nourrit la dichotomie entre le discours politique et les prises de décisions, entre la gravité des faits et la banalisation dans la prise de position…

Le décalage entre Ennahdha, une branche de ses dirigeants et une partie de ses militants à la pensée radicale est incontestablement, dans bien des cas, à l’origine d’un flou politique qui dessert le pays en ces temps difficiles.
Cependant, comme l’atteste le rapport de l’ICG « assimiler incidents liés à la pauvreté et au désœuvrement, tentatives d’imposer un ordre moral ainsi qu’un assassinat politique ou des violences jihadistes ne ferait que pousser les salafistes à se regrouper autour de leurs tendances les plus radicales ». La position de l’opposition serait donc à revoir, à nuancer et à envisager autrement.
En effet, l’influence des salafistes s’est accrue dans certains milieux sociaux. Exerçant un pouvoir certain auprès de la population, les adeptes de cette mouvance islamiste ont investi certains lieux de cultes, se sont imposés pour assurer la sécurité de leurs quartiers, remplaçant en cela les forces de l’ordre, et se sont improvisés assistants sociaux en résolvant litiges conjugaux et autres malentendus de voisinages et en proposant des cours de soutien scolaire via des actions associatives dont ils seraient les instigateurs.

Il est dès lors évident que l’opposition dite laïque se doit de répliquer, pas uniquement sur les plateaux télévisés et sur les réseaux sociaux, mais sur le terrain. Elle doit être une alternative réelle pour les citoyens et non pas une alternative occasionnelle et circonstancielle. L’opposition politique tunisienne se doit, en cette période, de laisser de côté les conflits partisans et de cesser de se définir par pure opposition à l’Autre, même si cet Autre est aux antipodes des aspirations de ceux qui lui sont réfractaires.
Ennahdha doit, quant à elle, mesurer le réel enjeu de ses positions pour le moins bipolaires oscillant entre laxisme et rigorisme.
L’existence d’une branche armée au sein des salafistes, incontestablement liée aux conjonctures politiques de voisinage, constitue, désormais, une réelle menace pour la stabilité du pays et par déduction, pour son économie à la fragilité alarmante.

Présentant un état des lieux, une étude analytique et factuelle de la conjoncture et des défis qu’elle impose, le rapport d’International Crisis Group propose, par ailleurs, nombre de recommandations à l’égard des dirigeants tunisiens énoncées comme suit :
« 1. Mettre en place une commission d’enquête indépendante sur l’assassinat de Chokri Belaïd.
2. Créer un Conseil national de dialogue composé des principales organisations politiques, associatives et syndicales, pour établir conjointement une feuille de route pour les prochaines étapes de la transition.
3. Mettre en œuvre une politique d’encadrement socioéducatif à destination de la jeunesse dans les quartiers populaires et les zones déshéritées à l’aide de programmes de réinsertion scolaire et professionnelle.
4. Soutenir les activités associatives dans les zones délaissées en encourageant le travail commun entre associations islamiques et sécularistes.
5. Rédiger, à l’issue d’un large processus de consultation, une charte des libertés qui encadrerait l’enseignement de la grande mosquée de Tunis et défendrait un islam ancré dans l’héritage du mouvement réformiste tunisien tourné vers les défis du monde moderne.
6. Promouvoir cette conception de l’islam inscrite dans le patrimoine culturel, intellectuel et religieux national en la défendant dans ses publications, encourageant les associations proches du parti à l’exprimer et la diffusant parmi ses militants.
7. Réduire le sentiment d’insécurité et la démotivation des forces de l’ordre en promulguant une nouvelle loi définissant clairement le statut juridique et le cadre d’intervention de la police et de la garde nationale.
8. Mettre en place des programmes de formation continue des agents et officiers des forces de sécurité intérieure.
9. Moderniser et renforcer l’équipement anti-émeute non létal de la police et de la garde nationale.
10. Etablir une liste des zones sensibles où les risques de violences sont les plus importants et où s’installerait une police de proximité.
11. Appuyer les réformes du ministère de l’Intérieur en mettant en place des programmes d’échanges et de formation des agents et officiers des forces de l’ordre et en soutenant financièrement la modernisation et le renforcement de l’équipement anti-émeute non létal.
12. Développer une coopération sécuritaire étroite et améliorer la coordination des différents services de renseignements dans les zones frontalières. »

Telles sont les solutions préconisées par International Crisis Group et proposées aux différentes composantes du tissus sociopolitique tunisien qui, au delà des différends idéologiques et des querelles partisanes, doit se définir par l’unicité d’un projet final : apprendre la tolérance et l’acceptation d’autrui et œuvrer, ainsi, pour le bien de la Tunisie.

Inès Oueslati

« Tunisie : violences et défis salafistes » : réflexions autour du rapport de l’International Crisis Group

publié le 24/02/2013 15:59

L’International Crisis Group, organisation non gouvernementale indépendante siégeant à Bruxelles, a publié, récemment, un rapport présentant le phénomène salafiste en Tunisie et les répercussions que ces groupuscules d’islamistes radicaux peuvent avoir sur les plans politique, économique et social.
Elaborant une analyse de fond quant à l’existence de deux mouvances radicales dont l’une est dite scientifique et l’autre jihadiste, International Crisis Group a mis en relation le développement de la pensée salafiste avec la montée politique de l’islamisme modéré.

En effet, nombre d’événements qu’a connus la Tunisie ont été rattachés aux salafistes, une branche islamiste qui se développe de jour en jour et qui est au centre des débats.
Le salafisme qui s’est développé en Tunisie aux lendemains de la révolution s’est mis aux devants de la scène en s’éloignant peu à peu de la simple théorie théologique et en investissant les rues et la scène politique.
Les événements du 14 septembre à l’ambassade des Etats Unis et les incidents de la Manouba bien avant en sont l’illustration évidente. La suspicion autour des « barbus » impliqués, notamment, dans les affaires de saccage des mausolées et de trafic d’armes et de leur appartenance idéologique dénote aussi de l’importance de ce courant dont l’ampleur et les visées sont encore peu connues.

La corrélation entre les islamistes radicaux et le parti islamiste Ennahdha est des moins évidentes. Luttant pour des causes sinon communes du moins fort semblables, ces deux courants sont la variante d’un même état d’esprit et d’une même conception de l’Islam. Cette conception de l’islam politique diffère d’une personne à l’autre au sein des figures majeures d’Ennahdha et c’est de cela que découlent certains paradoxes dans les prises de positions du parti islamiste au pouvoir et, plus particulièrement, dans sa gestion des situations de crise.
En effet, comme l’étaie le rapport d’International Crisis Group, Ennahdha propose une « réponse prudente aux expressions religieuses radicales, laquelle relève tant du dialogue, de la persuasion que de la cooptation. Pourtant, cette réponse connaît ses limites. »
Le parti islamiste est de ce fait doublement critiqué : taxé de laxisme envers les salafistes par l’opposition, il est accusé par les prôneurs de l’islam radical de s’être aliéné dès qu’il se distancie par rapport aux polarisations politiques et idéologiques. Cette polarisation entre modérés et radicaux, tangible au sein même du parti Ennahdha, nourrit la dichotomie entre le discours politique et les prises de décisions, entre la gravité des faits et la banalisation dans la prise de position…

Le décalage entre Ennahdha, une branche de ses dirigeants et une partie de ses militants à la pensée radicale est incontestablement, dans bien des cas, à l’origine d’un flou politique qui dessert le pays en ces temps difficiles.
Cependant, comme l’atteste le rapport de l’ICG « assimiler incidents liés à la pauvreté et au désœuvrement, tentatives d’imposer un ordre moral ainsi qu’un assassinat politique ou des violences jihadistes ne ferait que pousser les salafistes à se regrouper autour de leurs tendances les plus radicales ». La position de l’opposition serait donc à revoir, à nuancer et à envisager autrement.
En effet, l’influence des salafistes s’est accrue dans certains milieux sociaux. Exerçant un pouvoir certain auprès de la population, les adeptes de cette mouvance islamiste ont investi certains lieux de cultes, se sont imposés pour assurer la sécurité de leurs quartiers, remplaçant en cela les forces de l’ordre, et se sont improvisés assistants sociaux en résolvant litiges conjugaux et autres malentendus de voisinages et en proposant des cours de soutien scolaire via des actions associatives dont ils seraient les instigateurs.

Il est dès lors évident que l’opposition dite laïque se doit de répliquer, pas uniquement sur les plateaux télévisés et sur les réseaux sociaux, mais sur le terrain. Elle doit être une alternative réelle pour les citoyens et non pas une alternative occasionnelle et circonstancielle. L’opposition politique tunisienne se doit, en cette période, de laisser de côté les conflits partisans et de cesser de se définir par pure opposition à l’Autre, même si cet Autre est aux antipodes des aspirations de ceux qui lui sont réfractaires.
Ennahdha doit, quant à elle, mesurer le réel enjeu de ses positions pour le moins bipolaires oscillant entre laxisme et rigorisme.
L’existence d’une branche armée au sein des salafistes, incontestablement liée aux conjonctures politiques de voisinage, constitue, désormais, une réelle menace pour la stabilité du pays et par déduction, pour son économie à la fragilité alarmante.

Présentant un état des lieux, une étude analytique et factuelle de la conjoncture et des défis qu’elle impose, le rapport d’International Crisis Group propose, par ailleurs, nombre de recommandations à l’égard des dirigeants tunisiens énoncées comme suit :
« 1. Mettre en place une commission d’enquête indépendante sur l’assassinat de Chokri Belaïd.
2. Créer un Conseil national de dialogue composé des principales organisations politiques, associatives et syndicales, pour établir conjointement une feuille de route pour les prochaines étapes de la transition.
3. Mettre en œuvre une politique d’encadrement socioéducatif à destination de la jeunesse dans les quartiers populaires et les zones déshéritées à l’aide de programmes de réinsertion scolaire et professionnelle.
4. Soutenir les activités associatives dans les zones délaissées en encourageant le travail commun entre associations islamiques et sécularistes.
5. Rédiger, à l’issue d’un large processus de consultation, une charte des libertés qui encadrerait l’enseignement de la grande mosquée de Tunis et défendrait un islam ancré dans l’héritage du mouvement réformiste tunisien tourné vers les défis du monde moderne.
6. Promouvoir cette conception de l’islam inscrite dans le patrimoine culturel, intellectuel et religieux national en la défendant dans ses publications, encourageant les associations proches du parti à l’exprimer et la diffusant parmi ses militants.
7. Réduire le sentiment d’insécurité et la démotivation des forces de l’ordre en promulguant une nouvelle loi définissant clairement le statut juridique et le cadre d’intervention de la police et de la garde nationale.
8. Mettre en place des programmes de formation continue des agents et officiers des forces de sécurité intérieure.
9. Moderniser et renforcer l’équipement anti-émeute non létal de la police et de la garde nationale.
10. Etablir une liste des zones sensibles où les risques de violences sont les plus importants et où s’installerait une police de proximité.
11. Appuyer les réformes du ministère de l’Intérieur en mettant en place des programmes d’échanges et de formation des agents et officiers des forces de l’ordre et en soutenant financièrement la modernisation et le renforcement de l’équipement anti-émeute non létal.
12. Développer une coopération sécuritaire étroite et améliorer la coordination des différents services de renseignements dans les zones frontalières. »

Telles sont les solutions préconisées par International Crisis Group et proposées aux différentes composantes du tissus sociopolitique tunisien qui, au delà des différends idéologiques et des querelles partisanes, doit se définir par l’unicité d’un projet final : apprendre la tolérance et l’acceptation d’autrui et œuvrer, ainsi, pour le bien de la Tunisie.

Inès Oueslati
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